•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Envoyée spéciale

Être à la fois Américain et musulman après le 11 septembre 2001

Adolescents new-yorkais, ils ont été effarés par les attentats qui ont endeuillé leur pays et leur ont valu d’y être ostracisés. Vingt ans plus tard, ils misent sur l’éducation, le dialogue et le militantisme pour surmonter les obstacles et présenter leur communauté dans toute sa diversité. Témoignages.

Une femme tient deux piles de dépliants de campagne de Tahanie Aboushi.

En anglais, en espagnol, Tahanie Aboushi a courtisé diverses communautés culturelles, et a obtenu leur soutien, lorsqu’elle a tenté de remporter l’investiture démocrate au poste de procureur de Manhattan. Elle fait partie des Américains de confession musulmane qui s’engagent dans plusieurs aspects de la société et qui misent sur l’éducation et le dialogue pour présenter leur communauté dans toute sa diversité au reste des États-Unis.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Youssef Mubarez nous reçoit dans les locaux de l'entreprise familiale, dans le Queens. Sur l’une des étagères, il y a une photo de son père, originaire du Yémen, aux côtés de l’ex-maire de New York, Michael Bloomberg. Dans la cour, la présence de véhicules luxueux témoigne de la prospérité de l’entreprise qui vend et loue des guichets automatiques.

Nous en avons placé environ 5000 dans des commerces, yéménites ou non, partout dans New York depuis 20 ans, précise de sa voix douce et posée le jeune homme d’affaires.

Vingt ans qui n’ont pas été de tout repos.

Youssef Mubarez est assis et écrit à son bureau.

Youssef Mubarez, dans son bureau au sein de l'entreprise familiale de distribution de guichets automatique, dans le quartier Queens de New York.

Photo : Radio-Canada / Sean Conaboy

Le matin du 11 septembre 2001 – l’une des pires journées de l’histoire des États-Unis, insiste Youssef Mubarez –, il était en classe à Brooklyn. Pratiquement en face du quartier de Manhattan où s’élevaient les tours jumelles du World Trade Center, percutées par les avions détournés par les terroristes.

Il avait 13 ans. S’il ne se rappelle pas tous les détails de cette journée, il se souvient des questions qu'il se posait avec ses camarades, rassemblés dans l’auditorium au sous-sol de l’école après l’annonce de l’attaque.

Je ne me trouvais pas dans une école publique en train d'apprendre ce qui était arrivé au beau milieu d'élèves de multiples ethnies et religions, j'étais plutôt dans une école musulmane. On était effrayés, mais on se sentait aussi protégés, se rappelle-t-il.

On était tous dans le même bateau. On essayait de comprendre ce qui pourrait se passer une fois sortis de l’école. Est-ce qu’on nous attaquerait? Est-ce qu’on allait nous injurier, nous battre, nous crier dessus?

Grandir dans l’ombre du 11 Septembre

Natif de New York, ville où l’on compte environ un million de musulmans, Youssef Mubarez se souvient que grandir dans la foulée du 11 Septembre y a été difficile et étrange. On entendait toutes sortes de choses. Des gens nous appelaient "terroristes", "Ben Laden"... Parfois à la blague, parfois sérieusement, explique-t-il.

Le mot d’ordre au sein de la communauté était : discrétion.

Comme les autres musulmans américains, nous sommes en quelque sorte restés sous le radar pendant très longtemps. Surtout nous, d’origine yéménite.

L'une des branches d'Al-Qaïda, organisation responsable des attentats de 2001, est basée au Yémen, où elle a notamment lancé l'attentat-suicide meurtrier contre le destroyer américain USS Cole en 2000.

Nous étions en train de perdre notre identité. Ma mère me disait, quand j’étais jeune : "Ne dis pas aux gens que tu es musulman, ou Arabe", poursuit le trentenaire aux yeux clairs.

Mais son père ne s’est pas laissé intimider, et l’entreprise de guichets automatiques a tout de même grandi en se concentrant surtout au début, reconnaît-il, sur les commerces musulmans.

Toujours un parfum de soupçon

Ahmed Mohamed, originaire de la Louisiane, fait une pause dans son horaire chargé pour nous rencontrer à Central Park, au cœur de Manhattan.

Directeur juridique du Conseil des relations américano-islamiques, il souligne d'entrée de jeu que la communauté musulmane est diversifiée et qu’elle aspire aux mêmes choses que le reste des Américains : emplois, éducation, qualité de vie.

Il précise toutefois que bon nombre de ses coreligionnaires se sentent obligés, 20 ans après le 11 Septembre, de prouver leur patriotisme, leur allégeance aux États-Unis, et ce, plus que tout autre Américain, selon lui.

Dans un parc de New York, Ahmed Mohammed marche en discutant avec la journaliste Anyck Béraud.

Ahmed Mohamed, directeur juridique de la branche new-yorkaise du Conseil des relations américano-islamiques (CAIR), discute avec notre envoyée spéciale à New York, Anyck Béraud, en juin 2021.

