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Deux scientifiques s'interrogent sur le congédiement d'un couple de chercheurs chinois

La scientifique Xiangguo Qiu photographiée au laboratoire national de microbiologie de Winnipeg.

Un mystère entoure encore les raisons du congédiement de Xiangguo Qiu et de son mari biologiste.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Deux scientifiques canadiens, dont Gary Kobinger, se portent à la défense de scientifiques chinois congédiés par le Laboratoire national de microbiologie (LNM) en janvier 2021. Le couple, sur qui pèsent des soupçons d'espionnage, fait l’objet d’une enquête de la Gendarmerie royale du Canada.

Selon le témoignage de ces scientifiques, les spéculations à l’encontre de Xiangguo Qiu et de son mari, le biologiste Keding Cheng, sont erronées. Il faudrait plutôt examiner le fonctionnement interne du LNM, dit l’un d’entre eux.

En 2019, Xiangguo Qiu, qui a des liens avec la Chine, a été écartée du seul laboratoire de microbiologie de niveau 4 du Canada, dans le cadre d'une enquête de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), pour une possible violation du règlement.

La chercheuse, son mari, ainsi qu’un nombre inconnu d'étudiants chinois ont été conduits à l'extérieur du laboratoire de Winnipeg en juillet 2019 et ont perdu leur accès sécurisé.

Le couple est côte à côte et regarde le photographe en souriant.

Xiangguo Qiu, virologue, et son mari, le biologiste Keding Cheng, travaillaient tous les deux au laboratoire de Winnipeg.

Photo : Prix du Gouverneur général pour l'innovation

L'Agence de la santé publique du Canada (ASPC), qui les a congédiés en janvier dernier, a refusé d’expliquer les raisons de ce renvoi. Une enquête de la GRC est en cours, et aucune accusation n’a été portée.

Depuis des mois, des députés de l’opposition à Ottawa réclament des explications au sujet de ces événements et demandent si ces congédiements sont liés à des soupçons d’espionnage.

L’ASPC et le gouvernement sont restés discrets sur ces congédiements, évoquant en premier lieu des raisons de confidentialité et, plus récemment, des raisons de sécurité nationale.

Une dispute au sujet de la propriété intellectuelle

Gary Kobinger a observé ces événements avec consternation et incrédulité, depuis ses bureaux de l’Université Laval, au Québec, qu'il quittera en septembre pour le laboratoire Galveston National, au Texas.

Gary Kobinger a été à la tête du Programme des agents pathogènes spéciaux du LNM jusqu’en 2016. À Winnipeg, il a travaillé de près avec Xiangguo Qiu, une virologue avec qui il a mis au point un traitement contre le virus Ebola. Leur vaccin, ZMapp, a permis de sauver des milliers de vies en Afrique de l’Ouest.

[QXiangguo Qiu] m’a dit : "C’est un malentendu et je ne sais pas pourquoi on m’a conduite à l’extérieur du laboratoire." Elle ne comprenait pas. Elle disait, très sincèrement, que c’est un malentendu, a déclaré Gary Kobinger en entrevue avec CBC.

Après lui avoir parlé et avoir eu des échanges avec d’autres scientifiques du gouvernement, Gary Kobinger pense que tout a commencé quand Xiangquo Qiu s’est rendue en Chine, avec l’approbation du LNM, pour aider à installer un laboratoire de niveau 4 à Wuhan.

Deux hommes et deux femmes debout devant une vitrine de laboratoire.

Gary Kobinger, ancien chef des agents pathogènes spéciaux (à droite), et Xiangguo Qiu, chercheuse scientifique (deuxième à droite) ont rencontré Kent Brantly et Linda Mobula, professeure adjointe à la John Hopkins School of Medicine, qui a administré le ZMapp à Brantly, au Liberia, après qu'il eut été infecté par le virus Ebola lors de l'éclosion de 2014. (archives)

Photo : Photo fournie par Santé Canada

Ce voyage a soulevé des inquiétudes à l’ASPC, dit-il. L’agence fédérale s’inquiétait que des informations relevant de la propriété intellectuelle au sujet des protocoles de biosécurité et des méthodes de travail sécuritaire puissent avoir été transmises aux Chinois.

Or ce genre de partage se fait souvent entre collègues, dit le chercheur, pour ne pas avoir à réinventer la roue et ne pas répéter des erreurs du passé.

Ces protocoles varient selon les endroits, parce qu’ils dépendent énormément de la configuration des salles où le travail se fait, ajoute Gary Kobinger.

Le partage de ces informations, est-ce de la propriété intellectuelle, vraiment? Est-ce qu’on viole la propriété intellectuelle parce qu’on dit : "De notre côté, nous nous y prenons d’une façon A, B, C ou D pour décontaminer le matériel?"

L’ASPC a découvert par la suite que le nom de Xiangguo Qiu figurait en tant qu’inventrice sur deux demandes de brevet déposées par des agences en Chine en 2017 et en 2019.

L’ASPC et le LNM ne sont pas nommés dans les brevets, et, par conséquent, le Canada ne récoltera pas de redevances si ces découvertes sont commercialisées.

La loi canadienne stipule que le gouvernement fédéral est le propriétaire de toutes les inventions réalisées par des fonctionnaires et qu'un employé du gouvernement ne peut pas faire une demande de brevet dans un autre pays sans la permission d’un ministre.

Gary Kobinger reconnaît que l’ASPC était dans son droit en soulevant des questions sur ces brevets, mais il estime qu’elle a réagi trop fortement.

Elle faisait un travail que nous avions l’habitude de faire, tester des molécules et des vaccins en provenance d’autres laboratoires, ce qui est une des raisons pour lesquelles nous avons réussi à développer avec succès un vaccin et un traitement contre l’Ebola, dit-il. En science, on ne peut pas travailler en silo et penser qu’on aura du succès.

