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Le Canada devrait-il vacciner les enfants au plus tôt?

Les pays riches attendent les résultats des essais cliniques fin 2021 pour autoriser la vaccination des 0 à 11 ans contre la COVID-19. Mais des spécialistes appellent les gouvernements à patienter afin de prioriser la vaccination générale dans les pays en développement. Survol de ces enjeux avec deux expertes.

Une personne applique un petit coton à l'endroit de la piqûre du vaccin.

La vaccination des enfants contre la COVID-19 fait débat dans le monde.

Photo : getty image/istockphoto

Mathieu Gobeil

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) demandait récemment aux pays de ne pas vacciner pour l’instant les enfants et les adolescents et de réserver les doses, qui sont en nombre limité, aux pays moins nantis.

L’OMS rappelait que beaucoup de régions étaient encore en proie à des taux d'infection explosifs, en invitant les États à ne pas souscrire à un « nationalisme vaccinal ».

Or, la vaccination des adolescents est maintenant bien entamée dans les pays développés.

Pour ce qui est des plus jeunes, les essais cliniques de Pfizer et de Moderna sont en cours. Oxford-AstraZeneca a suspendu de son côté ses essais cliniques sur les enfants en raison de rares cas de caillots.

Dans ce contexte, que faire lorsque ces produits auront reçu le feu vert des autorités de la santé? Devrons-nous vacciner les petits de 0 à 11 ans, qui représentent environ 12 % de la population canadienne, pour atteindre l’immunité collective?

Je pense que pour arriver vraiment à ne plus avoir d'éclosion, il va falloir que les enfants soient vaccinés aussi, soutient la pédiatre infectiologue au CHU Sainte-Justine et professeure à l’Université de Montréal Valérie Lamarre.

Même si ce ne sont pas de grands transmetteurs et qu’ils ne sont pas très malades, […] le virus est trop contagieux pour qu'on y arrive en ayant une grande tranche de population qui est active comme ça et qui n'est pas vaccinée.

Elle rappelle que beaucoup d’adultes ne se feront pas vacciner, pour toutes sortes de raisons. Parmi les adultes vaccinés, le système immunitaire de certains ne répondra pas au vaccin. Puis, au fil des mois, particulièrement chez les personnes âgées, l’immunité individuelle peut s’étioler, recréant un réservoir de gens susceptibles d’attraper la maladie.

Des spécialistes estiment qu’avec le variant Delta qui se répand dans le monde et qui est hautement transmissible, il faut une couverture vaccinale d’environ 90 % de la population pour atteindre l’immunité collective.

Donc, ça m'étonnerait qu'on y arrive collectivement sans que ce groupe-là des 0 à 11 ans ne soit vacciné.

Une citation de :Valérie Lamarre, pédiatre infectiologue au CHU Sainte-Justine
Une file de jeunes élèves qui marchent derrière un adulte dans une école.

Des enfants en Ontario l'hiver dernier.

Photo : CBC/Evan Mitsui

D’un autre côté, les bénéfices individuels de la vaccination pour les enfants demeurent faibles, car ils ne sont pas très affectés par cette maladie. Au Canada, quelque 1400 enfants de moins de 19 ans ont été hospitalisés en raison de la COVID-19 et 14 en sont morts, pour la plupart des adolescents.

C'est pour ça qu'il faut que le vaccin soit vraiment très sécuritaire pour que ça vaille la peine pour les petits. Il faut vraiment qu'il n'y ait pas d'effets secondaires, ou à peu près pas, explique la Dre Lamarre.

C’est ce qu’on saura avec les études en cours ainsi qu’avec le suivi effectué après la mise en marché des vaccins auprès des enfants.

Au bénéfice du plus grand nombre

Le vaccin contre la COVID-19 ne sera pas le premier à être donné aux enfants sans que ceux-ci n’en tirent un grand bénéfice direct. Par exemple, on vaccine les enfants contre la rubéole dans le vaccin ROR. Ce n’est pas une maladie grave en soi si un enfant l’attrape. Mais on vaccine pour que les femmes enceintes ne l’attrapent pas et ainsi éviter le syndrome de rubéole congénital, qui lui est grave, explique Valérie Lamarre. C’est donc pour un bénéfice collectif qu’on vaccine les enfants contre ce virus.

Freiner la pandémie mondiale

Cela dit, d’autres experts appellent à tenir compte de la situation mondiale. Beaucoup de pays commencent à peine à vacciner leur population, avec des embûches logistiques majeures.

Si on prend la perspective de la société canadienne au niveau local et qu’on fait abstraction de l'écosystème planétaire, bien, quelqu'un regarde ça et dit, "bien oui, ça a du sens". [La vaccination des enfants] va diminuer la transmission communautaire et accélérer une reprise d'activités à différents niveaux, avec une plus grande marge de manœuvre, note la professeure spécialiste des urgences pandémiques et sanitaires à l'Université McGill et ancienne présidente internationale de Médecins sans frontières, Joanne Liu.

Mais moi, je fais partie de l'autre camp qui ne peut pas faire autrement que de regarder ce qui se passe sur la planète, poursuit-elle.

La logique de base de la vaccination contre la COVID était de protéger dans un premier temps, de façon équitable, tous les travailleurs de la ligne de front et les populations vulnérables.

Une citation de :Joanne Liu, professeure spécialiste des urgences pandémiques et sanitaires à l'Université McGill

Je pense qu'il faut bien réfléchir. C'est un sujet extrêmement délicat, mais moi, l'humanitaire, qui regarde ce qui se passe ailleurs aujourd'hui, je vais militer pour que des gens dans plein de pays [aient accès aux vaccins], dit-elle.

