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Envoyée spéciale

Les larmes des Libanais et le camion de contrebande

Un camion sur une route de gravier.

Une grande partie du mazout, au Liban, est trafiquée vers la Syrie par de petits criminels ou de grandes organisations mafieuses, racontent des Libanais.

Photo : Radio-Canada / Nada Raphael

BEYROUTH, Liban - Depuis des mois, les Libanais doivent composer avec une pénurie de mazout qui paralyse l’économie. Notre journaliste s’est rendue à la frontière syrienne où chacun sait pourquoi il manque de pétrole au Liban : il est trafiqué vers la Syrie.

C’est le début de l'après-midi à Mina, ville côtière à quelques kilomètres de Tripoli, une ville antique dont l’histoire remonte à l’ère phénicienne. La chaleur implacable gorgée de moiteur ajoute à la lourdeur de la conversation que j’ai avec deux pêcheurs du petit port, qui pêchent ces jours-ci plus de désespoir que de poissons.

Nizar Taougi et Ghassan Al-Badwi ont tous deux le regard clair et la peau tannée des gens qui vivent sur la mer.

Dans un endroit discret, au détour d’une rue étroite au pavé en pierres, les pêcheurs me racontent qu’une mafia locale exploite de pauvres gens qui désirent quitter le Liban coûte que coûte. Le Liban fait naufrage. Certains sont prêts à payer plusieurs milliers de dollars, toutes leurs économies, pour quitter le navire avant qu’il ne coule.

Si j’avais de l’argent, je partirais avec eux, dit Ghassan, qui a deux enfants et ne peut plus les nourrir.

Ce reportage est le deuxième d'une série produite par Émilie Dubreuil, envoyée spéciale au Liban, un an après l'explosion qui a détruit une partie de la capitale, Beyrouth.

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« Liban is kaput »

La pénurie de carburant affecte tous les Libanais. Elle en condamne beaucoup à la misère et à la faim. Comme il n’y a pas assez de mazout, nous ne pouvons pas sortir en mer, tous les jours. Nous ne pouvons vendre de poissons. Résultat : nous n’avons plus d’argent.

Portrait de Nizar Taouargi.

À cause de la pénurie de mazout, Nizar Taouargi ne peut plus sortir en mer pour aller pêcher tous les jours.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Le regard de Nizar s’emplit de larmes. Si un de mes enfants tombait malade, je ne pourrais pas le faire soigner. Je n’ai pas d’assurances. Je suis inquiet. Je ne dors plus, j'ai des migraines causées par le stress et la faim. J’ai tellement faim. Nous avons tout perdu. Pourriez-vous prendre mes enfants avec vous au Canada?

Ils ont tout perdu. Tout. Sauf la révolte.

Les pêcheurs - des musulmans - me racontent qu’ils ont déjà été payés pour voter pour un tel ou un autre lors d’élections, mais que là, c’est terminé. Tous deux souhaitent un gouvernement laïque. Je suis déjà mort, je ne crains pas Dieu , affirme Ghassan.

Le système confessionnel en place au Liban est la matrice du marasme. Les partis politiques identifiés aux principaux groupes religieux présents dans le pays sont en lutte perpétuelle pour le pouvoir, mais étrangement unis dans la corruption, le mensonge et l’impunité.

Les pêcheurs prennent un risque en nous parlant. Je leur offre de les citer anonymement. Nous avons mal et personne ne nous écoute. Raconte-leur et donne nos noms. On est morts de toute façon, dit calmement Ghassan avant de s'en aller.

De Mina, nous prenons la route, quittant la lumière aveuglante qui enveloppe le bleu de la mer pour grimper dans les montagnes et les hauts plateaux qui bordent la frontière syrienne. Josephine Zgheib, une activiste qui rêve aussi d’une révolution laïque au Liban, nous accompagne. Elle connaît bien les gens de la montagne, et le sujet que nous désirons aborder avec eux est délicat.

Portrait d'Ahmad Sheikh, un plateau de thé devant lui.

