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Quand chez toi devient chez moi

C’est le cauchemar de propriétaires français : découvrir que leur maison est occupée par des squatteurs. La loi française stipule qu’après 48 heures d’occupation, une facture d’électricité à son nom suffit à démontrer qu’il s’agit de son domicile. Et obtenir l’expulsion des occupants relève d’un interminable combat.

Un homme qui porte un chandail gris discute avec un homme vêtu de rose de la tête aux pieds, à droite. Un autre homme les sépare.

Yann Collet, vêtu de rose de la tête aux pieds, se présente à un squatteur (à gauche) d'une maison qu'il vient d'acheter en banlieue de Paris.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Vêtu de rose de la tête aux pieds parce que ça « calme les gens », Yann Collet pousse le portique de la maison comme s’il était chez lui. En fait, l’homme dans la jeune cinquantaine vient tout juste d’acheter une petite demeure de la banlieue parisienne. Mais il ne connaît pas les gens qui l’occupent.

Bonjour, je suis le propriétaire! Tu me reconnais? Non?

Le ton est confiant et enjoué, mais il ne s’agit pas d’une simple visite de courtoisie. Le jeune homme qui l’accueille s’appelle Kamel. Et la visite lui fait d’abord l’effet d’une douche froide. Kamel affirme payer un loyer. Mais Yann Collet ne lui laisse pas le temps de reprendre son souffle.

Alors, moi, je rachète des maisons occupées par des squatteurs, explique-t-il. Donc, là, cette maison est à moi et il va falloir que tu quittes.

L’idée de base de l’entreprise de M. Collet est simple : aider les propriétaires aux prises avec des squatteurs en achetant leur propriété au rabais pour ensuite prendre en charge les procédures d’expulsion, souvent lourdes et longues en France, puis rénover la demeure et la revendre à profit.

Squat Solution traite une quarantaine de dossiers tous les mois, partout en France. La plupart des propriétés qu'achète Yann Collet sont des résidences dont les propriétaires ont hérité avant de devoir lutter contre des squatteurs. Et souvent, comme lors de cette visite des lieux, il découvre que les occupants ignorent complètement qu'ils se trouvent illégalement sur les lieux.

Yann Collet, à gauche, tout de rose vêtu, discute avec Jacqueline.

Yann Collet a acheté une petite demeure de la banlieue parisienne que Jacqueline avait héritée de sa belle-mère. L'entreprise de M. Collet, Squat Solution, traite une quarantaine de dossiers semblables tous les mois, partout en France.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Ici, ce sont des squatteurs qui se sont fait berner par un pseudo-chef qui leur fait payer un loyer tous les mois. Et ce n'est pas un cas isolé. On a souvent des personnes qui vont squatter des biens qu'elles vont louer à des squatteurs, à des migrants. Ce sont des squatteurs victimes, parce que ce n'est pas eux qui ont ouvert la maison. Eux, ils paient un loyer à un chef, explique Yann Collet.

Kamel se montre bon prince et fait volontiers faire le tour du propriétaire pour que M. Collet puisse constater l’état des lieux. Carreaux de vitres cassés, eau qui fuit partout, papier peint largement arraché des murs fissurés, il faudra tout raser, conclut le nouveau proprio.

Il n’y a pas d'eau chaude et la nuit, il y a des rats partout.

Une citation de :Kamel, squatteur d'une demeure achetée par Yann Collet

Le jeune sans-papiers paie 300 euros par mois sa chambre dans la petite maison qu’il partage avec deux autres hommes. Une fortune pour un taudis, mais avant de loger ici, il était à la rue. Il lui faudra trouver autre chose maintenant.

Yann Collet fait ce que la justice n’arrive pas à faire : il négocie avec les squatteurs pour qu’ils partent d’eux-mêmes.

Quand les squatteurs comme vous, vous partez de vous-mêmes, moi, je donne 1000 euros par squatteur. Là, vous êtes trois, ça fait 3000 euros. Parce que les 3000 euros, si vous ne partez pas, je vais les donner à un avocat, et l’avocat va vous mettre dehors.

L’argument semble convaincant pour Kamel. Et pour l’entrepreneur, c’est une véritable économie.

Ça nous évite des procédures qui peuvent durer 18, 24, 30 mois, voire beaucoup plus. On a un dossier actuellement où on est à plus de 30 ans de squat, et nous avons aussi un autre dossier actuellement dans le sud de la France où il y a eu 14 ans de procédure. Le squatteur est toujours dans l'appartement et les héritiers en sont à 48 000 euros de frais d'avocat.

