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Le « camp d'armée » de Tracadie soulève les passions depuis plus de 80 ans

L'ancien champ de tir de Tracadie

L'ancien champ de tir de Tracadie est un lieu prisé par les amants de la nature.

Photo : Radio-Canada / Alix Villeneuve

En 1939, l'armée débarque dans la région de Tracadie. C'est la Seconde Guerre mondiale et un vaste territoire de 180 km2 dans la Péninsule acadienne devient un lieu d'entraînement des militaires.

Quelques centaines d'Acadiens sont expropriés de leurs terres. Des communautés comme Charnissay et Saint-Michel sont rayées de la carte.

Octave St-Pierre

Octave St-Pierre

Photo : Gracieuseté

J'ai grandi près du camp d'armée, raconte Octave St-Pierre, un ex-enseignant âgé de 88 ans de St-Irénée.

Mon père avait deux terres. Il avait hérité d'une des terres de son père. Il a reçu 235 $ comme compensation pour une terre de 100 acres. C'était de peanuts, même pour l'époque, explique-t-il

Ce sentiment de dépossession, qui s'est manifesté de différentes façons durant des décennies, semble contribuer aujourd'hui à l'impression que le débat sur l'utilisation de l'ancien champ de tir représente, pour plusieurs, la goutte qui fait déborder le vase.

Sur la ligne de front

Gilles Benoit est installé à Summerside, à l'Île-du-Prince-Edward, depuis plusieurs années, où il est président de la Commission scolaire de langue française. Il voit de loin le débat qui s'engage autour du développement possible de bleuetières dans l'ancien champ de tir de Tracadie.

« Ça me fait un pincement au cœur. »

— Une citation de  Gilles Benoit

Quand je vois qu'on coupe la forêt sans contrôle, je trouve ça triste, affirme-t-il.

Gilles Benoît en entrevue dans son bureau.

Gilles Benoit a présidé le Comité d'action du camp militaire de Tracadie

Photo : CBC

S'il ressent aujourd'hui ces émotions, c'est parce qu'il s'est déjà retrouvé sur la ligne de front dans un combat pour la préservation de l'ancien champ de tir.

Vers le milieu des années 1980 et jusqu'au début des années 1990, il a présidé le Comité d'action du camp militaire, un regroupement qui s'opposait à la volonté de la Défense nationale de vouloir agrandir davantage le site d'entraînement militaire. L'armée voulait encore plus d'espace pour l'entraînement de ses systèmes de défense antiaérienne.

Ça touchait toutes les régions, Pont-Lafrance, Leech, Allardville... se souvient-il.

Un combat passionné

Le débat a soulevé les passions. Trois regroupements différents, qui n'étaient pas sur la même longueur d'onde au départ, ont été créés.

Ancien champ de tir de Tracadie

Les rivières ajoutent à la beauté du territoire.

Photo : Radio-Canada / Alix Villeneuve

Le soulèvement, dans ces années-là, c'était pour être en mesure d'utiliser ces terres-là pour la chasse, la pêche, les loisirs et une utilisation contrôlée des ressources naturelles Les gens se sont battus pour avoir accès à ces terres-là, explique-t-il.

Il se remémore cette pétition de plus de 12 000 noms qui a été remise au gouvernement fédéral.

Les politiciens

Gilles Benoit se souvient que des élus municipaux de la ville de Tracadie et du village de Sheila, de même que des présidents de districts de services locaux siégeaient au comité qu'il présidait.

Il souligne l'appui de deux hommes politiques néo-brunswickois, un conservateur et un libéral, qui ont contribué à la fermeture du champ de tir et au processus de décontamination : Bernard Valcourt et Doug Young.

Bernard Valcourt dans la Chambre des Communes

L'ancien ministre Bernard Valcourt dans la Chambre des communes.

Photo : La Presse canadienne / Chris Wattie

Bernard Valcourt avait déclaré, «C'est fini, on ne tirera plus au-dessus de la tête des Acadiens. Doug Young est devenu un ministre influent dans le gouvernement de Jean Chrétien. Ces deux politiciens-là ont fait une grande différence, se souvient Gilles Benoit.

Le projet d'agrandissement du champ de tir de la Défense nationale a finalement été abandonné. Le ministère fédéral a remis les terres à la province du Nouveau-Brunswick en 1997.

La cible numéro un et les cowboys

La fameuse cible numéro un du champ de tir s'est retrouvée au centre des débats pendant longtemps, se souvient Gilles Benoit.