Xiangguo Qiu lui a confié qu’elle ignorait que son nom figurait sur les brevets. Elle a, dit-elle, elle-même informé l’ASPC au sujet de la deuxième demande.

Une discussion honnête et ouverte dès le départ aurait vraiment été très utile pour éviter que nous nous trouvions dans la situation actuelle, dit Gary Kobinger.

Des scientifiques liés à l’armée chinoise ont eu accès au Laboratoire

Quand Xiangguo Qiu a été évincée du laboratoire de Winnipeg en 2019, tous ses étudiants d'origine chinoise ont aussi dû partir, ce qui laisse croire que l’ASPC s’inquiétait au sujet des accès au laboratoire, un lieu dans lequel sont étudiées les maladies les plus dangereuses susceptibles de toucher les êtres humains et les animaux.

Une vue aérienne du Laboratoire national de microbiologie à Winnipeg.

Le Laboratoire national de microbiologie à Winnipeg abrite l'unique laboratoire canadien de virologie avec niveau de confinement 4 (NC 4).

Photo : Radio-Canada / Trevor Lyons

Des experts en sécurité et des politiciens ont soulevé les mêmes inquiétudes, qui pointent vers un étudiant en particulier : Feihu Yan.

Des publications signées par Xiangguo Qiu et Feihu Yan datant d’au moins 2016 montrent que ce dernier avait un lien avec l’Académie militaire des sciences médicales affiliée à l’Armée populaire de libération de la Chine.

Des accès de sécurité : un protocole respecté?

Quiconque travaille au Laboratoire national de microbiologie doit obtenir un accès de sécurité fédéral de niveau 3.

Ce statut est le minimum requis pour occuper des postes exigeant un accès non supervisé à des informations protégées du gouvernement du Canada, tel que des systèmes de technologies de l’information. Il indique qu’une personne est honnête et qu’on peut lui faire confiance.

L’obtention d’une cote de sécurité d’un niveau supérieur (secret ou ultra-secret) signifie qu’on a évalué la loyauté du candidat envers le Canada pour déterminer s’il est susceptible de s’engager dans des activités qui pourraient menacer la sécurité nationale.

Des vérifications des antécédents auront aussi été faites par la GRC et le Service canadien du renseignement de sécurité, qui auront remonté au moins 10 ans dans le passé, et un test de loyauté envers le Canada aura été réussi.

Selon un scientifique qui a travaillé au LNM de Winnipeg pendant plus de 10 ans, il est pourtant possible de contourner le processus rigoureux permettant d’obtenir ces accès, en particulier dans le cas des étrangers qui viennent au laboratoire en tant qu'étudiants ou scientifiques en visite.

CBC a accordé l’anonymat à cette source, qui craint des représailles de l’ASPC.

L’obtention d’accès sur le plan international demande des mois, voire des années, explique-t-il. C’est une des raisons pour lesquelles la haute direction va parfois les contourner.

J’ai travaillé au LNM assez longtemps pour voir des gens se promener dans des endroits où ils ne devraient pas se trouver, simplement parce que leur accompagnateur ne peut pas les suivre en tout temps, explique le scientifique.

Vous les envoyez au labo, ils font leur travail, vous êtes dans votre bureau et ils ont tout le loisir de se promener et faire ce qu’ils veulent.

Des sources indiquent que des personnes n’ayant pas la citoyenneté canadienne peuvent obtenir un accès limité au laboratoire. Des sources internes au LNM confirment à CBC que, dans le cas des étudiants de Xiangguo Qiu, on n’a pas tenu compte de ces limites.

Selon le scientifique qui a travaillé au LNM, la direction du laboratoire devait elle aussi approuver la cote de sécurité des étudiants, et pas seulement de la chercheuse.

Mais ça peut certainement passer au travers des mailles du filet, dit-il en ajoutant que le LNM a des tas de problèmes qu’il tente de cacher.

Un écho politique

Le mystère entourant le congédiement du couple chinois a eu des échos jusqu’au Parlement. Au cours des derniers mois, des députés de l’opposition ont demandé à voir des documents non caviardés sur le sujet.

L’ASPC a fourni ces documents au Comité parlementaire sur la sécurité nationale et le renseignement, dont les membres ont les accès de sécurité appropriés, mais a refusé de les fournir au Parlement.

Le gouvernement libéral a demandé à la Cour fédérale de bloquer la publication de la documentation parce que cela pourrait menacer la sécurité nationale, se rapporter à une enquête criminelle en cours ou à la vie privée des Canadiens.

Les deux scientifiques qui se sont confiés à CBC disent qu’en ce moment la recherche en Chine est plus avancée que celle qui se fait au LNM du côté des découvertes et de la technologie, et qu’il n’y a donc rien à voler.

L’Agence de la santé publique du Canada a décliné les demandes d'entrevue de CBC. L’agence fédérale ne veut pas préciser si les protocoles de sécurité ont été respectés dans le cas de Feihu Yan et des autres chercheurs, et ne veut pas commenter les questions concernant la propriété intellectuelle.

Il est défendu de divulguer certaines informations sur ces questions à moins d’obtenir une autorisation du procureur général ou un ordre de la Cour fédérale, précise l’ASPC dans une déclaration.

Un porte-parole du Service canadien du renseignement de sécurité indique que le service a pour politique de ne jamais confirmer ou infirmer une information en lien avec une enquête et, de son côté, la GRC n'offre aucune information concernant une enquête en cours.

Xiangguo Qiu et son mari n’ont pu être rejoints par CBC.

Avec des informations de Karen Pauls

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