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Une opposition étouffée : « il n’est plus possible de contester le régime en Russie »

À deux mois des élections législatives, la pression s'accentue comme jamais sur les critiques et les opposants de Vladimir Poutine. Nouvelles lois contraignantes, arrestations massives et exil forcé : le climat est devenu insoutenable.

Dmitri Goudkov tient un drapeau russe dans ses mains.

Dmitri Goudkov a quitté la Russie au début de juin, après avoir été arrêté puis libéré 48 heures plus tard en guise d’avertissement.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeyev

Ce n’est pas l’été que Dmitri Goudkov avait envisagé.

L’ancien député devait le passer chez lui, au nord de Moscou, dans le confort de sa maison avec sa femme et ses deux enfants.

En temps normal, il aurait profité des mois chauds de juillet et d'août pour parcourir le terrain, serrer des mains et flirter avec l'électorat comme tout politicien le fait à quelques semaines d’une élection cruciale.

J'étais le gagnant potentiel, j’avais énormément d’appuis dans ma circonscription.

Une citation de :Dmitri Goudkov, ancien député russe

Plutôt que d’aller le rencontrer en personne à Moscou cette semaine, c’est sur Skype que nous l’avons joint à Kiev, en Ukraine, son premier arrêt d’un exil forcé.

Je me ressaisis, explique Dmitri Goudkov, et je réfléchis à la suite.

Il a quitté la capitale russe en catastrophe au début de juin, après avoir été arrêté puis libéré 48 heures plus tard en guise d’avertissement.

On m’a laissé comprendre que j’avais le choix : quitter la Russie ou faire de la prison, et pas juste moi, ma famille aussi, expose-t-il.

Il a donc plié bagage et suspendu toutes ses activités du jour au lendemain.

S’il rentre à Moscou, il sera accusé d'escroquerie pour une histoire de loyer non payé et passible d’une peine de cinq ans de prison. Un procès fabriqué de toutes pièces, selon lui, pour le tenir loin du bulletin de vote.

Dmitri Goudkov prononce un discours lors d'un rassemblement.

L'opposant au président Vladimir Poutine Dmitri Goudkov s'adresse à des partisans lors d'un rassemblement. C'était en juillet 2019.

Photo : Reuters / MAXIM SHEMETOV

Avant même qu’il soit arrêté, les autorités avaient fouillé et mené des perquisitions dans son appartement, dans celui de son frère et dans les résidences de ses parents.

Son père, Guennadi Goudkov, est lui aussi un politicien connu en Russie, pour avoir quitté le navire de Vladimir Poutine en 2007, afin de rejoindre les rangs de l’opposition.

On leur a fait comprendre à eux aussi que si je ne partais pas, ils seraient tous visés par le procès, dit Dmitri Goudkov. Le climat politique est ainsi devenu insoutenable pour ceux qui, comme lui, ont de véritables probabilités d'être élus sous une autre bannière que celle du parti Russie unie de Vladimir Poutine.

La Russie est une dictature en devenir, et c’est une véritable campagne que mène le Kremlin en ce moment pour chasser tous les opposants et les critiques, afin de s’assurer de remporter la majorité au Parlement.

Une citation de :Dmitri Goudkov

Sur les 450 sièges à la Douma, le Parlement russe, le parti Russie unie de Vladimir Poutine en avait remporté 334 lors des dernières élections législatives de 2016.

Depuis, la popularité du président russe a certainement diminué. Et à neuf semaines des élections législatives, la pression s'accentue sur les candidats potentiels qui ne sont pas membres des partis d'opposition tolérés, comme le Parti communiste.

D'ailleurs, Dmitri Goudkov est loin d'être la seule personne visée par des efforts inédits qui ont pour but débarrasser le terrain politique de toute voix dissidente.

Quelques jours avant que Goudkov quitte la Russie, un autre opposant connu était arrêté alors qu’il était sur le point de quitter Saint-Pétersbourg pour la Pologne.

Andrei Pivovarov marche, escorté de policiers, menottes aux mains.

