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Envoyé spécial

Assassinat du président haïtien : coup d'État ou tentative de coup d'État?

Un homme passe devant un graffiti près de la résidence où le président Jovenel Moïse a été assassiné à Port-au-Prince.

Cet assassinat a aggravé la crise institutionnelle dans laquelle Haïti était déjà plongée depuis des mois et qui amène aujourd'hui trois politiciens à se prétendre légitime pour assurer le pouvoir par intérim.

Photo : Reuters / RICARDO ARDUENGO

Avec la capture de mercenaires colombiens et américano-haïtiens et l’arrestation d’un certain Dr Christian Emmanuel Sanon, la police haïtienne a-t-elle fait échouer un coup d’État ou le coup d’État est-il encore en cours? Car les meurtriers du président Jovenel Moïse et ceux qui ont financé l’opération sont encore en liberté.

Selon le chef de la police haïtienne Léon Charles, Christian Emmanuel Sanon aurait engagé 26 mercenaires colombiens par l’entremise d’une entreprise de Miami dirigée par un Vénézuélien à réputation controversée, Antonio Enmanuel Intriago Valera, ancien policier.

Un homme portant uniforme et casquette donne une conférence de presse.

Léon Charles, directeur de la police nationale haïtienne

Photo : Reuters / RICARDO ARDUENGO

Leur première mission aurait tout simplement consisté à assurer la sécurité du Dr Sanon, qui vit entre Tampa, en Floride, et Port-au-Prince, en Haïti.

Après deux ou trois mois de présence en Haïti, la mission des 26 aurait changé. Ils devaient arrêter le président Jovenel Moïse à sa résidence, l’emmener au palais présidentiel, le « démissionner » et transférer la présidence à un autre, peut-être au Dr Sanon lui-même.

Après une heure de fusillade à l’arme lourde dans la nuit du 6 au 7 juillet, il n’y a eu que deux victimes : le président, criblé de 12 balles et peut-être torturé auparavant, et son épouse blessée.

Il n’y a eu aucun affrontement entre les Colombiens et le service de sécurité du président. Celui-ci, étonnamment, était extrêmement faible. Une des voisines du président, Ivanka Jolicoeur Brutus, en témoigne dans ce reportage.

Des questions sur la sécurité de Jovenel Moïse et l'hypothèse d'un coup d'État

Cette faiblesse était connue et a facilité l’assaut. Mais où était le personnel de sécurité du président? Étaient-ils complices? Les officiers seront entendus dès ce lundi par la justice haïtienne.

À qui profite le coup?

Le chef de la police Léon Charles admet que le ou les auteurs intellectuels de ce coup d’État n'ont pas encore été identifiés. Car il a fallu financer cette opération coûteuse. Vingt-six mercenaires à 2700 $ par mois avec un contrat de trois ans, ce n’est pas à la portée de tout le monde.

Le Dr Sanon est lourdement endetté. Plusieurs accusent « l’oligarchie » traditionnelle d’Haïti, les grandes familles d’affaires. Quatre de leurs dirigeants sont convoqués par la justice, mais plusieurs sont aux États-Unis.

Parmi leurs accusateurs, Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », ancien policier et chef du G9, l’association de neuf bandes armées criminelles de Port-au-Prince qui sèment la terreur depuis des mois : vols, agressions et kidnappings.

« Barbecue » exige le châtiment des assassins de Jovenel Moïse, à qui il accordait l’appui du G9, et il réclame la fin du monopole des grandes familles commerçantes d’origine libanaise ou syrienne.

Le premier ministre de facto, Claude Joseph, promet de mener l’enquête à son terme ultime, en toute transparence, avec l’aide des experts policiers colombiens et américains qui vont assister les enquêteurs et la justice haïtienne. La confiance de la population est limitée.

Claude Joseph s'exprime lors d'une conférence de presse.

Le premier ministre haïtien Claude Joseph

Photo : Reuters / RICARDO ARDUENGO

Maintenant, qui a tué le président Jovenel Moïse? Le chef de police Léon Charles montre du doigt les cinq fugitifs colombiens. Ils sont dangereux, dit-il, ce sont de véritables commandos professionnels.

Alors, tentative ou coup d’État en cours? James Beltis, dirigeant de l’ONG Nou Pap Domi, affirme que la mort du président a tout l’air d’un coup d’État.

Par exemple, il est classique dans le cas d’un coup d’État que les dirigeants qui sont en place disent à la population que nous avons le contrôle de la situation, explique-t-il.

Lutte pour le pouvoir

Effectivement, la situation semble maîtrisée. Alors, qui veut le pouvoir, même intérimaire, en ce moment en Haïti? Le premier ministre sortant Claude Joseph le revendique et l’exerce. Ariel Henry, un médecin également, a été nommé avant sa mort par Jovenel Moïse pour le remplacer. Et puis, il y a le président de ce qui reste du Sénat, Joseph Lambert.

Des tractations sont en cours pour trouver une solution acceptable et elles sont décrites comme difficiles.

Entre-temps, il règne un calme étrange à Port-au-Prince, pleine d’appréhension d’hypothétiques violences, la plupart du temps imprévisibles.

Un homme prie à l'entrée d'une église pendant la messe du dimanche à Port-au-Prince.

Quatre jours après l'assassinat du chef de l'État, un calme précaire perdure en Haïti compte tenu des zones d'ombres qui entourent ce meurtre commis dans la chambre de Jovenel Moïse, dans sa résidence privée pourtant sous haute surveillance.

Photo : Reuters / RICARDO ARDUENGO

Trafic réduit, commerces fermés, les gens restent chez eux, même les « gangs » restent tranquilles pour la plupart.

Il y a des rumeurs de manifestations dès le début de la semaine, mais manifester contre qui? Jovenel Moïse n’est plus là, la perspective d’élections ou de référendum s’éloigne encore plus. Le pays est désemparé, perplexe, indigné par la brutalité du geste.

La dernière fois qu’un président haïtien a été assassiné – lynché par la foule – c’était en 1915 et cela a provoqué une invasion de l'armée américaine qui a duré jusqu’en 1934 et qui a laissé d’assez mauvais souvenirs.

Haïti est un pays en crise. L’assassinat du président va-t-il l’aggraver ou, au contraire, provoquer un sursaut dans la classe politique et la société civile, atteintes dans leur fierté nationale, pour trouver un compromis de gouvernement provisoire?

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