Photo : Radio-Canada / Sean Conaboy

Instinctivement, certains vont se dire, avant de critiquer le gouvernement : "Je dois m’assurer que les gens comprennent bien que je suis Américain, que j’aime vraiment ça, vivre ici". C’est comme si l’islamophobie était internalisée.

Une citation de :Ahmed Mohamed, directeur juridique à New York du Conseil des relations américano-islamiques

Ahmed Mohamed affirme que le fait d’être musulman continue d’attiser les soupçons aux États-Unis. Un climat qui a par contre galvanisé la communauté, bien décidée à faire entendre sa voix.

De plus en plus de musulmans s’engagent en politique [...]. L’an dernier, plus de 170 d’entre eux se sont lancés dans diverses courses électorales aux États-Unis, illustre l’avocat.

S’engager pour se faire entendre et combattre la stigmatisation

Tahanie Aboushi prononce un discours de campagne, debout derrière un podium installé dans un parc, à Harlem. Elle est entourée de personnes venues la soutenir.

Tahanie Aboushi en campagne, ici dans le quartier de Harlem. Elle a terminé 3e lors de l'investiture démocrate pour choisir un candidat à l'élection au poste de procureur du district de Manhattan. Ses appuis étaient variés : groupes de défense LGBTQ, diverses communautés culturelles, des politiciens comme le sénateur du Vermont Bernie Sanders, des artistes comme le rappeur Snoop Dogg et l'actrice et militante Cynthia Nixon (3e à partir de la droite sur la photo).

Photo : Radio-Canada / Anyck Beraud

Tahanie Aboushi a tenté de remporter l’investiture démocrate en vue de l’élection au poste de procureur du district de Manhattan, qui aura lieu en novembre prochain. L’inclusion est l’un des chevaux de bataille de cette avocate spécialisée dans la défense des droits civiques.

Nous sommes Américains. Et parce que nous sommes fiers de faire partie de ce pays, il faut s’assurer que toutes les communautés musulmanes, peu importe leur origine, et même les communautés non musulmanes, soient traitées équitablement, assure-t-elle.

D’un ton ferme ponctué d’indignation, la jeune femme, née à New York de parents palestiniens, dit avoir compris dès l’adolescence le besoin de se faire entendre. Elle a elle-même souffert de la montée de l'islamophobie qui a suivi les attentats du 11 Septembre tout en étant meurtrie par ce qui était arrivé aux États-Unis.

C’était difficile pour moi d’essayer de concilier tout ça, en tant qu'étudiante. Mais j’y ai aussi vu une occasion pour nous de repousser la haine le plus possible en recourant à l’éducation, à l’amour, à l’empathie, au dialogue, dans l’État de New York et aux États-Unis.

Une citation de :Tahanie Aboushi, avocate spécialisée dans la défense des droits civiques

En 20 ans, les musulmans américains ont eu leur lot de vexations, comme le décret de l’ex-président républicain Donald Trump interdisant aux ressortissants de plusieurs pays musulmans d’entrer aux États-Unis. Un décret surnommé Muslim Ban et que le démocrate Joe Biden a annulé peu de temps après son arrivée à la Maison-Blanche.

Je suis persuadé que s’il n’y avait pas eu les attentats du 11 Septembre, jamais il n’y aurait eu de Muslim Ban 15 ans plus tard, croit pour sa part Youssef Mubarez.

Une foulée assemblée pour dénoncer le décret.

L'une des manifestations contre le décret de Donald Trump, à Boston, au Massachusetts, en janvier 2017.

Photo : Reuters / Brian Snyder

Youssef Mubarez était, tout comme Tahanie Aboushi, de ceux qui ont protesté contre ce décret. En plus de de son travail, il est aussi président de la YAMA, une association regroupant 3000 commerçants américano-yéménites, en grande partie des propriétaires de bodegas, commerces à mi-chemin entre un dépanneur et un casse-croûte.

Il a notamment participé à l’organisation d’une grève pour montrer l’impact des Américains de confession musulmane sur l’économie du pays.

Le trentenaire est fier de cette mobilisation. Il n'était plus question de nous cacher, dit-il.

Il insiste sur l'importance pour les musulmans américains de continuer à expliquer qui ils sont, afin que ce soit bien compris aux États-Unis. Pour venir à bout de la stigmatisation.

Tahanie Aboushi est du même avis, même si elle croit que le climat est meilleur que dans la foulée du 11 Septembre.

Les gens ont eu la chance de digérer [ce qui s'est passé], de lire à ce sujet et de parler avec des musulmans. Mais on peut mieux faire pour que l’on entende des experts musulmans à notre sujet, au lieu de laisser d’autres parler en notre nom ou essayer de décrire notre réalité, explique-t-elle.

Vingt ans ont passé. Cela peut sembler lointain, voire étranger pour certains, reconnaît Tahanie Aboushi. Mais pour bien des gens qui vivent ici, pour ceux qui, comme moi, se sont vu définir à la lumière des attentats, et en ont senti l'impact sur leur éducation en grandissant : c’est encore bien présent.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !