•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Inégalités environnementales : des villes américaines prennent les choses en main

Alors que le président Biden promet de se battre pour la justice environnementale, des municipalités tentent de renverser des tendances historiques.

La ville de Richmond, capitale de la Virginie.

La ville de Richmond, capitale de la Virginie.

Photo : Radio-Canada / Hugo Lavallée

Il est 10 heures à peine, et déjà le mercure indique 33 °C. C'est sans compter l'humidité. Amy Wentz, qui habite Richmond depuis l'enfance, nous sert de guide.

Elle a choisi de nous faire visiter deux secteurs de la ville : le Southside et le West End. Traversé par de larges boulevards autoroutiers et occupé par de vastes terrains industriels, le premier secteur se distingue par ses grandes étendues de bitume et son faible couvert feuillu; le second, un quartier résidentiel cossu, se caractérise par ses rues tranquilles, son abondance végétale et ses jolies maisons.

Amy Wentz

Amy Wentz, une résidente depuis son enfance de la ville de Richmond, capitale de la Virginie.

Photo : Radio-Canada / Hugo Lavallée

À peine descendue de voiture, notre guide attire notre attention sur un arrêt d'autobus en bordure du Richmond Highway. Pas d'abribus en vue, ni de banc pour s'asseoir, et pas d'arbres non plus sous lesquels s'abriter. Si vous aviez à attendre ici 30 minutes aujourd'hui, ce serait pas mal douloureux, se désole-t-elle.

C'est pourtant ce que doivent faire chaque jour des centaines de personnes, car à quelques mètres à peine de cette artère passante se trouvent des dizaines de petites maisons, construites à l'époque pour héberger les ouvriers des usines. Elles sont encore occupées aujourd'hui, majoritairement par des familles noires et, de plus en plus, latino-américaines.

Le Richmond Highway dans le Southside.

Le Richmond Highway dans le Southside.

Photo : Radio-Canada / Hugo Lavallée

C'est très frustrant, explique Amy Wentz. Il n'y a aucun arbre, aucune ombre, aucune façon d'échapper à la chaleur. [...] Ceux qui habitent ici sont négligés.

Cofondatrice d'un organisme à but non lucratif dont la mission est de faire entendre la voix des résidents du quartier, Mme Wentz multiplie depuis deux ans les démarches auprès de la Ville de Richmond pour l'aménagement d'infrastructures urbaines dignes de ce nom. Plusieurs rues des alentours ne sont pas même dotées de trottoirs, l'asphalte y est lourdement endommagé et le mobilier urbain, pratiquement inexistant.

Une dizaine de minutes de voiture nous conduisent ensuite de l'autre côté de la James River, dans le West End. À quelques pas de la prestigieuse Monument Avenue, l'air est frais et le soleil, dissimulé derrière d'épaisses couches de feuillage.

Lorsqu'il y a plus d'espaces verts, plus d'arbres, ça fait une différence incroyable. C'est plus frais, plus ombragé... meilleur pour la santé. Ce n'est vraiment pas juste, s'exclame-t-elle.

Tendance lourde

Les disparités mises en exergue par cette petite visite guidée existent bel et bien à grande échelle, commente le directeur scientifique du Musée des sciences de la Virginie, Jeremy Hoffman. Depuis des années, il traque les écarts de température d'un quartier à l'autre, d'une ville à l'autre, et les résultats sont parfois spectaculaires.

Une collecte de données réalisée en 2017 et contenant quelque 100 000 relevés de température a permis d'établir qu'il existait, à l'intérieur même des limites de la ville de Richmond, un écart de température pouvant atteindre près de 9 °C le même jour à la même heure, entre un quartier et un autre. Il participe d'ailleurs cet été à l'une des plus vastes entreprises de cartographie des îlots de chaleur jamais effectuée aux États-Unis.

On savait qu'il pouvait y avoir des écarts de température d'un endroit à l'autre dans une même ville, mais nous ne savions pas quelle ampleur ces différences pouvaient avoir. [...] J'ai été extrêmement surpris par la magnitude de ces écarts, explique M. Hoffman.

