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Marc Rebillet, le maître de l'impro musicale qui fait vibrer le web

Un homme dans une robe de chambre jaune est assis sur un divan brun.

Marc Rebillet, alias Loop Daddy, dans l'une de ses multiples robes de chambre (il en a une cinquantaine).

Photo : United Talent

Charles Rioux

Une fois par semaine, vers l’heure du brunch, Marc Rebillet choisit sa plus belle robe de chambre et s’installe devant sa caméra, dans son appartement new-yorkais converti en petit studio. Il se prépare à aller à la rencontre de la dizaine de milliers d’internautes qui l’attendent quotidiennement sur Facebook ou sur YouTube.

Après avoir activé la diffusion en direct, il se met alors à improviser un cocktail musical mélangeant rap, électro, funk et soul, propulsé par l’énergie apparemment illimitée qui anime ce véritable showman des temps modernes. Portrait d’un phénomène web qui prend de l’ampleur, gonflé par la popularité des prestations virtuelles en période de pandémie.

C’est dans son appartement de New York que le jeune trentenaire apparaît à l’écran pour une entrevue par vidéoconférence. Il est torse nu, un choix vestimentaire à son image, qu’il arbore souvent pour ses prestations. Bien qu’il parle français, héritage de son père parisien, le musicien préfère faire l’entrevue en anglais, parce qu’il n’est pas aussi expressif dans la langue de Molière.

Un concept unique

Marc Rebillet aborde ses performances musicales comme on construit une maison. D’abord, la fondation : un rythme qu’il confectionne piste par piste, selon son inspiration du moment. En quelques minutes, des couches successives d’instruments s’ajoutent à ce squelette, comme des briques sur une charpente. Avant même que ses fans ne s’en rendent compte, le musicien les plonge dans un groove enivrant, appuyé par les paroles hilarantes de l’artiste et ses danses lascives.

Depuis ses balbutiements en 2016, ce concept rarement imité a mené Marc Rebillet, autoproclamé Loop Daddy (père de la boucle), d’un pur inconnu à une véritable star du web, avec ses 2 millions de personnes abonnées sur Facebook et presque autant sur YouTube. Ses vidéos sont régulièrement regardées par des dizaines, voire des centaines de milliers de mélomanes à la fois.

Pour ses prestations, le multi-instrumentiste n’a besoin que d’une configuration rudimentaire. L’essentiel repose sur un looper, ou loop station (boucleur), un appareil électronique qui lui permet d'enregistrer et de faire rejouer des boucles musicales en direct, que ce soit du piano, des lignes de basse ou sa propre voix.

Il ajoute à cela quelques micros de bonne qualité, un clavier MIDI qui lui permet de choisir ses sons dans une large banque d’instruments virtuels, quelques pédales d’effet, un logiciel pour assembler le tout et, surtout, de l’imagination à foison.

L’artiste met également une ligne téléphonique et une messagerie à la disposition de ses fans, qui peuvent lui proposer des idées ou des thèmes pour sa musique et ses paroles.

C’est dans ce studio maison plutôt minimaliste que l’homme-orchestre a bâti sa réputation, performance par performance, avec une constance de publication respectée religieusement, même lorsqu’il se lève du mauvais pied.

Dessin en rose et blanc sur fond jaune représentant un homme jouant du piano et chantant dans un micro. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les réseaux sociaux de Marc Rebillet regorgent de dessins à son effigie créés par ses fans, dont celui-ci, imaginé par un certain Ryan Green.

Photo : Page Facebook de Marc Rebillet / Ryan Green

De la formation classique à l'improvisation

Marc Rebillet est né à Dallas, au Texas, d’une mère américaine et d’un père français qui se sont rencontrés à Paris. Il a commencé le piano à 4 ans et a suivi une formation de musique classique jusqu’à l’âge de 15 ans.

Après des études universitaires avortées en art dramatique, l’artiste a vécu de petits boulots pendant 10 ans entre Dallas, New York, Paris et Inglewood, dans le New Jersey. Il a notamment travaillé comme serveur, comme agent dans un centre d’appel et comme prêteur hypothécaire à la Bank of America, un travail épouvantable, selon lui, mais qui couvrait le loyer.

