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Affaire Pegasus : des journalistes hongrois espionnés

Gros plan des yeux du premier ministre hongrois Viktor Orban. Il porte un masque sur lequel figure le drapeau de la Hongrie.

Le gouvernement de Viktor Orbán est soupçonné d'avoir utilisé le logiciel d'espionnage Pegasus pour infiltrer les téléphones de journalistes et d'opposants.

Photo : Getty Images / Johanna Geron

« Je n'ai pas dormi depuis des jours » laisse tomber par message Szabolcs Panyi, journaliste d'enquête pour le média indépendant hongrois Direkt36.

Samedi, son média rapportait que son téléphone ainsi que celui d'un de ses collègues avaient été infectés par le logiciel d'espionnage Pegasus.

Le gouvernement de la Hongrie est soupçonné d'avoir utilisé le logiciel d'intrusion à plusieurs reprises pour surveiller les activités de plusieurs personnalités critiques de l'administration de Viktor Orbán, chef du parti de droite populiste Fidesz au pouvoir depuis 2010.

Les données révélées montrent qu'au moins 10 avocats, un politicien d'opposition et cinq journalistes ont été la cible d'attaque du logiciel Pegasus.

Selon Direkt36, qui se spécialise dans les enquêtes anticorruption, pas moins de 300 citoyens hongrois pourraient avoir été la cible d'une tentative d'espionnage.

Le téléphone de Szabolcs Panyi aurait été compromis durant une période de sept mois en 2019. En entrevue avec The Guardian, il soutient, données à l'appui, que son téléphone a été espionné chaque fois qu'il a contacté des représentants du gouvernement Orbán pour demander des réactions à ses enquêtes.

Une façon, selon lui, pour les autorités de connaître le contenu des articles avant leur publication, et de tenter de colmater les fuites.

Cet outil n'est censé être utilisé que contre les gros méchants, alors découvrir qu'on est considéré comme tel en tant que reporter, c'est vraiment rabaissant

Une citation de :Szabolcs Panyi, journaliste indépendant, en entrevue avec l'Agence France-Presse

L'analyse des téléphones cellulaires piratés a été pilotée par le collectif The Pegasus Project qui regroupe 17 médias internationaux. Chapeauté par l'organisation française Forbidden Stories, le collectif vise à dévoiler l'étendue de l'utilisation du logiciel controversé par des gouvernements à travers le monde.

Mardi, Le Monde, qui fait partie de ce collectif, révélait que le numéro du président français Emmanuel Macron ainsi que ceux de 14 membres de son gouvernement figuraient sur la liste des appareils potentiellement compromis par Pegasus. La justice française a depuis ouvert une enquête.

Amnistie internationale a analysé indépendamment les données des cellulaires de M. Panyi et de son collègue Andras Szabo et confirme que les appareils ont bel et bien été infectés par le logiciel espion.

Qu'est-ce que le logiciel Pegasus

Développé par la firme israélienne NSO, Pegasus est un logiciel d'espionnage qui permet d'infiltrer des téléphones cellulaires. Lorsqu'un appareil est infecté, une personne tierce peut ainsi avoir accès à tout son contenu : messages textes, appels téléphoniques, courriels, contacts, données de géolocalisation, etc.

Plus encore, Pegasus permet d'activer à distance le micro et la caméra d'un téléphone, le transformant ainsi en appareil de surveillance et d'écoute à distance.

NSO vend des abonnements à son logiciel à de nombreux États dans le monde, au coût de plusieurs millions de dollars par année.

La compagnie nie que son logiciel soit utilisé pour espionner des citoyens et des journalistiques. Selon elle, Pegasus sert uniquement à des fins de défense nationale et de prévention du terrorisme.

L'administration de Viktor Orbán nie à demi-mot les résultats de l'enquête du Pegasus Project. Zoltán Kovács, porte-parole du gouvernement à l'international, s'en est pris à un groupe de médias de gauche proférant selon lui des affirmations non fondées et gobées par le reste de la presse.

