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Victimes des longs délais, des immigrants doivent repasser à la caisse

En raison des délais de traitement qui s’éternisent, des candidats à l’immigration doivent payer à nouveau des centaines de dollars pour des examens médicaux qui ont expiré.

Brice Éric Biampadou à la Place Versailles.

Brice Éric Biampadou a obtenu l'asile au Canada en 2015. Il tente depuis plusieurs années de parrainer sa femme et ses enfants, qui vivent au Congo-Brazzaville. Désormais, il n'a plus les moyens de repayer une visite médicale pour toute sa famille.

Photo : Gracieuseté de Brice Éric Biampadou

Faustine Hernandez peut souffler. Enfin. Plus de quatre ans après son arrivée comme cuisinière à Mont-Tremblant, elle vient d’obtenir, au cours des derniers jours, sa résidence permanente.

Mais le chemin fut long, âpre et coûteux. Bien plus que ce que son conjoint et elle imaginaient.

Comme tant d’autres candidats à l’immigration, son dossier semblait perdu dans les limbes du fédéral. Après avoir eu son Certificat de sélection du Québec (CSQ) en 2018, elle avait envoyé les documents nécessaires au ministère fédéral de l’Immigration (IRCC). Tout semblait en bonne voie.

Ce couple provenant du sud de la France avait également déboursé plus de 500 $ pour passer l’indispensable visite médicale en novembre 2019. Depuis, ils attendaient, patiemment, la bonne nouvelle. En vain.

En avril, près d’un an et demi plus tard, IRCC leur demande de repasser l’examen médical, qui, officiellement, expire au bout de 12 mois. J’ai été folle de rage, se souvient Faustine Hernandez.

« C’est une injustice. On n’a aucun pouvoir. »

— Une citation de  Faustine Hernandez

Retour à Montréal pour se rendre dans un centre médical agréé. Rebelote. Encore un demi-millier de dollars à débourser. Une somme qui s’ajoute à l’ensemble des autres documents à remplir et permis à renouveler, le temps d’obtenir cette précieuse résidence permanente.

Un examen pour ne pas être un fardeau

Toute personne souhaitant obtenir sa résidence permanente doit subir un examen médical. Celui-ci a pour but de déterminer si le candidat ne va pas entraîner un fardeau excessif pour les services sociaux ou de santé au Canada, précise IRCC.

Cette évaluation s’effectue obligatoirement auprès d’un médecin désigné par le Canada. Il s’agit normalement de la toute dernière étape du processus d’immigration. Durant cette visite, des tests sanguins sont réalisés et des radiographies sont demandées. Les résultats de [cet] examen médical sont valides pendant 12 mois seulement. Si vous ne venez pas au Canada en tant que résident permanent dans ce délai, vous devrez peut-être vous soumettre à un autre examen médical, indique IRCC.

Un couple au mont Tremblant.

Faustine Hernandez et son conjoint ont passé une première visite médicale en 2019, avant de recommencer l'exercice ce printemps. Coût total : plus de 1000 $.

Photo : Gracieuseté de Faustine Hernandez

Fatigue, stress et angoisse

De l’autre côté de l’océan, l’architecte Hassen Ejlili paraît désespéré. Ce Tunisien de 39 ans prépare son arrivée au Canada depuis de longues années. Il pensait, peu de temps avant le début de la pandémie, voir le bout de ce sinueux tunnel.

Finalement, à l’instar de 51 000 autres travailleurs qualifiés déjà sélectionnés par Québec, son dossier est toujours en traitement. Ces candidats doivent désormais attendre en moyenne 27 mois, après avoir eu un CSQ, pour décrocher leur résidence permanente, selon les délais communiqués par IRCC.

Fin février, le bureau parisien d’IRCC, responsable des dossiers de cette partie du monde, informe Hassen Ejlili qu’il doit repasser son examen médical.

Ça va me coûter 350 dinars [plus de 150 dollars canadiens]. En Tunisie, c’est très cher. Le salaire minimum [mensuel] est de 400 dinars. Dans un pays comme la Tunisie, avec la précarité économique, c’est difficile, souligne-t-il.

« C’est difficile d’être patient avec tous ces délais d’attente. Mais j’ai la foi, je pense que le Canada est un pays juste. »

— Une citation de  Hassen Ejlili

Cette situation amène beaucoup de stress, lâche l’avocate en immigration Chantal Ianniciello.

Cette dernière ne mâche pas ses mots contre IRCC. L’attitude d’Ottawa, dénonce-t-elle, frôle le manque de respect envers ces candidats à l’immigration, qui se retrouvent victimes des longs délais de traitement. Certains ont dû faire trois fois leur visite médicale, décrit l’avocate.

