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La vie privée de nombreux Canadiens diffusée sur le web

Les autorités ont tenté de l’empêcher, mais la webdiffusion d'images de caméras non sécurisées n'est pas illégale.

Dans le sens des aiguilles d'une montre, en partant du haut à gauche : une femme âgée est nourrie dans sa chambre, qui comprend une toilette; deux femmes déjeunent dans un salon de coiffure; du personnel de cuisine prépare le déjeuner dans un restaurant; et une femme sort de chez elle pour promener son chien.

Ces images ont été capturées sur un site web qui diffuse en direct des captations de caméras de sécurité non sécurisées à l'intérieur de maisons et de commerces à travers le Canada.

Nicolas Haddad

Des moments privés captés dans des domiciles ou des commerces canadiens sont accessibles sur un site web qui diffuse en direct les images de milliers de caméras non sécurisées à travers le monde.

Une femme âgée couchée dans son lit au Québec, un enfant jouant dans un salon en Alberta, une femme qui fait du télétravail dans sa résidence en Ontario — ces moments privés ont tous été accessibles pour les visiteurs d'un site web qui répertorie des caméras non sécurisées.

Une caméra de surveillance placée sur un bureau, à côté d'une pile de livres.

Si une webcam n'est pas sécurisée, les images qu'elle enregistre peuvent être diffusées en direct sur Internet.

Photo : Amazon.ca

Radio-Canada ne nommera pas le site pour préserver la vie privée des gens qui s'y retrouvent malgré eux. Le site serait hébergé en Russie et se présente comme le plus grand répertoire du monde de caméras de surveillance en ligne. Chaque jour, les images de dizaines de milliers de caméras de partout dans le monde peuvent être visionnées. De ce nombre, plus de 260 sont au Canada.

Le Torontois Andy C. a récemment appris que son lieu de travail était accessible sur ce site. Radio-Canada a accepté de ne pas dévoiler le nom de famille d’Andy, parce que l'atteinte récente à sa vie privée le rend mal à l'aise.

Andy affirme qu'une femme a téléphoné au café où il travaille pour signaler que la vidéo d'une caméra située à l'arrière du commerce était visible sur ce site web. Pour le prouver, elle lui a décrit ce qu'il faisait en temps réel.

C’était vraiment malaisant.

Une citation de :Andy C.

Dès qu'elle a révélé qu'elle n'était pas dans le coin, je me suis dit : ''OK, comment sais-tu tout ça?'', se rappelle-t-il. Après sa conversation avec la femme, Andy a immédiatement débranché la caméra de sécurité en question.

La vie privée est une question de contrôle

Les sites web qui diffusent des images de caméras non sécurisées ne sont pas illégaux. Le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada connaît depuis des années l'existence du site web. Il indique que, même si le site a cessé de diffuser pendant un certain temps, il a redémarré et il a recommencé à diffuser des images provenant de lieux privés, comme des domiciles et des lieux de travail.

Ann Cavoukian dans son bureau.

Ann Cavoukian, ancienne commissaire à la protection de la vie privée de l'Ontario, est maintenant directrice générale du centre Global Privacy and Security by Design à Toronto.

Photo : Joe Fiorino/CBC

Selon l'ancienne commissaire à la protection de la vie privée de l'Ontario Ann Cavoukian, c’est épouvantable que le site diffuse les moments personnels et les interactions des gens à leur insu ou sans leur consentement.

Vous imaginez combien d'informations sensibles pourraient être captées par une caméra, déclare-t-elle. La vie privée est une question de contrôle. On parle d'un contrôle personnel de l'utilisation et de la divulgation de vos informations personnelles.

D'après Mme Cavoukian, sans contrôle sur les images diffusées en ligne, on ne peut pas imaginer quelles utilisations contraires à l'éthique pourraient survenir.

Il faut qu’on trouve des moyens d'arrêter que cela se produise, ajoute-t-elle.

Une lettre dès 2014

Un porte-parole du Commissaire à la protection de la vie privée du Canada a déclaré qu'il y a sept ans, le bureau – ainsi que les chefs d'autres autorités provinciales et internationales de protection des données – avait envoyé une lettre à l'opérateur du site web en question pour demander la suppression du site.

Image d'une caméra extérieure qui montre une cour de résidence.

En général, le site web montre des vidéos de l'extérieur, comme cette maison en Ontario, mais il peut aussi montrer des personnes dans leur jardin.

Vito Pilieci a déclaré que, peu après, le site avait cessé de diffuser pendant un certain temps, mais il aurait ensuite repris ses activités en commençant par publier un plus petit nombre d'images de caméras situées dans des endroits extérieurs. Puis, il y a quelques semaines, le site a recommencé à diffuser certains cas flagrants de lieux privés, selon M. Pilieci.