Sur Twitter, il a ajouté que, selon lui, Amnistie internationale, l'organisme Citizen Lab (qui a également participé au Pegasus Project) et le média Direkt36 étaient tous financés par George Soros, milliardaire d'origine juive hongroise, régulièrement accusé de tous les maux par l'administration Orbán.

La ministre hongroise de la Justice, Judit Varga, n'a ni confirmé ni infirmé que son gouvernement a espionné des journalistes. Questionnée par une journaliste, elle a plutôt choisi de défendre l'utilisation du logiciel Pegasus par son gouvernement.

Ne soyons pas ridicules, tous les pays ont besoin de ces outils! Si quelqu'un essaie de dire que c'est un problème, c'est une illusion, a-t-elle dit.

Pourquoi tuer un journaliste quand on peut tuer un média?

Le premier ministre hongrois entretient une relation pour le moins conflictuelle avec la presse indépendante, qu'il accuse régulièrement d'être à la solde d'intérêts étrangers.

Depuis qu'il a pris le pouvoir en 2010, la Hongrie a chuté au classement de la liberté de presse établi par Reporters sans frontières (RSF), occupant désormais la 92e place.

RSF a par ailleurs ajouté il y a deux semaines le nom de Viktor Orbán à sa liste des prédateurs de la liberté de presse. Il s'agit de la première fois qu'un dirigeant membre d'un pays de l'Union européenne (UE) figure sur cette liste.

Viktor Orbán prononce un discours.

Viktor Orbán et son parti Fidesz sont à la tête de la Hongrie depuis 2010.

Photo : Getty Images / Laszlo Balogh

Selon RSF, le parti Fidesz contrôle désormais 80 % du paysage médiatique en Hongrie

Interviewé en mars 2020 au début de la pandémie, alors que le gouvernement de Viktor Orbán venait de voter une loi controversée visant le travail des journalistes, Szabolcs Panyi avait dressé un portrait sombre de la situation médiatique en Hongrie. La place de la presse indépendante, à l'abri des pressions exercées par le pouvoir, se réduit d'année en année, affirmait-il, au profit d'organes médiatiques contrôlés par des proches du dirigeant.

Il disait toutefois ne pas être inquiété pour sa sécurité. Orban n’emprisonne pas de journalistes. Il ne l’a jamais fait, et je suis assez sûr qu’il ne le fera jamais. C’est une ligne rouge qu’il ne franchit pas, précisait-il.

C’est que le gouvernement de Viktor Orbán n’a pas besoin de s’en prendre directement aux journalistes pour les faire taire. Depuis une décennie, on rapporte que des proches du premier ministre achètent des entreprises médiatiques pour les transformer en organes progouvernementaux, quand ils ne les ferment pas carrément.

Pourquoi tuer un journaliste quand on peut tout simplement tuer un média?, demandait alors Szabolcs Panyi.

Israël enquête

Selon Reuters, l'État hébreu a ordonné qu'une enquête soit faite pour faire la lumière sur la vente du logiciel Pegasus à des fins de surveillance civile.

Une équipe interministérielle est ainsi mise en place afin d'examiner les révélations du Pegasus Project. Elle sera dirigée par le Conseil national de sécurité d'Israël, qui relève directement du premier ministre Naftali Bennett.

Cet organe dispose de plus de marge de manœuvre que le ministère de la Défense, qui supervise l'exportation du logiciel dans le monde.

Une source israélienne a cependant précisé à Reuters qu'il était peu probable que des restrictions à l'exportation soient imposées au logiciel Pegasus.

« L'objectif est de découvrir ce qui s'est passé, d'examiner ce problème et d'en tirer des leçons », a-t-elle dit, s'abstenant de présenter la mission de cette équipe comme une enquête formelle.

Les services du premier ministre israélien ont refusé de s'exprimer.

Avec les informations de Agence France-Presse, et Reuters

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