« Ce n’est pas de la faute de ces personnes si ça prend maintenant des années à traiter un dossier. Il ne faut pas perdre de vue que ce sont des humains. »

— Une citation de  Chantal Ianniciello, avocate en immigration

Parfois, on nous demande de remplir à nouveau les mêmes documents, plusieurs fois. C’est frustrant. Les gens sont fatigués, ils pensent qu’on rit d’eux, déplore-t-elle.

Les deux parents avec leurs enfants.

Charline Saenz et Julien Trochu ont eu trois enfants au Canada depuis le début de leur procédure d'immigration.

Photo : Gracieuseté de Charline Saenz

Changer de pays pour refaire une visite médicale

Outre les frais à payer, repasser un examen médical n’est pas toujours de tout repos. Loin de là. Le Canada ne dispose pas d’un médecin agréé dans chaque pays, et la logistique, déjà très coûteuse, peut aussi s’avérer extrêmement complexe.

Installé à Montréal-Nord et bénévole auprès de plusieurs organismes communautaires, Brice Éric Biampandou, qui a obtenu l’asile en 2015, tente de ramener sa femme et ses enfants, basés au Congo-Brazzaville. Mais leur visite médicale a expiré avant que le dossier ne soit finalisé.

Ils doivent retourner à Kinshasa [République démocratique du Congo], raconte-t-il. Il n’y a pas de médecin agréé par le Canada au Congo-Brazzaville. C’est des frais exorbitants. Il y a un bateau à prendre et des contraintes avec la pandémie.

« Je dénonce cet imbroglio bureaucratique et cette violence administrative et psychologique. »

— Une citation de  Brice-Éric Biampandou

Brice-Éric Biampandou affirme s’être endetté de près de 5000 $ au cours de cette procédure. Il a multiplié les démarches auprès d’élus pour faire avancer sa demande de parrainage. C’est impossible de repayer tout ça, confie-t-il.

Étudiants étrangers, travailleurs déjà au Québec, candidats à la résidence permanente installés dans un autre pays : Radio-Canada a reçu des dizaines de témoignages décrivant une situation similaire.

Il y a de l’injustice et de la colère, énumère Julien Trochu, chercheur à Montréal, qui, avec sa conjointe, a déjà effectué deux visites médicales. Sans avoir la moindre nouvelle concernant l’avancement de son dossier.

« On a commencé les démarches en 2016. Depuis, on a eu trois enfants, qui sont Canadiens, mais on n’a toujours pas notre résidence permanente. »

— Une citation de  Julien Trochu

Ces délais, c’est un problème financier, mais ça va plus loin. On peut avoir des soucis pour l’accès à la RAMQ, on ne peut pas devenir propriétaire, ça nous handicape pour postuler pour d’autres emplois. Toute notre vie est sur pause, résume-t-il.

Gratuité et prolongement des examens réclamés

Il s’agit d’une injustice, clame le député du Nouveau Parti démocratique (NPD) Alexandre Boulerice, dont le bureau montréalais est régulièrement contacté pour cette problématique.

Ces personnes sont doublement victimes, soutient-il, en faisant référence aux délais qui s’étirent.

« C’est ajouter l'insulte à l’injure. À cause de l’incompétence d’Immigration Canada, ils doivent repayer des frais médicaux. C’est complètement absurde et incompréhensible. »

— Une citation de  Alexandre Boulerice, député du NDP

À ses yeux, si la visite médicale reste indispensable, Ottawa devrait assumer les frais des examens à repasser.

Selon IRCC, certaines exceptions peuvent être accordées, afin de prolonger la durée de validité de ces examens médicaux.

« Dans les situations où les risques pour la santé publique sont faibles, comme pour les clients dans les pays à faible taux de tuberculose, IRCC prend des mesures pour utiliser les [examens] existants au dossier afin d'éviter aux clients d'avoir à obtenir de nouveaux [examens]. »

— Une citation de  Peter Liang, porte-parole d’IRCC

Mais aucune directive ferme n’existe, regrette Christine Normandin, porte-parole du Bloc québécois en matière d’immigration.

« On demande un minimum de flexibilité pour que ce ne soit pas une décision arbitraire, avec des agents rigides. »

— Une citation de  Christine Normandin, députée du Bloc québécois

Les frais peuvent être exorbitants et ce n’est pas nécessairement justifié. La durée de ces examens devrait être prolongée, avance-t-elle. Il n’y a pas vraiment d’enjeu de sécurité nationale.

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