L'ancien directeur du parti Russie ouverte Andrei Pivovarov a été arrêté par la police alors qu'il était assis dans un avion, en juin.

Photo : Radio-Canada

Andrei Pivovarov, ancien directeur du parti Russie ouverte, a littéralement été arraché de son siège d'avion par la police, puis menotté. Il est officiellement accusé d'avoir publié en 2020 du matériel au nom d’une organisation indésirable.

De sa cellule temporaire, où les journalistes ont pu le voir et l’entendre, Pivovarov a dénoncé une manœuvre pour limiter [son] action politique. Il songeait également à participer aux élections législatives et à soutenir des candidats d'opposition.

Encore cette semaine, les autorités ont procédé à l'arrestation de critiques, dont un journaliste d'enquête et l’ancien directeur de la mise en ondes de la chaîne YouTube Navalny Live en Russie.

Jusqu'où le Kremlin peut-il aller pour réprimer la société civile, et ce, en toute impunité? C'est une question que nous nous posons régulièrement en tant que Russes, affirme l'analyste Andreï Kolesnikov, du centre d'études politiques Carnegie, à Moscou.

La réponse la plus honnête, c'est que personne ne connaît les limites, et peut-être même qu’il n’en existe plus.

Une citation de :Andreï Kolesnikov, analyste politique

Entre les arrestations et les nouvelles lois adoptées pour écarter des candidats potentiels, il n’y a plus aucun espace légal pour s’opposer. Il est impossible de contester le régime de Vladimir Poutine, soutient Dmitri Goudkov.

Quand nous lui avons parlé, il était toujours à Kiev, mais attendait sa famille pour aller rejoindre son père en Bulgarie, d'où il espère poursuivre à distance une certaine action politique au nom de l’opposition.

Mais, soyons réaliste, on peut dire qu'il n'y a pas de chance d'avoir des candidats de qualité aux élections de septembre, ajoute-t-il.

Avec Alexey Navalny en prison, la plupart de ses associés qui font l'objet d'une enquête ou qui sont assignés à résidence, dit Goudkov, ceux qui tentent le coup verront probablement leur candidature être rejetée d’ici l’automne.

Une vitre criblée de balles ne fait pas reculer Violetta Grudina

Violetta Grudina regarde au loin au sommet d'un escalier.

Fidèle à ses convictions, Violetta Grudina fait campagne ouvertement contre la corruption dans la classe politique locale, dans le nord-ouest de la Russie.

Photo : Médias sociaux

C’est de la répression politique comme la Russie n'en a jamais vu, dit Violetta Grudina, que nous avons jointe à Mourmansk, une ville située dans le nord-ouest de la Russie, près de la mer de Barents.

Dans un passé pas si lointain, Mme Grudina était la coordinatrice du bureau local d'Alexeï Navalny. Comme tous les autres bureaux satellites de Navalny, le sien a fermé ses portes pour éviter d'être poursuivi au criminel, puisque les autorités ont récemment étiqueté l'ensemble du réseau d'Alexeï Navalny de groupe extrémiste.

Une loi adoptée au Parlement statue désormais que toute personne qui y est ou qui y était associée ne pourra pas solliciter de mandat aux élections législatives de septembre.

Violetta Grudina et Alexeï Navalny prennent un égoportrait.

Jusqu'à récemment, Violetta Grudina était la coordinatrice du bureau local d'Alexeï Navalny. Elle réside à Mourmansk, une ville située dans le nord-ouest de la Russie.

Photo : Médias sociaux

Mais ni cette loi ni le risque de se retrouver en prison n’effraient Violetta Grudina, qui a décidé de se lancer à titre de candidate indépendante pour défaire le candidat de Russie unie à l’échelon municipal.

Fidèle à ses convictions, elle fait campagne ouvertement contre la corruption dans la classe politique locale. Il faut briser son monopole dans la région, plaide la jeune femme.

Sauf qu’elle en paie le prix. Vandalisme, menaces par la poste et arrestations sont devenus la norme, explique Violetta Grudina, sur un ton résigné.

