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La transmission aérienne, grande négligée du discours officiel?

On commence à abandonner les masques, on réduit la distanciation physique, on n'a pas de plans précis pour la ventilation dans les écoles à l’automne. Des experts rappellent que le SRAS-CoV2 se transmet par l’air.

Des particules de virus qui sortent d'une bouche.

Le SRAS-CoV-2, le virus qui cause la COVID-19, se propage d'une personne infectée à une autre par des gouttelettes respiratoires et des aérosols créés lorsqu'une personne infectée tousse, éternue, chante, crie ou parle.

Photo : getty images/istockphoto / 3quarks

Plusieurs experts se demandent pourquoi la transmission aérienne fait si peu partie du discours des autorités.

Je n’aurais jamais cru qu’un an plus tard, nous serions encore en train de tourner autour du pot. Il y a une résistance [à parler de transmission aérienne], particulièrement en Amérique du Nord, que je ne comprends pas, dit le Dr David Fisman, professeur à l'École de santé publique Dalla Lana, à l'Université de Toronto.

Selon lui, si les autorités avaient pris au sérieux la transmission aérienne, nous aurions sans aucun doute sauvé des milliers de vies.

Nathalie Grandvaux, directrice du Laboratoire de recherche sur la réponse de l'hôte aux infections virales au Centre de Recherche du CHUM et professeure au Département de biochimie et de médecine moléculaire à l'Université de Montréal, ne comprend pas pourquoi on ne parle presque plus de transmission aérienne.

Déjà qu’on n'en parlait pas beaucoup avant. Je pense qu’on a fini par l’oublier. Le message qui est maintenant véhiculé est qu’avec la vaccination, c’est fini, tout va bien aller. Mais ce n’est pas aussi simple que ça.

La pandémie est loin d'être terminée, rappelle-t-elle. Pour prévenir de nouveaux confinements cet automne, il faut réduire à tout prix les risques de transmission aérienne, dit-elle.

On a mis en place la campagne de vaccination – qui est excellente – mais on a abandonné les autres modes de prévention pour septembre. On doit revoir les objectifs mis en place, comme conserver les masques et la distanciation. Je ne comprends pas pourquoi on parle maintenant d’un mètre plutôt que deux mètres; ça me prouve que la transmission par aérosols n’est pas reconnue, se désole Mme Grandvaux.

Des signes avant-coureurs ignorés

Au début de la pandémie, le virus et son mode de transmission étaient mal compris. Pendant un moment, on ne pouvait pas savoir. Mais dès l’été [2020], il n’y avait plus d'excuses, dit Damien Contandriopoulos, professeur à l'École des sciences infirmières de l'Université de Victoria et titulaire de la chaire de recherche en politique, connaissance et santé au niveau canadien.

Ce n’est qu’en juillet 2020 que l’Organisation mondiale de la santé a reconnu l'existence d’études sur les aérosols et le fait que le nouveau coronavirus peut se propager dans l'air bien au-delà de deux mètres.

Au Canada, ce n’est qu’en novembre que la santé publique du Canada a modifié sa position sur la transmission aérienne sur son site web. Mais il n’y a pas eu de conférence de presse, l’agence n’a pas explicitement fait connaître sa position. Tout est passé sous silence. C’est comme s’ils avaient honte de l’admettre, dit Mario Possamai, ancien conseiller principal au sein de la Commission ontarienne sur le SRAS. Il est aussi l'auteur du rapport Vivre dans la crainte (Nouvelle fenêtre) sur la réponse du Canada au début de la pandémie.

Portrait de Mario Possamai.

Selon Mario Possamai : « Le Canada est témoin d’un échec systémique évitable du fait qu’il a ignoré les leçons tirées de l’éclosion du SRAS en 2003. »

Photo : Ousama Farag/CBC

Les provinces ont tardé encore plus et le message était souvent nébuleux. Par exemple, l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a publié un rapport en janvier 2021 indiquant que les données suggèrent qu’une transmission par aérosols à distance est possible, mais peu probable au-delà de quelques mètres.

Selon Nathalie Grandvaux, il y avait pourtant pleins d’indices dès le début de la pandémie qui pointaient vers la transmission par aérosols. On l’a vu avec le type d'éclosion, les événements super-propagateurs. On a vu des cas de transmission dans des hôtels entre clients qui ne se sont jamais rencontrés; on l’a vu avec le [bateau de croisière] Diamond Princess. Ça aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Il y avait clairement quelque chose qui se passait avec l’air.

