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Analyse

La fin des libertés à Hong Kong

 Un client à un kiosque à journaux de Hong Kong.

Un client achète la dernière édition du « Apple Daily » à Hong Kong.

Photo : Reuters / LAM YIK

À Hong Kong, le dernier quotidien d’opposition encore existant sur papier, le Apple Daily, vient d’annoncer sa fermeture définitive. Son dernier numéro, paru le jeudi 24 juin, a été vendu à un million d’exemplaires; les Hongkongais se sont rués vers les kiosques à journaux pour conserver le souvenir d’une époque désormais révolue.

Avec son directeur, son propriétaire et d'autres hauts responsables en prison, avec ses comptes bancaires gelés, ce tabloïd à sensation doublé d’un vrai journal politique, qui avait embrassé la cause démocratique et – jusqu'ici – résisté aux pressions des autorités locales et chinoises, a annoncé qu'il ne pouvait plus faire face à ses dépenses.

La police a effectué deux perquisitions au cours des 10 derniers mois, la publication étant soupçonnée d'avoir violé la « loi sur la sécurité nationale » imposée par Pékin il y a un an.

Arrêté lors du premier raid, en août dernier, son financier et fondateur Jimmy Lai est en prison, dans l'attente d’un procès en vertu de cette loi. Et puis, ce mercredi 23 juin, lors d’une rafle en forme de coup de grâce, c’était au tour du rédacteur en chef d’être appréhendé.

Une autonomie quasiment disparue

L’étau se referme inexorablement sur les libertés dans la péninsule, qui se déclare toujours officiellement région autonome chinoise, mais qui, dans les faits, ne l’est pratiquement plus.

Depuis un certain temps déjà, les autorités de Pékin ont décidé qu’elles n’attendraient pas jusqu’en 2047 pour décréter que la récréation est terminée. Rappelons que l’engagement officiel de la Chine, après la rétrocession de 1997, était d’accorder à Hong Kong – sous le fameux slogan « Un pays, deux systèmes » – un demi-siècle de libertés à l’occidentale, malgré la souveraineté chinoise.

Au lieu de ça, peut-être dès 2015, et certainement devant les incroyables manifs de l’été 2019, ouvertement antichinoises, décision a été prise, par Pékin, de procéder immédiatement et de couper de moitié le délai promis.

La décision, donc, de remodeler Hong Kong pour en faire une grosse ville chinoise comme les autres, en broyant l’esprit frondeur et le goût de la liberté qui la caractérisaient.

Dans cette ville à nulle autre pareille, l’existence de vrais journaux qui ne recrachent pas la ligne du parti était un ingrédient unique et, on le voit bien aujourd’hui, intolérable pour les autorités de Pékin.

Dans les rues de Hong Kong en 2019

J’ai séjourné à Hong Kong une dizaine de jours en juillet 2019. J’ai pu y voir cet esprit frondeur, dans quelques-unes des manifestations géantes de cet été-là. Probablement les plus grosses au monde en chiffres absolus : jusqu’à un million et demi de personnes, selon les sources. Des gens qui refusaient la mainmise de Pékin réclamaient de vraies élections libres, le contrôle de la police, le maintien de la liberté d’expression.

Cette liberté existait toujours à l’époque, mais était déjà menacée.

Beaucoup pressentaient en 2019 – des journalistes l’écrivaient, des gens vous le disaient dans la rue – qu’une tempête se préparait.

Durant ces incroyables journées d’il y a deux ans, on sentait la détermination des manifestants, mais aussi un pessimisme, voire un certain fatalisme devant le Léviathan chinois. C’était David contre Goliath, mais où Goliath finit par gagner.

Le coup de massue du 30 juin 2020

De fait, les événements se sont précipités depuis un an. La fermeture, en cette fin juin 2021, du Pingguo Ribao (aussi appelé Apple Daily parce qu’il publiait également une version Internet en anglais) est peut-être la dernière étape d’une brutale reprise en main qui avait commencé il y a tout juste un an.

Élément capital de cette stratégie de l’écrasement : le passage, le 30 juin 2020, d’une loi dite de sécurité nationale, spécialement écrite pour Hong Kong, passée en catimini à Pékin, par-dessus la tête de la législation locale, complètement mise à l’écart dans l’opération.

Depuis, la tempête est en effet arrivée de Pékin : une cascade impressionnante qu’on n’avait pas vraiment vue venir et qui – détail capital – a su faire l’économie d’une répression physique massive, de type Tiananmen 1989, que certains craignaient et évoquaient, mais qui n’est jamais venue, car elle n’a pas été nécessaire.

Pékin a plutôt opté pour la prise de l’ours, pour l’étouffement progressif, et ça a marché!

Les termes de cette loi ont été définis de façon très vague, ce qui en a permis l’utilisation arbitraire et tous azimuts : contre les réunions, les écrits, les déclarations, les opinions. Une loi qui prohibe tout acte de « sécession, de subversion, de terrorisme et de collusion avec des forces extérieures étrangères », avec à la clé des peines allant de trois ans de prison à la perpétuité.

Dans les faits, la formulation de ce texte est si générale que n’importe quel acte qui déplaît aux autorités peut être considéré comme une menace pour la sécurité nationale.

La résistance brisée des Hongkongais

Son effet d’intimidation a été foudroyant. Comme si quelque chose – à l’été 2020, et sur fond de torpeur covidienne – s’était tout à coup cassé dans la volonté de résistance des Hongkongais (ou, pour être plus précis, des quelque 60 % de Hongkongais qui appuyaient le mouvement, selon les évaluations de la presse indépendante).

Certes, quelques petits groupes font encore des espèces de « veillées aux chandelles » avec leurs cellulaires (comme ce mardi 22 juin devant les bureaux du Apple Daily), mais ils n’ont plus rien à voir avec les marées humaines de 2019.

Les manifestations comme celles, traditionnelles à Hong Kong, du 4 juin (commémoration du massacre de Tiananmen) et du 1er juillet (rétrocession de Hong Kong) sont désormais interdites.

Durant cette cascade d’événements déclenchée par la loi du 30 juin 2020, les fondements mêmes de l’autonomie de Hong Kong se sont effondrés, à vitesse grand V, les uns après les autres : le droit d’assemblée, la liberté d’opinion, et maintenant la presse libre, avec les comptes bancaires saisis et les arrestations des responsables du Apple Daily, pour des éditoriaux écrits en 2019, durant les grandes manifestations, dont certains avaient appelé à des sanctions contre Pékin.

La boucle est en train de se boucler. La chape de plomb retombe.

Comme le dernier acte des libertés à Hong Kong.

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