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Presque à la rue, un Montréalais raconte comment il vit la crise du logement

Pris en charge temporairement par la Ville de Montréal, il a pu éviter ce qu'il redoutait le plus : l'itinérance.

Des meubles sont empilés dans la boîte d'une camionnette stationnée devant un appartement où une affiche indique qu'il est à louer.

Mohammad a été aspiré par la crise du logement abordable qui sévit à Montréal (archives).

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Lorsque sa propriétaire lui annonce en décembre dernier qu'elle reprend son logement pour y installer ses parents, Mohammad, 61 ans, croit qu'il s'agit là d'un simple désagrément, que l'inquiétude sera temporaire.

Mais six mois plus tard, aspiré par la crise qui sévit à Montréal et qui décime l'offre de logements abordables, il a cru un moment qu'il ne s'en sortirait pas. Jusqu'à ce que la Ville de Montréal lui vienne en aide.

Mohammad n'est pas son vrai nom. Nous avons accepté de protéger son identité pour ne pas lui nuire.

Rencontré dans sa petite suite d'hôtel où il loge temporairement, il a accepté de nous raconter en détail comment il a vécu – et vit toujours – la crise du logement à Montréal.

La traversée du désert à rechercher un logement

L'appartement où vivait Mohammad depuis cinq ans était un 3 1/2 du Petit Maghreb, quartier qu'il a habité pendant plus de trois décennies, au coût de 600 $ par mois. J'ai cru que je vivrais là jusqu'à ma mort, raconte le sexagénaire, qui vit seul et qui compte sur un faible revenu pour subvenir à ses besoins.

Mais à la fin de l'année dernière, la nouvelle propriétaire du triplex l'avise qu'il devra partir.

Mohammad n'a alors jamais entendu parler de la crise du logement. Peut-être une fois, dans une conversation, dit-il. Mais je ne savais pas ce que c'était.

C'est seulement lorsqu'il commence ses recherches qu'il constate l'ampleur du phénomène.

Sur Kijiji, quand je mets un filtre de 750 $ ou moins pour un 3 1/2, les appartements disparaissent, raconte-t-il. La plupart des logements disponibles dépassent la barre des 1000 $ de loyer par mois.

Il n'est toutefois pas resté les bras croisés. Il enchaîne les courriels et appels, épluche les babillards des épiceries et les petites annonces à la recherche d'un logement correspondant à ses critères, toujours plus élastiques à mesure que le temps passe.

Ça fait plus de 30 ans que je suis locataire à Montréal. Je n'ai jamais vu une situation pareille. C'est comme si soudainement je débarquais sur une autre planète.

Une citation de :Mohammad

Mathieu Vachon, directeur des communications pour l'Office municipal d'habitation de Montréal (OMHM), avance que ce ne sont pas les logements qui manquent à Montréal, mais bien les logements abordables.

Les chiffres de la Société d'habitation du Québec nous montrent que nous sommes en ce moment à 3,2 % d'inoccupation sur l'île, ce qui est assez bon, dit-il. Mais les logements disponibles sont chers, trop chers pour les gens à faible revenu. C'est notre grand enjeu, dit M. Vachon, qui estime que l'opération 1er juillet, lorsque l'OMHM doit venir en aide aux ménages sans logement, s'étire désormais sur plusieurs mois.

Mohammad affirme avoir visité plus d'une trentaine d'appartements qui correspondaient à son budget. Il raconte avec une forme d'amusement l'état de délabrement de certains.

Une fois, j'ai demandé au propriétaire si je pouvais ouvrir une porte au fond de la cuisine. Quand je l'ai ouvert, une dizaine de pigeons se sont envolés soudainement. Ils vivaient juste derrière la porte. Le propriétaire m'a regardé et m'a dit que ce n'était pas très grave, se souvient-il.

L'appel du monstre

Un itinérant assis sur un banc public dans le centre-ville de Montréal.

On estime que plus de 30 000 personnes vivent en situation d'itinérance à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le temps passe, et Mohammad n'arrive toujours pas à signer un bail. À l'approche du 1er juillet, la réalité le frappe en plein visage : il n'a tout simplement pas les moyens de se loger à Montréal.

Au pire de ses périodes d'angoisse, ce qu'il appelle le monstre de la rue commence à le hanter. L'itinérance, même temporaire, devient envisageable.

À un moment, il a fallu que je me dise : ''Qu'est-ce que je vais faire quand je vais être à la rue?''

Une citation de :Mohammad

Je me disais : c'est le choc mental qui va déterminer si je survis ou pas. Il fallait que je commence à m'y préparer mentalement, raconte-t-il.

Il élabore alors un plan. Vendre ses meubles, d'abord, et ne garder que le minimum, ce qu'il pourra transporter avec lui.