Il s'agit manifestement d'un problème de vie privée extrêmement préoccupant, a déclaré Vito Pilieci dans un courriel. Nous nous penchons actuellement sur la meilleure façon de traiter le problème.

Il a dit que cela inclut potentiellement des discussions avec des homologues internationaux, parce que le site n'est pas hébergé au Canada.

Nous exhortons toute personne disposant d'une webcam dans sa maison ou son entreprise à s'assurer qu'elle prend des mesures pour sécuriser la caméra. En particulier, il faut s'assurer de ne pas utiliser le mot de passe générique fourni par le manufacturier de la caméra, a déclaré M. Pilieci.

CBC a contacté l'administrateur du site web en question, mais n'a pas obtenu de réponse. Le site prétend qu'il protège la vie privée des gens en ne montrant que des images de caméras choisies et dit que tout ce qui est contraire à l'éthique sera supprimé après réception d'une plainte envoyée par courrier électronique.

Si vous ne souhaitez pas nous contacter par courriel, vous pouvez toujours retirer votre caméra du [site]. La seule chose que vous devez faire est de créer un mot de passe pour votre caméra, indique le site web.

Le site cible les caméras sans mot de passe

Les experts en cybersécurité affirment que les principaux moyens permettant à un site web d'accéder facilement à une caméra de sécurité sont les suivants :

  • la caméra n’a pas de mot de passe
  • le mot de passe par défaut n'est pas modifié
  • une caméra est mal configurée

Lorsqu'on a une information personnelle qu'on veut garder privée, c’est notre responsabilité en tant que producteur ou détenteur des données d'en assurer la sécurité, souligne l’expert en cybersécurité Steve Waterhouse.

Steve Waterhouse en entrevue dans les studios de Radio-Canada.

Steve Waterhouse est un ancien officier de sécurité informatique au ministère de la Défense nationale.

Photo : Radio-Canada

Selon l’ancien agent de sécurité informatique au ministère de la Défense nationale, ces caméras sont librement disponibles sur Internet sans mot de passe ou avec un mot de passe par défaut. Elles ont la réputation d'être publiques.

Ce qui fait défaut, selon M. Waterhouse, c’est une meilleure éducation des particuliers quant à la manière de sécuriser leurs caméras connectées à Internet — une responsabilité qui reviendrait aux gouvernements fédéral et provinciaux.

Ça revient à sensibiliser la population pour lui faire comprendre à quel point il est facile de se faire piéger.

Il souligne que ce genre d’éducation se fait déjà, mais de façon semi-passive et par des moyens très ciblés : Twitter, LinkedIn, Facebook… mais il n’y a pas de publicités à la télé ou à la radio. C’est ça qui manque.

Il n'est pas illégal de diffuser des images de caméras, explique un avocat

Malgré leur nature intrusive, les sites web qui diffusent des images de caméras non sécurisées ne sont pas illégaux au Canada, a déclaré Elliott Goldstein, un avocat de Newmarket, en Ontario, qui conseille des entreprises d'alarme et de sécurité sur l'utilisation de caméras de surveillance dans les maisons et les commerces.

Le problème, c'est que la plupart de ces sites web se trouvent à l'étranger. Aucune loi ne régit vraiment ce type de sites web, a-t-il déclaré, ajoutant qu'il incombe à la personne qui possède la caméra de s'assurer qu'elle est sécurisée à l'aide d'un mot de passe.

C'est comme laisser vos fenêtres ouvertes. Si vous voulez de l'intimité, fermez vos rideaux, explique-t-il.

De son côté, Steve Waterhouse estime qu’il y a un trou dans la loi quant à la réponse des gouvernements à la diffusion d’images tournées dans des lieux privés situés au Canada.

C’est un problème qui persiste depuis 20 ans, c'est connu.

Une citation de :Steve Waterhouse

La loi est à réviser et les juristes le savent, le gouvernement le sait. Malheureusement le projet de loi 64 [du Québec, NDLR] a été mis en veilleuse récemment — ça montre que le gouvernement ne maîtrise pas la situation, selon M. Waterhouse.

Il indique que les images compromises pourraient être utilisées à des fins criminelles, comme pour faire du chantage et du harcèlement, mais que l’exploitation des données personnelles peut aller encore plus loin avec la popularité de l’Internet des objets.

L’Internet des objets, on parle de thermostats, de caméras, d'autres senseurs et capteurs dans votre maison — ça va créer davantage d’information et de métadonnées, explique-t-il.

Il y a une industrie florissante et lucrative qui sert à ramasser des données et à les revendre sans le consentement du citoyen.

Avec des informations d’Angelina King et de Jason Lo de CBC News

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