Ahmad Sheikh constate une augmentation du trafic automobile lié à la contrebande dans son village.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Au Liban, la pénurie d’essence relève de l’absurde. Nous sommes au Moyen-Orient après tout. Les pays producteurs ne sont pas loin. Alors pourquoi les vieilles dames ou les pêcheurs manquent-ils de gaz et doivent attendre plusieurs heures sous un soleil omnipotent dans des stations services pour faire rouler leur moteur? Les hôpitaux, les entreprises, les restaurants; tout le monde manque de mazout.

Pourtant, il y a sans doute assez de pétrole qui arrive au pays pour tout le monde. Sauf que d’importantes quantités de pétrole quittent le pays constamment, déplorent les Libanais à qui nous avons parlé. Ni vu, ni connu.

Sur la terrasse de sa maison qui surplombe la vallée, le chef d’un village de montagne nous accueille. Sa mère nous regarde avec curiosité. On nous sert le café. On échange des nouvelles des enfants avant d’aborder le sujet. Dans nos régions frontalières, il y a toujours eu du trafic. À l’époque de la guerre avec Israël, c’était en sens inverse, les Syriens nous apportaient de l’essence et d’autres biens. Aujourd’hui, c’est eux qui en ont besoin à cause des embargos, explique Ahmad Sheikh, qui constate la multiplication des allées et venues des camions et des mobylettes, dans le village.

Rappelons qu’en juin 2020, les États-Unis adoptaient la loi César, qui sanctionne ceux qui soutiennent la Syrie dans certains secteurs, notamment ceux du pétrole et du gaz.

Dans le coin, c’est une contrebande très "artisanale", ajoute le chef du village. Les gens arrivent à faire d’importants gains en Syrie, où le mazout se vend beaucoup plus cher qu’ici. Ça permet à certains de survivre à la crise économique, de faire manger leurs familles, explique-t-il. Dans d’autres régions frontalières, le trafic est contrôlé par de plus grosses organisations liées à des partis politiques, et le commerce est beaucoup plus important en termes de volume, affirme-t-il.

Des collines et un village.

Les routes illégales strient les collines près de la frontière avec la Syrie.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Pourquoi accepte-t-il aujourd’hui de nous parler de ça ? Parce que des millions de personnes souffrent au Liban et que je suis Libanais. Tout à côté de l’immense terrasse du chef du village, on entend des coups de feu. Ce sont des tirs de joie, pour un mariage qui a lieu à côté. Vous voulez y aller? Malheureusement, nous avons un autre rendez-vous.

Un jeune trafiquant du village, d’une beauté saisissante avec ses grands yeux noirs, vient nous chercher à un point de rendez-vous dans la petite bourgade. Il nous conduit au bout d’un champ de maïs, il pointe l’autre rive d’une rivière pierreuse qui coule au pied des collines. C’est la Syrie de l’autre côté . Il pointe aussi les routes illégales qui strient ces collines syriennes à la manière de pistes de ski.

Des enfants qui se reposent à l’ombre d’un arbre nous proposent d’aller en Syrie contre quelques dollars.

Le soleil tombe derrière la montagne syrienne. Il est temps de partir. L’obscurité rend plus nerveux les soldats syriens de l’autre côté de la rivière et l’armée libanaise qui patrouille dans la région.

Le lendemain, sur les routes sinueuses et reculées qui sillonnent des forêts millénaires où poussent les cèdres du Liban, nous croisons des camions sans plaques d’immatriculation prenant des chemins de traverse vers la Syrie. Le paysage aride dans les hauteurs offre une vue en contre-plongée sur des plaines d’un vert chatoyant. Soudain, une route asphaltée remplace celle de gravier et de sable. Elle a été construite par le Hezbollah dans ce territoire presque désert.

L'arrière d'un camion.

Nous avons croisé des camions sans plaques d’immatriculation prenant des chemins de traverse vers la Syrie.

Photo : Radio-Canada / Nada Raphael

Vendredi dernier, l’Union européenne a adopté un projet de sanctions contre des politiciens corrompus du Liban.

En attendant que cela change, les routes de ce pays d’une beauté extraordinaire sont toujours traversées par une corruption qui vire à l'accident collectif et aux larmes d’un pêcheur.

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