Un homme en équipement de protection personnelle fait un test de dépistage.

Un travailleur de la santé procède à un test de dépistage, à Wuhan, en avril 2020.

Photo : Reuters / CHINA DAILY

Mario Possamai ajoute qu’au début de la pandémie, la Chine a connu une explosion de cas parmi ses travailleurs de la santé et a adopté des mesures en fonction d’une transmission aérienne, même si les données n’étaient pas concluantes. Cela a réussi à freiner la transmission. Les experts en Chine ont essayé d’avertir l’Occident que la COVID-19 était probablement transmise par l’air. Nous n'avons pas écouté.

Manque-t-on vraiment de preuves scientifiques?

Si de nombreux organismes de santé publique ont affirmé du bout des lèvres la transmission aérienne, ils continuent de dire qu’il n’y a pas de preuves irréfutables pour savoir si le virus se transmet plutôt par aérosols, par grosses gouttelettes ou par les surfaces.

Caroline Duchaine, professeure de microbiologie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les bioaérosols à l'Université Laval, est catégorique : On n’a pas de preuve hors de tout doute, mais on sait que l’air est responsable.

La professeure fait des gestes de mains devant les appareils de sa chambre d’aérosols.

Dans son laboratoire, Caroline Duchaine étudie le comportement des virus ou des bactéries ainsi que la façon dont ils résistent et survivent dans l'air.

Photo : Radio-Canada / Érik Chouinard

Elle précise que le virus a une polyvalence déconcertante, ce qui complique la vie des chercheurs.

Si le débat a beaucoup porté sur la contribution des petites gouttelettes par opposition aux grosses gouttelettes, Mme Duchaine estime qu’il aurait été plus sage de considérer que tous les types de particules peuvent être impliqués dans la transmission du virus.

Il est encore difficile de soupeser la contribution relative de chacune de ces voies-là. Mais on sait que l’air est responsable, les preuves sont là.

Une citation de :Caroline Duchaine, Chaire de recherche du Canada sur les bioaérosols

Mme Grandvaux ajoute qu’il est très difficile de faire des essais contrôlés randomisés dans le but d'obtenir des données irréfutables de la transmission aérienne, comme le réclamaient les organismes de santé publique. Par exemple, l'idée de mettre des personnes infectées dans une même salle que des personnes non infectées pour voir à quel point la ventilation joue un rôle n'est pas éthique.

Si la santé publique s’attend à ce qu’on puisse démontrer avec certitude et avec des études contrôlées [et pas seulement en laboratoire], on n’aura pas ça avant des années, dit-elle.

Nathalie Grandvaux en vidéoconférence.

« Sachant que notre vitesse de vaccination pour la deuxième dose est plus lente, il est très important de rappeler que la transmission se fait par l'air », dit Nathalie Grandvaux.

Photo : Radio-Canada

Si les détails du comment et du pourquoi sont encore à élucider, la multitude d’expériences en laboratoires et d’études de cas pointent toutes vers la transmission aérienne, dit le Dr Fisman. Il est estomaqué de voir que l’on continue de douter de leur véracité.

Il est d’ailleurs l’un des auteurs d’un article publié dans The Lancet (Nouvelle fenêtre) qui présente dix raisons scientifiques qui expliquent pourquoi la COVID-19 se transmet principalement de façon aérienne. Parmi ces explications, il liste de nombreuses études qui font état de transmission entre personnes qui ne se sont jamais croisées, de présence du virus dans les systèmes de ventilation, de travailleurs de la santé infectés à cause d’un manque d’équipements qui les protègent contre la transmission aérienne.

Le principe de précaution ignoré

David Fisman pose pour la caméra.

L'épidémiologiste David Fisman est très critique envers la réponse pandémique du gouvernement ontarien. Il a d'ailleurs été écorché publiquement par le gouvernement Ford à plusieurs reprises.

Photo : Université de Toronto/Nick Iwanyshyn

Selon le Dr Fisman, l'Occident a été obsédé par la question avons-nous des preuves définitives que les masques fonctionnent?, plutôt que par la question que devrions-nous faire compte tenu de l'incertitude empirique et de l’augmentation rapide des cas? Une erreur fondamentale, dit-il.

Ces experts expliquent mal pourquoi on n’a pas appliqué le principe de précaution.