La musique était toujours là, mais ça n’avait jamais été un truc de carrière. Le jeu était vraiment mon plan de carrière, c’est ce que je voulais faire : être un acteur, explique-t-il. Mais je n’étais pas bon à l’école, alors je suis parti avant de gaspiller plus d’argent de mes parents.

Son intérêt pour la musique est revenu au premier plan en 2016, lorsqu’il s’est procuré son premier boucleur. Il avait acheté celui-ci à son retour à Dallas, où il s’occupait de son père malade avec sa mère. C’était comme un cadeau de Noël à moi-même, explique-t-il.

Un jeune garçon sur les genoux de son père. Les deux sourient.

Marc Rebillet enfant, avec son père, Gilbert Rebillet, décédé en 2018

Photo : Page Facebook de Marc Rebillet

Inspiré par Reggie Watts

C’est aussi à cette époque qu’il a découvert Reggie Watts, un artiste d’improvisation qu’il qualifie d’influence majeure. Je l’ai dit par le passé et je le dirai chaque fois qu’on me parle de Reggie : c'est la raison pour laquelle je fais ce que je fais. Je n’aurais pas ce travail s’il n’avait pas existé.

Reggie Watts est un artiste multidisciplinaire américain. Il est notamment chef du groupe en résidence du talk-show The Late Late Show With James Corden depuis 2015. Ses représentations, principalement improvisées, sont des monologues humoristiques – où il interprète plusieurs personnages – qu'il combine à des compositions a capella sur un fond de musique en boucle.

À ma connaissance, Reggie Watts est le premier gars à avoir pris un looper et à se présenter sur scène avec absolument aucun plan, puis à improviser un spectacle de 90 minutes entièrement par lui-même. C’est du génie.

Une citation de :Marc Rebillet

C’était la première fois que je voyais quelque chose du genre, où la personne sur scène désoriente son public et joue avec ses attentes [...] Il a brisé les barrières de la dynamique public-artiste, et il l’a fait d’une manière très drôle, bizarre et divertissante, explique Rebillet.

Pendant un bon bout de temps, j’ai imité Reggie Watts, avant de trouver ma voix et mon identité comme artiste.

Du Motown aux Beatles en passant par Wu Tang Clan

Musicalement, Marc Rebillet ratisse large avec ses influences éclectiques héritées en partie de ses parents. Ma mère écoutait beaucoup de Motown : Aretha Franklin, The Four Tops, Ray Charles, James Brown, The Temptations, Sam and Dave, ce genre d'artistes, explique-t-il. Mon père aimait ces trucs-là aussi, mais il s’intéressait beaucoup à l’opéra, à la musique arabe, au classique, ce genre de choses.

Le jeune homme est également un sacré rappeur, avec un débit qui n’a rien à envier aux artistes de hip-hop déjà populaires. Un talent qui lui vient de l’adolescence, une époque où il a découvert Snoop Dogg, Dr Dre, Mobb Deep, A Tribe Called Quest et Wu Tang Clan, des artistes qui utilisent beaucoup d'échantillons dans leurs productions.

Tu peux faire des ponts avec le hip-hop basé sur l'échantillonnage. Ces artistes utilisaient beaucoup de vieux soul, de vieux Motown, pleins de trucs de cette époque. Ce genre est en grande partie responsable de mon éducation musicale.

Il cite également les Beatles, son groupe fétiche. À ce jour, c’est mon groupe favori de tous les temps. Je suis un peu obsédé par eux, avoue-t-il.

Des centaines de spectacles à guichet fermé

Fort de sa popularité sur Internet, Marc Rebillet a commencé à donner des concerts dans sa ville natale en 2017. Des soirées à l’image de ses diffusions en direct, mais devant un public en chair et en os. Il n’y a pas de liste de chansons faite à l’avance, pas de répétitions, rien. Je vais sur la scène et j’invente des trucs, explique-t-il pour parler de sa démarche.

Un homme en caleçon sur scène joue de la musique devant une salle comble.

Marc Rebillet en prestation au Paradiso à Amsterdam, le 26 novembre 2019.

Photo : Page Facebook de Marc Rebillet / Lotte Schrander

En 2018, le jeune homme a décidé de s’installer pour de bon à New York, au cœur de l’action. C’est là que tout a débloqué et que sa carrière a pris un envol inespéré. Dans les dernières années, l’artiste a organisé des tournées à guichet fermé qui l’ont amené partout aux États-Unis et au-delà des frontières américaines, notamment en Europe.

