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Envoyé spécial

Le pouvoir des gangs haïtiens

Jimmy Cherizier devant ses hommes de troupe

Le chef de gang Jimmy Cherizier est si puissant qu'il est considéré comme un acteur politique par plusieurs spécialistes.

Photo : Reuters / Raynald K. Petit Frere

Jean-Michel Leprince

Les Haïtiens sont terrorisés par des bandes criminelles armées depuis presque trois ans. Meurtres, kidnappings, détournement de biens, exactions, destruction de biens publics… sans parler du risque de mourir d'une balle perdue dans la guerre que se livrent les gangs, en particulier à Port-au-Prince. Ces bandits sont tellement puissants et lourdement armés qu’ils sont presque devenus des acteurs politiques.

L'un des principaux acteurs de cette guerre des gangs est surnommé Barbecue. C'est un ancien policier et son vrai nom est Jimmy Cherizier. Il est à la tête du G9, un puissant groupe armé.

Il n’a pas hésité, dans une vidéo, à réclamer vengeance pour l’assassinat du président Jovenel Moïse. Ce sont des gens de l’opposition avec la bourgeoisie puante qui ont comploté pour liquider le président. C’est un complot national et international contre le peuple haïtien. On dit à toutes nos bases de se mobiliser, a-t-il déclaré.

Et de menacer les grands commerçants d’origine libanaise ou syrienne en réclamant leur part du gâteau, en plus de réclamer les supermarchés, les concessionnaires automobiles, les banques pour les Noirs aux coiffures afros comme nous.

Barbecue aura son mot à dire sur la suite des événements.

Emmelie Prophète, écrivaine et animatrice à la radio, ajoute : C’est devenu un acteur politique. Regardez ses vidéos, il a un discours sur ce qui doit se passer, un discours violent certes, mais un discours quand même. Et on se demande comment il va peser dans les prochains jours, les prochaines semaines, parce qu’il va peser.

Marie Yolène Gilles, qui dirige la Fondation Je Klere, ONG de défense des droits de la personne – une minuscule dame dotée d’une extraordinaire énergie et toujours très bien informée – ajoute : Ils ont l’appui du pouvoir en place. Ils ont les autorités derrière eux, ils sèment la terreur quand ils veulent, ils ont le droit de vie et de mort. Je vous dirais qu’on se demande si le pays n’est pas dirigé par les gangs parce qu’ils font tout ce qu’ils veulent.

Des bandes criminelles qui gagnent en puissance

Prolifération des gangs

Selon le rapport de la Stratégie nationale pour le désarmement, le démantèlement des groupes armés et la réinsertion sociale des individus désarmés (SNDDR), publié début juillet, il y aurait 162 groupes armés sur le territoire national, dont plus de la moitié dans la capitale et autour. Ils compteraient 3000 membres, dont des adolescents et des enfants.

Tous ces gens sont en mesure de susciter la terreur chez les 11 millions d'habitants du pays, et ce, malgré leur faible nombre.

En 2004, on comptait quelque 34 groupes armés en Haïti.

Le journal Le Nouvelliste écrit ceci : Selon la SNDDR, ces groupes ont des motivations mixtes : économique, politique et de contrôle territorial, ce qui explique les conflits et les violences entre groupes opposés. Les principaux facteurs déclencheurs de ces conflits sont, d’une part, le contrôle de territoire dont les enjeux sont à la fois économiques, politiques et hégémoniques.

De plus, dans certaines zones, les investisseurs du secteur privé qui y ont d’importantes entreprises achètent, sous des formes diverses, sécurité et protection de leurs investissements (bâtiment, personnel, etc.). Il y a aussi des ressources telles que les marchés publics, les réseaux de distribution d’eau, les stations de bus et de "tap-tap", etc., desquels les groupes armés tirent des revenus importants.

Une citation de :Extrait des documents de la SNDDR

La SNDDR a souligné que les enjeux politiques et électoraux sont une deuxième catégorie de facteurs déclencheurs. Certains partis politiques établissent des réseaux de clientèle avec des groupes armés pour avoir accès ou se maintenir au pouvoir.

Les villages de Dieu

C’est le titre du livre d’Emmelie Prophète, écrivaine, journaliste et animatrice d’une émission culturelle à la radio.

Elle a voulu en savoir plus sur la vie dans les villages – les journalistes étrangers parlent de bidonvilles –, comme la Saline, ou encore Cité Soleil.

Village de Dieu est l'un de ceux-là, à Port-au-Prince. Elle en a fait son titre.

L'auteure y décrit la vie des habitants, les plus démunis, sous l’emprise des chefs de gangs. Ils sont armés, ils sont désespérés, parce qu’il y a une grande désespérance derrière. Que des gens qui ont des moyens arrivent à armer ces jeunes-là et à les faire se battre entre eux, à leur demande de protéger leurs commerces, à s’en servir comme instruments politiques, il y a de quoi s’inquiéter, donc il s’agissait pour moi d’aller y regarder à l’intérieur, dit-elle.

Et ce regard est déprimant : dans ces cités précaires où les maisons sont faites de tôle, de carton et de plastique, il y a des gens qui vivent, il y a des gens qui espèrent et il y a des gens qui rêvent. Et aujourd’hui, le rêve ne va pas plus loin que de devenir chef de gang, ou de quitter le pays.

Mme Prophète est pessimiste. Ça n’ira pas mieux parce que personne n’a décidé que ça devait aller mieux, conclut-elle.

Sur la dépouille torturée d’un président, du premier citoyen du pays, victime de cette violence insensée, normalement mieux protégé que ses concitoyens, la classe politique se dispute pour un poste dérisoire de président et de premier ministre intérimaires.

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