On n'est peut-être pas absolument sûrs, mais il vaut mieux errer du côté de la prudence que du risque.

Une citation de :Damien Contadriopoulous, Université de Victoria

D’ailleurs, M. Possamai rappelle que le rapport canadien sur l’épidémie du SRAS au Canada avertissait qu’il ne faut pas attendre d'avoir la certitude absolue lorsqu’on est dans une crise de santé publique; il faut agir, même dans l’incertitude.

Pourtant, en mars 2020 déjà, les Japonais et les Chinois prévenaient leurs citoyens qu'il était possible que l'air soit le mode de transmission favorisé par ce nouveau coronavirus. Dès le début de la pandémie, le message venant des pays en Asie était qu’un masque peut aider, donc portons-le, dit le Dr Fisman.

D’ailleurs les pays d'Asie qui ont imposé le port du masque dans les 30 jours qui ont suivi le premier cas ont eu considérablement moins de cas de COVID-19 (Nouvelle fenêtre) que ceux qui ont attendu au moins 100 jours.

Des enfants et des adultes portent un masque chirurgical.

À Hubei, en Chine – l'épicentre au début de la pandémie – on portait le masque dès le mois de mars 2020.

Photo : Reuters / ALY SONG

Selon M. Contandriopoulos, il y a clairement une différence entre la robustesse des preuves requises pour la désinfection et celles pour la transmission aérienne.

Sur le plan scientifique, les études, il n'y en a aucune qui démontre que la transmission par les surfaces est importante. Ça ne nous a pas empêchés de tout désinfecter de façon obsessive, affirme Damien Contandriopolos.

Dr Fisman ajoute que l’utilisation de plexiglas dans les bâtiments est aussi inutile que ceux qui séparaient les sections des fumeurs et non-fumeurs dans les restaurants. La fumée ou un virus ne va pas s’arrêter parce qu’il y a un plexiglas...

Voici pourquoi la ventilation est importante.

Qu’est-ce qui explique cette réticence?

Considérant ce que l’on comprend maintenant, pourquoi les gouvernements continuent-ils de dépenser autant d’argent pour désinfecter et laver les surfaces plutôt que de parler de ventilation?

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que le gouvernement a peur d’ouvrir cette porte, de ne pas vouloir gérer [ce problème].

Une citation de :Caroline Duchaine, Chaire de recherche du Canada sur les bioaérosols

Dans une récente analyse (Nouvelle fenêtre), le Dr Contandriopoulos et ses coauteurs écrivent que la non-reconnaissance par les autorités de la transmission aérienne de la COVID-19 est un mystère et un scandale.

Portrait de Damien Contandriopoulos.

Damien Contandriopoulos, professeur à l'École des sciences infirmières de l'Université de Victoria et titulaire de la chaire de recherche en politique, connaissance et santé au niveau canadien.

Photo :  Radio-Canada/Claude Brunet

Ce chercheur pense que la raison pour laquelle on ignore la transmission aérienne est en partie politique. D'habitude, les controverses scientifiques n’intéressent personne sauf les scientifiques, dit Damien Contandriopoulos. [...] La science dit qu’il faut un appel à la neutralité, ce n’est pas un débat politique.

Sauf qu’avec la COVID-19, qui est une menace à l’échelle planétaire, tout le monde s’est immiscé dans la discussion, sans nécessairement avoir les compétences pour donner un point de vue pertinent.

Ce qu’on voit, ce sont les gouvernements et les autorités de santé publique qui se mêlent au débat et qui essaient de régler la querelle scientifique. Ils interviennent avec d’assez gros sabots et ils affirment : "La science dit ceci." Mais ce n’est pas vrai.

Une citation de :Damien Contandriopoulos, Université de Victoria

Damien Contandriopoulos affirme que les gouvernements ont trop influencé les autorités de santé publique. Il y a eu une incapacité de la santé publique à maintenir l'indépendance dont elle devrait bénéficier. [...] On voit un risque de politiser des questions techniques et scientifiques. Dans le cas de la COVID, ça a tué plein de monde, dit-il sans équivoque.

Partout à travers le monde, les gouvernements et les autorités de santé publique ont choisi le camp qui leur plaisait et qui facilitait leurs interventions, dit M. Contandriopoulos, en ajoutant que la plupart ont choisi le mauvais camp et se sont plantés.