Elle rappelle que des milliers de soignants dans des pays où la COVID fait rage ne sont toujours pas protégés et en meurent.

La recrudescence des cas dans plusieurs régions inquiète particulièrement, au Moyen-Orient, en Asie du Sud, en Afrique et en Amérique du Sud.

Vu que l’impact [d’une couverture vaccinale des plus jeunes] est marginal, est-ce qu'on peut acheter du temps et se dire, peut-être qu'on ne les vaccinera pas de façon prioritaire et on considère que la protection planétaire des travailleurs de front et des plus vulnérables est une priorité, poursuit la Dre Liu.

Si on protège ces gens-là, alors on n'aura pas un virus qui va se propager à gogo et peut-être que ça va freiner la création d'un autre variant qui pourrait échapper à la protection des vaccins qu'on a présentement, résume-t-elle.

Trois soignants en combinaison bleue penchés au-dessus d'un patient alité.

Les soignants s’occupent d’un patient atteint de la COVID-19 dans une tente érigée sur le site d’un hôpital dans la province de Yogyakarta, en Indonésie. Ce pays est actuellement un des plus durement touchés par la maladie. Plusieurs ressources manquent, notamment de l’oxygène.

Photo : Reuters / Antara Foto/Hendra Nurdiyansyah

Ses collaborateurs à McGill mettent sur pied un projet de modélisation qui permettrait de voir quelles variables et quels facteurs permettent d’optimiser la couverture vaccinale sur la planète et quel serait l’impact d’une meilleure répartition des vaccins, souligne la médecin.

Beaucoup de feux, peu de pompiers

La pédiatre Valérie Lamarre ne remet pas en cause la déclaration de l’OMS. Elle se demande toutefois si les régions qui sont déjà très avancées dans la vaccination ne devraient pas franchir le petit pas qu’il leur reste à faire pour atteindre l’immunité de groupe, ce qui réduirait la transmission à l'échelle mondiale.

La situation est complètement injuste. Et elle l’est depuis le départ [de la pandémie]. Mais on a un immense brasier qui est allumé partout en même temps sur la planète. Est-ce qu’on est mieux d’arroser partout de façon égale, ou devrait-on finir d’éteindre des zones avant de passer à d’autres? Ce sont des modèles mathématiques qui nous aideraient à le savoir, dit-elle.

Les pays du G7 ont promis de partager un milliard de doses de vaccins contre la COVID-19 avec les pays défavorisés. L’OMS, de son côté, estime qu’il faudrait 11 milliards de doses pour protéger la population mondiale.

Pour sa part, le Canada a promis le mois dernier lors du G7 13 millions de doses et un financement pour l’achat de 87 millions de doses supplémentaires non encore produites. Il y a quelques jours, Ottawa a promis 17,7 millions de doses additionnelles d’AstraZeneca non utilisées pour les pays défavorisés.

Le don de vaccins est une chose. L’autre pan de la campagne, beaucoup plus complexe, est d’injecter toutes ces doses avant qu’elles ne deviennent périmées dans les bras des personnes partout dans le monde, rappellent les expertes.

Les pays ont besoin de se préparer [avant de recevoir des doses], ils ont besoin d'assurer la chaîne de froid pour la conservation des vaccins. Ils ont besoin d'assurer aussi le personnel qui va faire la campagne vaccinale, la formation, les campagnes de sensibilisation, etc. Ce sont des coûts immenses, qui peuvent aller jusqu’à cinq fois le coût du vaccin, précise Joanne Liu.

Dans les pays qui sont en guerre ou à très bas revenus, ça devient des logistiques énormes, rappelle-t-elle.

Un manifestant tient une affiche sur laquelle est écrit «We want a vaccine» («Nous voulons un vaccin»).

Manifestation à Pretoria, en Afrique du Sud, pour exiger un meilleur accès au vaccin contre la COVID-19.

Photo : Reuters / SIPHIWE SIBEKO

La Dre Lamarre du CHU Sainte-Justine souligne quant à elle que les essais en cours chez les enfants se font avec des doses réduites. Il y a un avantage à ça : avec moins de matériel, on va pouvoir vacciner plus de monde. Elle rappelle que les pays en développement ont une proportion d’enfants beaucoup plus grande que les pays développés. S’il faut les vacciner à leur tour, la possibilité d’utiliser des doses vaccinales réduites sera un atout crucial.

Les deux expertes sont d’accord au sujet de l'important fardeau psychologique que la pandémie a fait porter aux enfants et aux adolescents : on n'a qu'à penser au confinement, aux masques, à l'école chamboulée, aux activités sociales annulées, etc. Un retour à la normale pour tous est plus que souhaité, et la vaccination est la voie royale pour y arriver.

Concernant la santé psychologique, tu ne veux pas être celui ou celle qui a entré le virus dans la maison, même si toi, tu n'es pas malade, dit Valérie Lamarre. C'est certain que ça va être une considération importante aussi.

Si les études des fabricants sont concluantes en ce qui concerne l’efficacité et l'innocuité, les autorisations pour la vaccination des 0 à 11 ans pourraient venir début 2022, estime la Dre Lamarre.

La professeure à l'Université McGill Joanne Liu précise qu’on n’a pas à faire une croix sur la vaccination des enfants, mais il s’agit seulement d’attendre quelques mois de plus pour donner une chance à tous les pays de vacciner leur population. Un peu comme on l’a fait au Québec entre la première et la deuxième dose, où on a étiré le délai afin de maximiser le nombre de personnes couvertes par au moins une dose, donne-t-elle comme exemple. Et on se rend compte que c'était une bonne tactique.

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