L'expulsion, un parcours du combattant

Un homme seul, en fauteuil roulant, a les bras croisés au milieu d'un local délabré.

Raoul Antunes a acheté une bâtisse dans la région de Paris pour y déménager son entreprise de climatisation et ses 40 employés.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Si on connaît mal l’ampleur du phénomène des squats en France, on sait en revanche qu’il est très difficile pour les propriétaires de faire valoir leurs droits.

La loi vient d’ailleurs d’être modifiée pour que les propriétaires puissent obtenir l’aide du préfet de police dans les 48 heures, sans devoir passer par les tribunaux, si leur résidence principale est occupée par des squatteurs.

Mais en cas de résidence secondaire ou d’une propriété dont on hérite, ça reste un chemin de croix, explique l'avocat Romain Rossi-Landi, spécialisé dans les dossiers de squats.

En France, il faut imaginer qu'une procédure judiciaire pour un squatteur, c'est la même que celle qu'on utilise pour expulser un locataire qui ne paierait pas son loyer. C'est en général 18 mois, parfois 24 mois, pour obtenir une décision de justice qui ordonne l'expulsion. Pendant ce temps, le squatteur est chez vous. C'est un parcours du combattant, [le propriétaire] doit ensuite obtenir le concours de la force publique du préfet. Et le préfet peut refuser pour plusieurs motifs.

Des squats installés dans un grand local.

En l'espace de quelques mois, l'immeuble qu'a acheté Raoul Antunes dans la région de Paris est passé d'une dizaine à plusieurs centaines de squatteurs.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Raoul Antunes en sait quelque chose.

Il a acheté une bâtisse en région parisienne pour y déménager son entreprise de climatisation et ses 40 employés.

Mais avant qu’il ne puisse faire les travaux d’aménagement, M. Antunes a été alerté par la mairie : une famille de squatteurs avait élu domicile dans ses locaux.

L’entrepreneur a rapidement obtenu une ordonnance d’expulsion des tribunaux. Puis, plus rien.

Quand les squatteurs ont finalement été expulsés par le préfet au bout de neuf mois, ils étaient passés d’une dizaine à plusieurs centaines de personnes.

Une assiette remplie de nourriture qui pourrit.

De la nourriture pourrit à plusieurs endroits dans l'immeuble en banlieue parisienne acquis par Raoul Antunes.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Les locaux qu’il a récupérés ont des airs et l’odeur d’un dépotoir. Il y a de la nourriture qui pourrit partout, tandis que des matelas souillés jonchent le sol, recouvert de verre brisé.

Une peluche de Mickey Mouse, un cheval à bascule et des dessins sur les murs de partition qu’avaient érigés les squatteurs témoignent de la présence de nombreux enfants parmi eux.

Il y avait des loyers reversés à certaines personnes. Chaque box, il paraît que ça aurait été 250 euros. Moi, les gens, je ne leur en veux pas. Moi, j'en veux au système qui laisse faire ces choses-là et après, qui nous laisse dedans.

Une citation de :Raoul Antunes, propriétaire d'une bâtisse de la région parisienne qui a été squattée
Des matelas souillés recouvrent le sol de ce squat.

Les locaux récupérés par Raoul Antunes ont des airs de dépotoir. Il y a de la nourriture qui pourrit partout, tandis que des matelas souillés jonchent le sol, recouvert de verre brisé.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Raoul Antunes évalue que, pour enlever la montagne de gravats et de déchets laissés par les squatteurs et réparer les dommages causés à sa propriété, il devra débourser l'équivalent de 300 000 $ CA. Il intente un recours contre la préfecture, qui a tardé à agir.

Des restes de nourriture et des déchets jonchent le sol à proximité d'une cuisine de fortune.

Des restes de nourriture et des déchets jonchent le sol à proximité d'une cuisine de fortune que les squatteurs ont aménagée dans l'immeuble appartenant à Raoul Antunes.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Pour l'avocat Romain Rossi-Landi, si la justice ne vient pas en aide aux propriétaires dans la majorité des dossiers de squats, c’est peut-être parce que la France, en fait, n’arrive pas à résoudre une crise beaucoup plus profonde.

Le vrai problème, c'est la crise du logement en France, et les gens qui n'ont pas d'autre solution, en particulier à Paris et en région Île-de-France, donc, ils viennent s'installer chez vous parce qu'ils n'ont pas d'autre solution. Et l'État, évidemment, préfère que ce soit le propriétaire qui paie l'addition, plutôt que ce soient les deniers publics qui financent tout ça. Donc, le problème fondamental, évidemment, c'est le problème du logement.

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