Le combat des spécialités

Mme Duchaine se désole de voir qu’il y a des centaines de pseudo-spécialistes qui commentent un sujet dont ils ne comprennent pas les nuances. Elle a même fermé son compte Twitter parce que les polémiques et débats sur le sujet étaient devenus insupportables.

C’est d’ailleurs pourquoi le Dr Fisman aimerait qu’on prenne plus au sérieux les conseils d’experts qui ne sont pas nécessairement du domaine de la santé. Ces experts ont compris [que la COVID-19 se transmet par l’air] beaucoup plus tôt [que nous].

Les infectiologues et les médecins traitent les maladies infectieuses, mais nous ne sommes pas des ingénieurs, des physiciens; on ne comprend pas la ventilation, les aérosols. Les docteurs ne sont pas experts dans tout. Il faut être assez humble et écouter ceux qui ont une expertise dans ces domaines.

Une citation de :David Fisman, École de santé publique Dalla Lana

Le Dr Fisman avoue qu’il n’avait lui-même pas pensé à la transmission aérienne au début de la pandémie. Ses discussions avec des experts en bioaérosols l’ont convaincu autrement. M. Possamai applaudit ce changement de cap. Ça prend du courage. Il a suivi la science.

Selon M. Possamai, très peu d’experts et autorités en santé publique refusent d’admettre qu’ils ont tort. Nous sommes à un moment où la nouvelle science se heurte à l'orthodoxie médicale. Certains experts sont tellement investis dans cette orthodoxie médicale qu'ils hésitent à changer d'avis.

Le Dr Fisman affirme également que les autorités ont minimisé la transmission aérienne à cause d’un manque de ressources. Ça aurait voulu dire de recommander l’utilisation des masques N95. Ça aurait voulu dire qu’il faut améliorer la ventilation.

Nathalie Grandvaux ajoute que les gouvernements ont eu la même réaction au début de la pandémie lorsqu’on craignait une pénurie de masques.

De plus, elle pense que si la transmission par aérosols avait été reconnue plus tôt, il aurait été difficile de justifier pourquoi on fermait certaines choses (ex. : les terrains de jeux) et pas d'autres (les milieux de travail). Il faut rappeler que la majorité des cas ont eu lieu dans les milieux de travail. Mais on ne pouvait pas fermer tous les lieux de travail.

La « tranche de fromage » oubliée

Des tranches de fromage avec des trous laissant passer des particules.

Cette version est une adaptation du modèle créé par le professeur James T. Reason en 1990. Dans une version plus récente, on a ajouté la couche « contrôle des frontières ».

Photo : Ian MacKay / Université Queensland

Le Dr Fisman et ses collègues le répètent depuis le début de la pandémie : la vaccination, à elle seule, ne mettra pas fin à cette pandémie. D’ailleurs, le modèle du fromage suisse montre bien qu’un seul type d’intervention ne sera jamais suffisant pour freiner la propagation, car chacun a ses défauts (par exemple : hésitation vaccinale). Plus il y a de tranches (vaccination, ventilation, masques, etc.), plus le fromage est étanche.

Il y a encore un nombre significatif de personnes qui choisissent de ne pas être vaccinées, donc le virus continuera de circuler, dit le Dr Fisman. Si on a deux millions de Canadiens qui sont à risque [parce qu’ils ne sont pas vaccinés], ces personnes risquent de submerger le système de santé lors d’une autre vague.

Si on met tous nos œufs dans le panier de la vaccination, nous devrons reculer sur certaines choses, et ça nous coûtera cher, économiquement et socialement.

Une citation de :David Fisman, École de santé publique Dalla Lana

Améliorer la ventilation ne préviendra pas toutes les transmissions, mais ça peut certainement aider à faire face au variant Delta, confirme Caroline Duchaine.

Et parfois des solutions simples comme ouvrir des fenêtres, utiliser des capteurs de CO2 pour surveiller la qualité de l’air et installer des filtres à air HEPA sont efficaces.

Par exemple, une étude sur des écoles en Georgie aux États-Unis (Nouvelle fenêtre) montre que le nombre de cas de COVID-19 était 35 % moins élevé dans les écoles lorsqu’on ouvrait les fenêtres et les portes et qu’on utilisait des ventilateurs, et 48 % moins élevé lorsqu’on utilisait des systèmes de filtration et de purification.

On le voit, quand on traite la COVID-19 comme une maladie qui se transmet dans l’air et qu’on adapte nos mesures en conséquence, on peut contrôler et faire disparaître le virus, ajoute David Fisman.

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