Elle était alignée vers le village de St-Irénée On disait aux militaires: "Ça n'a aucun sens de continuer de vous entraîner de cette manière-là avec des jeunes pilotes d'avion. Vous allez finir par atteindre le village ou l'église", rappelle-t-il.

Ils n'ont jamais voulu déplacer cette cible-là pour avoir un accès plus sécuritaire. Ils nous ont toujours répondu qu'ils ne pouvaient pas la changer de place parce que ça aurait coûté trop cher, soutient Gilles Benoît.

« C'était un dérangement incroyable et j'oserais dire un manque de respect envers les villages environnants. »

— Une citation de  Gilles Benoit

Mais son pire souvenir demeure le comportement de certains pilotes, qu'il n'a jamais compris.

Quand j'étais petit gars les jeunes pilotes semblaient prendre un malin plaisir à survoler nos villages, comme St-Irénée, St-Pons, Benoit. Ils faisaient ça à très basse altitude. Je me souviens qu'on se bouchait les oreilles parce que c'était un bruit incroyable. Ça ébranlait les fondations des maisons, témoigne-t-il.

UN CF-18

Un avion de chasse CF-18

Photo : La Presse canadienne / Andrew Vaughan

Octave St-Pierre s'en souvient aussi.

Les avions, ç'a commencé au début des années 1950. Avant, c'était un vrai camp d'armée et on voyait les militaires arriver pour leur entraînement au sol. Mais, avec les avions, on n'était plus libres. Ils ont pris tous les moyens pour empêcher les gens d'entrer, dit-il.

Il n'a pas oublié les bruits assourdissants.

Ça faisait du tapage certain. Surtout quand ils lâchaient des bombes. La maison tremblait. Il y avait des fentes qui se faisaient sur les murs, lance-t-il.

Des regrets

Ce que Gilles Benoit constate par-dessus tout avec un certain dégoût aujourd'hui, c'est que les sacrifices de la population des environs, ce qu'il appelle carrément ses efforts de guerre, n'ont jamais été vraiment reconnus.

Je n'ai jamais entendu que le gouvernement canadien avait reconnu tous ces efforts par les communautés environnantes, déplore-t-il.

La Grande rivière Tracadie

La Grande rivière Tracadie traverse l'ancien camp militaire

Photo : Gracieuseté: Jeff Rousselle

J'aurais aimé voir le Parlement canadien reconnaître tous les efforts qui avaient été faits par nos communautés. D'abord, la perte des terres pour des sommes dérisoires. Les gens ont été expropriés puis ensuite incapables d'utiliser ces espaces verts. Et enfin, ils ont été continuellement dérangés par des avions qui volaient à basse altitude, soutient l'ex-président du Comité d'action du camp militaire de Tracadie.

« Je dois dire que j'ai un goût amer dans la bouche quand je vois ça. »

— Une citation de  Gilles Benoit

Il regrette également que la région n'ait pas non plus bénéficié de la construction d'importants bureaux de fonctionnaires fédéraux bien rémunérés, ce qui aurait pu avoir l'effet d'un baume.

On dirait qu'on s'en est lavé les mains assez facilement. On avait démontré les pertes économiques que la Péninsule acadienne avait subies du fait de la présence du camp militaire. Ça ne nous a jamais rien rapporté depuis le début. Puis, il y a eu un peu de décontamination du territoire, mais seulement en surface, , avance-t-il.

La Grande rivière Tracadie

L'ancien camp militaire est un paradis pour les amateurs de pêche et de chasse

Photo : Gracieuseté: Jeff Rousselle

Il se dit que la population est parvenue à unir ses efforts dans un but commun: la fermeture du champ de tir.

Mais il y a peut-être eu une partie qui a manqué, pour différentes raisons. Comment s'assurer que ça demeure un espace vert et un endroit agréable pour tout le monde? Il n'y a pas eu de suivi au sujet de son développement et de sa protection, assure-t-il.

Les générations suivantes

Octave St-Pierre, de son côté, ne semble guère plus optimiste que l'ancien président du comité d'action.

Le problème, c'est les coupes à blanc La faune va disparaître. C'est un peu l'histoire qui se répète, tranche-t-il.

L'ex-enseignant de mathématiques, maintenant octogénaire, sait faire des calculs.

Moi, à l'âge que je suis rendu, je ne veux plus me battre Mais, les générations suivantes ont besoin d'activités et de vivre. Tu ne peux pas leur enlever l'accès à ces terres, laisse-t-il tomber.

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