Ses billets se vendent comme des petits pains chauds, souvent des mois à l’avance. Lorsqu’on connaît le personnage, on comprend pourquoi. Son énergie sur scène est la même que celle qui l'habite lorsqu'il est chez lui, mais décuplée par ses interactions intenses avec la foule.

Lorsqu’il enfile une de ses robes de chambre ou un de ses duos caleçon-camisole pour ses prestations, Marc Rebillet semble être totalement dans son élément. Il parle sans cesse à son public, le fait rire avec son humour parfois salace et sa démesure. En entrevue, il dégage la même énergie, la même confiance. À quel point son personnage de scène est-il inspiré de sa vraie personnalité?

Je dirais que c’est moi, mais dans une version exagérée. C’est comme la version la plus grandiose et la plus ridicule de moi-même que je peux invoquer [...] Mais c’est vraiment basé sur moi : je suis une personne très crue, très vulgaire. J’aime l’humour vulgaire, j’aime le sexe, j’aime parler de sexe et j’aime la sexualité, avoue-t-il. J’ai aussi une très grande énergie dans la vie de tous les jours.

Un homme accroupi sur scène, entouré par ses fans

Marc Rebillet en concert à Amsterdam

Photo : Page Facebook de Marc Rebillet

Un autre album à venir?

En plus de ses diffusions et de ses concerts, Marc Rebillet a également lancé trois albums studio et deux microalbums, des chansons enregistrées en bonne et due forme, mais qui suivent la recette de ses prestations en direct : souvent une même boucle répétée sur une ou deux minutes. La plupart des idées sont tirées de ses meilleurs extraits de prestation devant public, comme sur Europe, un album paru en 2019 après une longue tournée sur le Vieux Continent.

Questionné sur son désir de lancer un album avec des structures de chansons et des textes créés à l’avance, le musicien demeure prudent; il avoue que le processus de création d’un disque le rebute.

J’aimerais bien faire ça, mais je n'aime pas produire de la musique. Je n’aime pas le processus, m’asseoir devant un écran et passer des heures à travailler. J’ai besoin d’avoir quelqu’un en studio avec moi pour rassembler mes idées, avoue-t-il. C’est tellement ennuyeux d’être assis en studio. Ce n’est pas amusant. C’est une façon détournée de dire que, oui, j’aimerais créer des choses plus sérieuses, mais je dois trouver la bonne façon de le faire.

Jouer avec DJ Premier, Flying Lotus et James Blake

Mais avant de se rendre là, Marc rêve encore aux collaborations qu’il aimerait faire avec d’autres personnes dans ses prestations en direct. Récemment, il a commencé à inviter des artistes chez lui pour l’accompagner dans ses diffusions, une occasion de partager son plaisir d'improviser et de se renouveler un peu.

Il a notamment improvisé pendant près de deux heures avec le bassiste Brady Watt et le producteur légendaire DJ Premier, qui a conçu des rythmes pour les plus grands du hip-hop, de Mobb Deep à GZA, en passant par Nas, Biggie Smalls, Jay-Z ou encore Kanye West.

Au moment de l'entrevue, le musicien affirmait avoir plusieurs autres artistes dans sa liste des gens avec qui il veut travailler un jour, notamment Madlib, James Blake et Flying Lotus, un producteur de Los Angeles qui s'avère aussi être le petit-neveu de la pianiste de jazz Alice Coltrane, femme du saxophoniste John Coltrane.

Quelques semaines plus tard, Marc Rebillet biffait deux noms de sa liste grâce à un direct en compagnie de Flying Lotus et Reggie Watts, deux de ses plus grandes idoles. Depuis quelque temps, il essaie aussi d’organiser une séance avec Action Bronson, le chef cuisinier le plus populaire du rap américain, mais il est vraiment mauvais pour faire des plans, avoue-t-il.

Malgré son succès en musique, une autre passion obsède Marc Rebillet : celle de devenir acteur. C’est là que j’aimerais amener ma carrière. J’aimerais me servir de la renommée que je me suis construite pour me faciliter la tâche.

D’ici là, l’artiste partira en tournée, notamment en Amérique du Nord, de juillet à octobre 2021, puis en Australie et en Nouvelle-Zélande à partir du mois de janvier 2022. Sans grande surprise, presque toutes les dates de concert affichent complet.

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