En collaboration avec d'autres chercheurs, il a répété l'expérience à plusieurs reprises et dans plusieurs villes. Les résultats étaient souvent les mêmes : Dans les endroits les plus frais habitent des gens plus riches, majoritairement blancs, alors que dans les autres parties de la ville tendent à habiter des gens plus pauvres issus de communautés minoritaires. Les différences suivent largement ces lignes de démarcation.

Mais d'où viennent ces disparités? Dans une étude pionnière publiée l'an dernier, Jeremy Hoffman et deux de ses collègues ont établi un lien entre les écarts de température enregistrés aujourd'hui et le redlining, une pratique discriminatoire des années 1930, consistant à priver de prêts hypothécaires garantis des secteurs où investir était considéré plus risqué – essentiellement des secteurs habités à l'époque par des Afro-Américains. Faute d'argent, ces quartiers ont peu à peu périclité, avant d'être ciblés pour l'aménagement d'autoroutes dans les années 1950 et 1960.

Plusieurs de ces endroits étaient déjà en mauvais état à l'époque. Alors que s'est-il passé? Ces quartiers ont été enfermés dans l'état dans lequel ils étaient. [...] L'iniquité thermale que nous observons aujourd'hui est donc en partie le résultat de décisions prises il y a près de 100 ans.

Dans le cadre de cette étude, dont les résultats ont été publiés dans la revue Climate en 2020, les auteurs ont observé les écarts de température existant entre les quartiers de 108 villes des États-Unis. Ils ont conclu que dans 94 % des cas, les zones qui avaient été désignées comme étant moins propices à l'investissement dans le cadre des processus de redlining enregistraient des températures supérieures à celles observées ailleurs dans les villes étudiées. L'écart moyen a été établi à 2,6 °C.

De l'espoir en vue

Confrontée à ces données aussi convaincantes qu'embêtantes, la Ville de Richmond a décidé de créer un nouvel indice d'équité climatique. Cet indice classe les quartiers et les secteurs de la ville en fonction d'une trentaine de critères, liés de près ou de loin à la qualité de l'environnement, et permet d'orienter les décisions de l'administration municipale.

Cet indice nous permet d'identifier de manière objective là où les projets d'infrastructure et le financement municipal doivent aller en priorité afin de nous assurer que tous nos résidents sont également protégés contre les aléas du climat, explique Kendra Norrell, coordonnatrice à l'engagement avec la communauté de la municipalité.

Richmond s'est aussi donné comme objectif que tous ses citoyens aient accès, à 10 minutes de marche ou moins de chez eux, à un parc ou à un espace vert. À l'heure actuelle, 70 % d'entre eux bénéficient d'un tel accès.

Un boisé qui sera transformé en parc à Richmond.

Un boisé qui sera transformé en parc à Richmond.

Photo : Radio-Canada / Hugo Lavallée

Afin de combler l'écart, la ville planche actuellement sur l'aménagement de cinq nouveaux parcs, dont un est situé dans le secteur Southside. Une terre boisée laissée en friche de 30 hectares sera transformée en parc urbain ces prochains mois, se félicite Ryan Rinn, responsable du développement au Département des parcs.

Si nous ne pouvons faire face à notre passé de manière honnête, nous risquons de répéter les mêmes erreurs à l'avenir, expose-t-il alors qu'il nous fait visiter le site choisi.

Ryan Rinn.

Le responsable du développement au Département des parcs, Ryan Rinn.

Photo : Radio-Canada / Hugo Lavallée

Un peu partout à travers le pays, dit-il, les villes deviennent de plus en plus sensibles aux enjeux climatiques : Nous tentons de voir les choses en face. Si on ne se soucie pas de justice sociale et de résilience climatique maintenant, nous ne serons pas prêts à affronter les défis du futur.

Jeremy Hoffman, du Musée des sciences de la Virginie, se réjouit de voir les résultats de ses travaux être ainsi intégrés dans les processus décisionnels de la ville. Ce que ces données nous permettent de faire, c'est de ramener une réalité abstraite – qui semble loin dans le temps et dans l'espace – dans notre cour. Par la suite, on ne peut plus l'ignorer.

Amy Wentz se réjouit aussi de voir les efforts de son organisme récompensés. Le regard porté sur la luxuriante verdure du West End où se termine notre visite, elle conclut : Ce que l'on dit, ce n'est pas que les gens ici ne devraient pas avoir tout ça; c'est que nous aussi, nous le méritons.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !