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Des créateurs noirs font la grève sur TikTok

L'application TikTok sur un téléphone intelligent.

Page accueil Tik Tok

Photo : afp via getty images / LIONEL BONAVENTURE

Carolle-Anne Tremblay-Levasseur

De nombreux créateurs noirs participent à un mouvement de grève sur TikTok afin de dénoncer le plagiat et de protéger l’intégrité artistique sur l’application. Ils refusent en bloc de créer des chorégraphies et de danser sur de nouveaux succès musicaux. 

Le mouvement s’amorce en juin dernier alors que la rappeuse Meghan Thee Stallion lance sa chanson Thot Shit. Les créations de l’artiste, véritable icône de l’application, se sont hissées à plusieurs reprises au sommet des succès de TikTok, avec notamment 21,3 millions de contenus liés à sa chanson Savage, preuve que l’application est devenue un outil incontournable de promotion musical.  

Ce qui est censé devenir son prochain succès n’attire pourtant pas l’attention pour les raisons anticipées. Thot Shit devient plutôt le levier pour dénoncer le manque de reconnaissance envers les danseurs noirs et leur contribution au paysage de la danse sur l’application. 

C’est le créateur de contenus et danseur américain Erick Louis qui est à l’origine du mouvement. En juin, il publie une vidéo où il prétend créer une chorégraphie pour accompagner la chanson. Toutefois, il utilise plutôt ce moment pour lancer un message à TikTok : Cette application n’est rien sans les personnes noires. Il dénonce l’absence de reconnaissance envers le travail des personnes noires, alors que des créateurs blancs reprennent leur chorégraphie sans leur en attribuer la création et récoltent des gains financiers et personnels grâce aux visionnements cumulés de leurs vidéos.  

Le mot-clic #BlackTikTokStrike a cumulé 7,1 millions de vues depuis. La conversation dépasse maintenant les frontières de TikTok et génère des débats sur Twitter également. Loin de recourir à une grève traditionnelle, beaucoup de créateurs noirs publient toujours du contenu, mais refusent de créer une chorégraphie pour la chanson Thot Shit, de Stallion, en guise de protestation. 

En restant présents sur la plateforme, ils ne cèdent pas leur place. Ils démontrent plutôt que s’ils ne génèrent pas de chorégraphies et de contenus, la majorité populaire qui s’approprie ces créations ne saura pas quoi faire.

Une citation de :Rhodnie Désir, danseuse et chorégraphe

L’équité, c’est ce qu’ils demandent , note Rhodnie Désir. La danseuse estime que la mention de la source est la première forme de reconnaissance et la base du dialogue entre les créateurs. Angie Augustin, créatrice de contenus et danseuse professionnelle, alias Citron rose sur TikTok, trouve ce phénomène très dérangeant. 

Je prends l’exemple d’une femme sud-africaine qui fait un défi de danse sur une musique de son pays. Elle exécute bien les mouvements, elle est talentueuse. Ensuite, c’est repris par une femme blanche. Il se peut très bien qu’elle reçoive plus d’attention et de reconnaissance que la personne à l’origine de la danse, et ce, même si elle l’exécute mal. C’est très fréquent. – Angie Augustin 

La goutte qui a fait déborder le vase : Addison Rae à Jimmy Fallon

Un moment charnière a exposé ce problème au grand jour : l’apparition de la célèbre tiktokeuse Addison Rae à l’émission The Tonight Show Starring Jimmy Fallon le 26 mars dernier. Rae a enseigné à l’animateur des séquences de danse prises sur TikTok, dont plusieurs ont été créées par des personnes noires. Au total, huit chorégraphies ont été présentées et les sources d’aucune d’entre elles n’ont été mentionnées. Des critiques virulentes ont alors été formulées, poussant Jimmy Fallon à s’excuser. Quelques jours plus tard, le populaire animateur a fait amende honorable en invitant les créateurs de ces danses sur son plateau. 

Addison Rae reste toutefois l’une des figures les plus influentes de TikTok avec ses 82 millions d’abonnés. Cette popularité ne se résume pas seulement à l’attention qu’elle reçoit. En 2020, la créatrice de contenus a amassé 5 millions de dollars américains grâce à TikTok, selon le magazine Forbes (Nouvelle fenêtre). Son succès sur le réseau social s’est d’ailleurs bâti sur la reprise de chorégraphies, comme le Renegade créé par Jalaiah Hamon (Nouvelle fenêtre), une jeune adolescente noire d’Atlanta, aux États-Unis. En comparaison, cette dernière a récolté environ 38 000 $ américains la même année (BBC (Nouvelle fenêtre)). 

Les créateurs demandent leur dû en ce moment. Ils le font notamment parce que la rentabilité s’accroît grâce à la popularité sur TikTok.

Une citation de :Martine St-Victor, stratège en communication et fondatrice de Milagro Atelier de relations publiques

La danseuse professionnelle Angie Augustin connaît bien tout le travail à l’origine d’une chorégraphie exécutée à la perfection. Qu’elle soit de quelques secondes ou de plusieurs minutes, la séquence reste une empreinte de l’univers artistique des créateurs. 

Je me sens interpellée par cette situation-là. Quand une chorégraphie devient virale et que le créateur n’est pas mentionné, tout le bénéfice disparaît pour lui et revient seulement à la personne qui reprend sa création.

Une citation de :Angie Augustin

Cette mention qui change tout 

Martine St-Victor explique que les questions d’intégrité artistique sont au cœur de ce problème lorsque des chorégraphies sont reprises sans qu’elles soient attribuées à leurs créateurs, et ce, même sur les réseaux sociaux.

Ça ne touche pas seulement TikTok. On voit ce phénomène où des créateurs sont intéressés à avoir des mentions J’aime et oublient que le contenu qu’ils publient a été créé par quelqu’un d'autre. On ne peut pas seulement le reprendre sans mentionner la personne qui en est à l’origine. C’est du plagiat. Il y a assurément de l’éducation à faire. – Martine St-Victor

Angie Augustin s’étonne tout de même de voir ces chorégraphies reprises sans qu’on mentionne le nom des créateurs, alors que ce simple geste pourrait changer la donne pour les tiktokeurs à l’origine de ces danses et leur permettre de générer des revenus. 

Si Charlie D’Amelio prenait quelques secondes pour inscrire le nom du créateur lorsqu’elle fait sa danse, cette personne pourrait se voir offrir des occasions professionnelles et une reconnaissance. Ce simple geste, qui prend quelques secondes, fait toute la différence. Pourtant, ça prend plus que quelques secondes pour apprendre la chorégraphie! – Angie Augustin 

La créatrice de contenus explique que gagner des abonnés et améliorer le taux d’engagement envers ses publications ont un effet réel. Cette visibilité mène à des contrats professionnels ou à des collaborations avec des artistes qui découvrent des talents sur TikTok.

C’est d’ailleurs l’une des revendications au cœur du mouvement : la rémunération des créateurs. Derrière tous ces visionnements et ces abonnés se cache aussi une valeur monétaire. 

Le 23 juin dernier, TikTok a publié sa stratégie d’engagement pour la diversité et l’inclusion sur sa plateforme (Nouvelle fenêtre). Pour l’instant, la compagnie n’a toutefois pas de solutions claires pour enrayer le plagiat et protéger l’intégrité artistique. 

Au cours de la dernière année, nos équipes ont continué de travailler pour élever et appuyer les voix et les causes de la communauté noire, tout en encourageant un environnement inclusif sur notre plateforme et dans notre environnement de travail.

Une citation de :TikTok

L’entreprise a entre autres créé un incubateur de talents pour les créateurs noirs (TikTok for Black Creatives) ainsi qu’un espace qui rassemble leur travail sous le nom @BlackTikTok (que la compagnie considère comme la maison de la communauté noire sur l’application). 

La chorégraphe Rhodnie Désir se demande d’ailleurs quelles mesures seront prises par TikTok pour assurer l’équité sur sa plateforme. Lorsque Black Lives Matter a enflammé les réseaux sociaux l’an dernier à la suite du meurtre de George Floyd, plusieurs célébrités sur TikTok, comme Charlie D’Amelio, ont appuyé le mouvement. Bon nombre d’entre elles ont tout de même utilisé le travail de créateurs noirs sans leur en attribuer la réalisation les mois suivants. Il y a une certaine absurdité de l’être humain dans tout ça , ajoute Mme Désir.   

Une longue histoire d’appropriation 

L’appropriation culturelle et les enjeux entourant le travail des artistes noirs ne sont toutefois pas nés sur TikTok. Des déhanchements d’Elvis Presley aux sons de la musique Motown, la culture noire a inspiré de nombreux artistes qui ont omis de mentionner les personnes à l'origine de leurs créations. Sur TikTok, cette longue tradition d’appropriation ne passe plus. 

On n’aurait jamais accepté que Whitney Houston reprenne I Will Always Love You sans en attribuer la création à Dolly Parton. On ne peut pas imaginer ça, mais la situation inverse est arrivée très souvent avec d’autres artistes.

Une citation de :Martine St-Victor

Le vent tourne, lentement mais sûrement. Mme St-Victor applaudit les jeunes créateurs qui refusent de rester dans l’ombre. Ils exigent une certaine responsabilité de la part de ceux et celles qui reprennent leur chorégraphie, selon ce qu’elle note. Ce copier-coller ne peut plus être profitable sans mention du nom des créateurs d’origine. 

Aujourd’hui, la différence, c’est que lorsque des jeunes sont copiés, ils ont une plateforme pour le dénoncer. Il y a une justice à réclamer son dû. – Martine St-Victor 

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