Elle n’est pas résignée à partir, mais plutôt à subir des actes d’intimidation jour après jour.

Une fenêtre criblée de balles.

Quand elle s'est présentée à son bureau à la fin de mai, Violetta Grudina a constaté qu'on avait criblé de balles une fenêtre. Un avertissement des autorités, selon elle.

Photo : Médias sociaux

Alors qu’elle arrivait à son bureau à la fin de mai, Violetta Grudina a constaté qu’on avait criblé de balles une des fenêtres. Cette salve était un avertissement clair des autorités, selon elle.

C’est un avertissement et c'est sérieux, mais je n’ai pas peur. Ce sont plutôt eux qui me craignent.

Une citation de :Violetta Grudina

Quand elle a appelé la police pour porter plainte, c'est elle qui a été embarquée et amenée au poste de quartier pour y subir un interrogatoire.

L'intimidation ne se limite plus au vandalisme.

Des tracts ont récemment été distribués dans les boîtes aux lettres de tout son voisinage à Mourmansk, prévenant que Violetta Grudina est une pédophile dont il faut se méfier.

S’ils essaient de la chasser, cela ne fonctionnera pas, dit-elle. C’est la rhétorique du gouvernement de Vladimir Poutine qui n’a qu’un seul but : éliminer toute concurrence.

Un tract sur lequel on peut lire en russe que Violetta Grudina est une pédophile dont il faut se méfier.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des tracts ont récemment été distribués dans les boîtes aux lettres du voisinage de Violetta Grudima, à Mourmansk, prévenant qu'elle est une pédophile dont il faut se méfier.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeyev

Au moins 9 millions de Russes privés du droit de solliciter un mandat aux élections

Une étude réalisée par le mouvement Golos (Nouvelle fenêtre) pour la défense des droits des électeurs en Russie estime d’ailleurs qu’au moins neuf millions de Russes sont privés du droit de solliciter un mandat aux élections en raison de lois très strictes, dont au moins 50 ont été adoptées depuis 2020.

Ces lois écartent de facto toute personne ayant une double nationalité ainsi que quiconque faisant face à des accusations non prouvées.

Le véritable objectif de ces amendements n'est pas de protéger la souveraineté du peuple en tant que source de pouvoir, mais de filtrer les candidats qui ne sont pas acceptables pour le gouvernement actuel.

Une citation de :Extrait de l’étude du mouvement Golos

Violetta Grudina dit qu’elle ne se fait pas d’illusions sur ses véritables probabilités d'être acceptée comme candidate, même si elle réussit à récolter toutes les signatures que la loi exige pour franchir cette étape cruciale.

C’est une monarchie absolue qui gouverne, c’est de l’autoritarisme, il n'y a pas d'autre mot pour décrire ce qui se passe dans notre pays.

Une citation de :Violetta Grudina

Quand on lui demande si elle craint de finir en prison, elle répond en souriant que c’est une possibilité et un risque qu’elle est prête à assumer au nom de la liberté. lls ne peuvent pas me la voler, la liberté, elle est en moi.

Dmitri Goudkov a fui la Russie, mais ne se sent pas libre pour autant. Il a fait une croix sur les élections de septembre parce qu’il craint d'abord et avant tout pour la sécurité de ses proches.

Bien sûr, je veux revenir en Russie et je ne peux pas dire que j'abandonne mon combat contre le Kremlin, mais je bats en retraite pour le moment.

Une citation de :Dmitri Goudkov

Dmitri Goudkov se définit comme un ambassadeur pour une nouvelle Russie. Il se sent plus efficace et plus en sécurité ailleurs que dans son propre pays. C’est dans ce contexte que les Russes seront appelés aux urnes en septembre, après les vacances. Sans aucun suspense, les jeux sont faits ou presque.

Le problème est réel. Les Russes comprennent qu'ils ne peuvent plus rien influencer, même avec un outil comme les élections. Ils n’y croient tout simplement plus, conclut l’analyste politique Andreï Kolesnikov.

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