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Envoyée spéciale

« Liban is kaput »

Un an après l’explosion dans le port de Beyrouth, les Libanais sont à bout de nerfs, frappés de plein fouet par l'une des pires crises économiques de l’histoire moderne.

Le drapeau libanais flotte près de ruines dans le port.

En août 2020, une explosion monstre dans le port de Beyrouth a fait 200 morts et plus de 6000 blessés, et détruit des quartiers complets de la capitale libanaise.

Photo : Reuters / Hannah McKay

BEYROUTH, Liban – « J’ai peur de mourir », murmure Hend Smat, les larmes aux yeux.

À 60 ans, la femme frêle vient s’asseoir sur une petite chaise droite dans l’épicerie du coin. Comme ça, elle peut faire un brin de jasette aux clients, au jeune caissier, et se soulager de ses immenses soucis. Je suis malade du cœur et il n’y a plus de médicaments, même pour ça! Si je n’ai pas ce médicament, je vais mourir.

Son cœur ne va pas bien. Le myocarde, l’organe. Mais son cœur au sens métaphorique ne va guère mieux. Je suis seule. Mon mari est mort à la guerre. Mon fils est parti au Canada et je ne veux pas qu’il revienne dans ce pays. Il n’y a pas d’avenir ici.

Portrait de Mme Smat, qui a l'air triste.

Hend Smat a tout perdu dans l'explosion du port de Beyrouth l'an dernier. Malade du cœur, elle craint maintenant que la crise économique l'empêche de se procurer des médicaments qui lui sont vitaux.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Mme Smat a perdu son appartement l’an dernier lors de l’explosion apocalyptique dans le port de Beyrouth, qui a fait 200 morts et plus de 6000 blessés, et détruit des quartiers complets de la capitale. Elle a tout perdu. Ses souvenirs, ses meubles. Tout. Et la compagnie d’assurances ne l’a pas indemnisée.

Le cauchemar de cette journée du 4 août 2020 la hante. Comme bien du monde dans la capitale du pays. Mais, depuis le choc, depuis le traumatisme, les Libanais n’ont pas le loisir de panser leurs plaies, parce qu’ils sont occupés à survivre à une autre catastrophe, l’implosion de leur économie.

Ce reportage est le premier d'une série produite par Émilie Dubreuil, envoyée spéciale au Liban, un an après l'explosion qui a détruit une partie de la capitale, Beyrouth.

Depuis la fin de la guerre civile en 1990, l'économie libanaise repose en grande partie sur les capitaux étrangers qui, devant l'instabilité politique latente, de plus en plus grande depuis un an, ont fermé leurs robinets. Les réserves des banques libanaises sont au plus bas, la livre est dévaluée, un déclin accentué par la pandémie. Bref, les crises politique et sanitaire ont débouché sur une crise économique.

En juin, la Banque mondiale qualifiait la débâcle qui frappe le Liban d’une des pires crises à l’échelle mondiale depuis le milieu du 19e siècle.

Concrètement, cela veut dire quoi?

Ça fait un an que je n’ai pas mangé de viande. Un an que j’ai à peine assez d’argent pour acheter des pâtes et de la sauce tomate.

Une citation de :Hend Smat, résidente de Beyrouth

Pourtant, Mme Smat a travaillé toute sa vie dans une banque. Mais ses économies ne valent pratiquement plus rien.

Un jeune homme costaud vient acheter une bouteille d’eau à l’épicerie. Il s’arrête et me donne un petit cours d’économie libanaise. En 2020, je gagnais un million de livres par mois. L’équivalent de 700 $ US. Aujourd’hui, je gagne toujours un million, mais cela vaut 50 $, donc je ne peux plus rien acheter.

Pire que pendant la guerre

Le Liban, un minuscule territoire serti de voisins puissants et turbulents, la Syrie et Israël, compte 6 millions d’habitants. Sur ces 6 millions, 55 % vivent sous le seuil de la pauvreté, selon un rapport de l'ONU publié en mai dernier. La classe moyenne a rétréci de 15 %. Ça fait beaucoup de monde à bout de nerfs, épuisés, désespérés.

Liban is kaput. Liban is mort. Salem retire ses mains du volant de son taxi, pointe les doigts de sa main droite sur sa tête et lâche un pow pow.

Liban assassiné. Tu comprends?

Salem possède à peine quelques mots d’anglais, quelques mots de français et un certain talent de mime. Ce qui a l’avantage de résumer de façon on ne peut plus simple ce que ressentent les Libanais en cet été 2021. Hezbollah est mauvais, mauvais, mauvais, dit-il.

Il y a 18 groupes religieux reconnus qui peuplent le Liban et la gouvernance du pays est confessionnelle. Le président est chrétien maronite, le premier ministre musulman sunnite, le chef du parlement musulman chiite, et ainsi de suite. Les élus au Parlement sont identifiés à ces groupes religieux et les dirigeants sont d'anciens chefs de guerre de différentes confessions qui, après s’être livré bataille lors de la guerre civile, ont fait main basse sur le gouvernement et ses revenus.