Je me suis dit qu'au McDonald on me laisserait probablement m'asseoir avec mon ordinateur, et peut-être que je pourrais dormir un peu, accoté sur la table. Ensuite, ce serait la salle d'attente d'une urgence d'hôpital, ou quelque part où il pourrait se reposer anonymement, sans déranger personne.

C'est une des rares fois où je ne me suis pas senti en sécurité depuis que j'habite au Québec, dit-il.

Mais le pire ne s'est pas produit. Depuis le 30 juin, il est pris en charge par l'Office municipal d'habitation de Montréal qui le loge à l'hôtel, gratuitement.

Assis au comptoir de sa petite suite, Mohammad prend une pause dans son récit.

En ce moment, je vis d'une façon décente, dit-il en parcourant du regard la petite cuisine de sa chambre. Ce que l'Office a fait pour moi, c'est incroyable.

Je veux dire merci. Je veux dire ''chapeau-bas'' aux autorités. Ç'a permis que je ne sois pas à la rue aujourd'hui.

Un filet social qui a fonctionné

C'est un simple appel qui a tout changé pour Mohammad.

Alors qu'il se prépare au pire, il téléphone à l'Association des locataires de Villeray, avec qui il était déjà en contact. Lorsqu'il évoque la suite des choses, l'intervenante au bout du fil le rassure. On m'a dit : ''Monsieur, personne ne va vous abandonner'', raconte-t-il.

L'intervenante s'assure de faire le lien avec le service de référence de l'OMHM, qui prend en charge les gens à faible revenu sans logis, ou ceux qui sont sur le point de l'être.

À une semaine du 1er juillet, une porte de secours s'esquisse.

On lui offre un hébergement temporaire, et de l'aider activement dans sa recherche de logement. Ses meubles et tous ses biens seront déménagés, puis entreposés.

Une rampe mène à un camion de déménagement.

La Ville de Montréal s'est occupée du déménagement et de l'entreposage des biens de Mohammad (archives).

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Toutes les angoisses que j'accumulais se sont dissipées en une semaine, raconte Mohammad. Il a gardé avec lui l'essentiel, qu'il a emporté à l'hôtel.

Il faut le dire, Montréal fait un travail exceptionnel pour encadrer ces gens et leur offrir une aide lorsqu'ils en ont besoin, dit Véronique Laflamme, porte-parole du Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).

La clé, dit Mathieu Vachon de l'OMHM, c'est que les gens nous contactent dès qu'ils sentent le cul-de-sac venir. Plus les gens nous appellent tôt, plus on peut prévoir les coups et les aider rapidement.

La suite

Depuis, Mohammad n'est pas en vacances. Ses journées sont consacrées à rédiger des courriels et à passer des appels, à la recherche d'un nouveau chez lui, avec l'aide de l'OMHM.

Même s'il enchaîne les bons mots et les remerciements pour l'aide qu'il a reçue et qu'il reçoit toujours, Mohammad est conscient que sa situation est toujours précaire. Je n'ai pas d'adresse maintenant, observe-t-il. Le stress et l'angoisse ne sont pas partis.

Les refus constants de la part de propriétaires pèsent lourd sur son moral.

C'est humiliant, dit-il. Je sais que je peux payer mon loyer. Je sais que je suis une bonne personne, à l'ordre. Je me dis : "Qu'est-ce qu'ils veulent de plus?" Pour moi, la paix, c'est essentiel.

À chaque refus, je me sens rejeté. C'est l'humiliation à répétition­. J'ai confiance en moi, mais quand ça touche à ta sécurité, cette confiance-là s'évapore.

Une citation de :Mohammad

Il dit avoir remarqué un changement d'attitude de la part des propriétaires en cette période de crise du logement.

C'est comme s'ils se sentaient invulnérables, dit-il. Il remarque que certains s'en permettent alors. Il a pratiquement tout vu : demande de paiement à l'avance, dépôt pour les clés, commentaires et préjugés racistes, etc.

Il faut que tu te rabaisses, parfois, raconte-t-il timidement. Il avoue avoir dû parfois supplier des propriétaires de lui louer leur logement, en vain.

À l'écouter, on comprend que Mohammad est un homme fier. Jamais, dit-il, il ne croyait se retrouver dans une telle situation. Si je peux parler pour dire aux gens qu'ils ne sont pas seuls et qu'il y a de l'aide, alors tant mieux, dit-il.

193 ménages sont actuellement en situation précaire à Montréal, un chiffre qui a augmenté depuis le 1er juillet. 48 d'entre eux sont toujours, comme Mohammad, hébergés d'urgence par l'OHMH.

Besoin d'aide? Contactez le service de référence de l'Office municipal d'habitation de Montréal au 514 868-4002

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