Pour Salem, le Hezbollah, le Parti de Dieu fondé en 1982 et armé jusqu’aux dents, est le diable qui se cache derrière le désastre libanais. Il est chrétien. Un musulman aurait sans doute une autre vision des choses.

Tout ici est politique. Tout ici est religieux. Et, surtout, corrompu. Si le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale sont prêts à aider le Liban, ils exigent des réformes politiques. Les deux instances ont nommé clairement le problème endémique de la corruption.

Salem m’amène en banlieue de Beyrouth pour y rencontrer la vieille tante d’une amie d’enfance, Nadia. Le père de Nadia, Joseph, comme des centaines de milliers de Libanais, a quitté sa patrie de citronniers pour le Québec pendant la guerre civile, qui a duré 15 ans et qui a tué de 150 000 à 250 000 personnes.

Sa sœur, Daad Gholmieh, a aujourd’hui dépassé les 80 ans. Elle m’amène marcher à la plage. Dans sa jolie robe à voilure, elle me fait penser à Jeanne Moreau dans La vieille qui marchait dans la mer.

Elle est restée au Liban toute sa vie. Oncologue, elle a été l’une des premières femmes médecins du pays. Née à la frontière d’Israël, elle a vu ses parents tout perdre quand la terre familiale au sud du Liban a été cédée au nouvel État juif. Les révolutions, les crises, les guerres, elle connaît.

Pourtant, ce qui se passe aujourd’hui au Liban, elle ne le digère pas.

Notre gouvernement est formé de voleurs. Non, de tueurs! Ils nous tuent! C’est pire que pendant la guerre, pire!

Une citation de :Daad Gholmieh, médecin à la retraite

Durant la récente pandémie, la Dre Gholmieh a décidé de prendre sa retraite et de nager, de marcher, de profiter de la vie avant de rencontrer la mort. Surtout que c’est la catastrophe dans les hôpitaux.

Quand tout fait défaut

Dans son grand bureau, le président du syndicat des hôpitaux privés du Liban, Sleiman Haroun, confirme les dires de la Dre Gholmieh, l’air soucieux. Tous les Libanais sont stressés. Nous vivons des temps difficiles, dit-il en soupirant.

Il interrompt notre entretien pour prendre un appel urgent. Il doit absolument se procurer du mazout. Comme l’électricité fait défaut dans le pays, tout le monde, y compris les hôpitaux, doit combler ses besoins en énergie avec des génératrices.

Or, il y a pénurie de carburant. Dans chaque station-service, des voitures font la file pendant des heures pour essayer d'obtenir un peu d’essence. Les hôpitaux doivent aussi marchander le pétrole. J’ai des gens sous respirateurs, par exemple, je ne peux pas manquer de courant.

Sur le marché noir, le mazout se vend cinq fois le prix officiel.

M. Haroun explique qu’il doit faire chaque jour des choix déchirants. Non seulement manque-t-il de mazout, mais les médicaments ont commencé eux aussi à manquer. Le Liban importe presque tout et les hôpitaux n’ont plus les moyens de payer les pharmaceutiques. Concrètement, l'hôpital qu’il dirige réserve certains médicaments en cas d’urgence et ne peut plus effectuer certaines opérations ni se procurer d’équipements.

Qui plus est, des dizaines de médecins et d’infirmières ont quitté son service depuis un an. Selon l’Ordre des médecins du Liban, 1000 médecins et infirmières ont quitté le pays dans les derniers mois pour aller travailler dans les pays arabes, en Europe ou en Amérique. Leur salaire avait baissé de 90 %. Je ne peux pas les blâmer.

M. Haroun a rencontré il y a trois mois des représentants de la Banque mondiale. Ils m’ont dit qu’ils avaient les fonds et la volonté de nous aider, mais qu’il fallait que nous ayons un nouveau gouvernement non corrompu avant d’avoir accès à l’aide.

Nous filons sur l’autoroute. Salem, derrière son volant, s'impatiente. La voiture s’est engouffrée dans un rond-point où les voitures s’entrecroisent, se contournent, dans un ballet chaotique. Les conducteurs s’invectivent, klaxonnent, s'impatientent dans la chaleur lourde, gorgée d’humidité.

Un embouteillage de voitures à une intersection.

Les feux de circulation sont éteints parce que le gouvernement a omis de payer la compagnie privée qui les fait fonctionner.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Regarde, me dit Salem. Il pointe les feux de circulation. Éteints. Les feux sont opérés par une compagnie privée. Comme le gouvernement ne l'a pas payée depuis des mois, elle ne les fait plus fonctionner. Alors, c’est le bordel. C’est le Liban! me livre-t-il en guise d’explications, l’air désabusé.

Au Liban, État prisonnier d’un cercle vicieux chaotique, les métaphores sont la seule denrée qui ne soit pas en pénurie pour illustrer l’ampleur de la dysfonction politique qui condamne les Libanais à assister au naufrage d’un pays qu’ils aiment, mais qui les fait souffrir et leur brise le cœur en retour.

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