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Analyse

Pedro Sanchez et les Catalans : jusqu’où iront le dialogue et la réconciliation?

Une femme tient une affiche indiquant que la Catalogne n'est pas l'Espagne.

Manifestation après la condamnation des leaders indépendantistes

Photo : Reuters / Vincent Kessler

Le premier ministre espagnol Pedro Sanchez a fait adopter ce 22 juin une décision qui était déjà connue et fort discutée en Espagne depuis plusieurs jours : accorder un indulto (« grâce » ou « pardon », en espagnol) à neuf responsables indépendantistes, condamnés en 2019 à des peines allant de 9 à 13 ans de prison, à la suite du référendum unilatéral avorté du 1er octobre 2017 en Catalogne.

Il a présenté cette mesure comme un geste de réconciliation, visant à envoyer un message de concorde et de dialogue pour faire baisser la tension sociale.

Ce geste du premier ministre socialiste est plutôt bien reçu en Catalogne, mais nettement moins dans le reste de l’Espagne.

Dans les sondages des dernières semaines, alors que la nouvelle de l’indulto envers les séparatistes se profilait à l’horizon, l’ensemble des Espagnols se déclarait à 60 % hostiles à toute mesure du genre.

Il y a même eu une importante manifestation, assez agressive, de la droite et de l’extrême droite à Madrid, le 13 juin. Alors qu’en Catalogne, au contraire, on se disait à 70 % en faveur d’une libération de ceux que beaucoup, là-bas, appellent des prisonniers politiques.

Un sondage publié juste avant la décision au conseil des ministres du 22 juin au matin ne donnait que 53 % d’Espagnols hostiles, un chiffre à la baisse, que le premier ministre a dû prendre comme une relative bonne nouvelle.

Plusieurs centaines de milliers de manifestants catalans dans une rue de Barcelone

Plusieurs centaines de milliers de manifestants catalans dans une rue de Barcelone

Photo : Reuters / Albert Gea

Ces chiffres, on doit les ajuster à la hausse (d’environ 10 %) si on veut mesurer l’opinion de l’Espagne, moins la Catalogne. Là, on retrouve quand même deux tiers des Espagnols non catalans qui sont contre toute mansuétude envers ceux qui ont essayé de séparer de l’Espagne cette riche région de la côte méditerranéenne, peuplée de 7,5 millions d’habitants.

De ce nombre, plusieurs, qui ont manifesté le 13 juin à la Plaza de Colón, dans la capitale espagnole, sont allés jusqu’à crier à la trahison envers la patrie en demandant : Mais que fait le roi?

Donc, en 2021, alors que la question catalane est en quelque sorte gelée, ces deux parties du pays restent divisées par un mur d’incompréhension, voire d’hostilité.

Une grâce, pas une amnistie

Pedro Sanchez derrière un lutrin

Le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez

Photo : Reuters / Sergio Perez

Le premier ministre a bien tenu à préciser qu’il s’agissait d’une grâce partielle et surtout pas d’une amnistie. D’abord, parce que l’amnistie aurait exigé l’adoption d’une loi, donc un débat au parlement, qui aurait été acrimonieux et même difficile à faire passer, en raison de la très courte majorité du gouvernement socialiste.

Mais aussi, parce que Sanchez ne le veut pas, et qu’il y a une différence de fond : une amnistie revient à dire que la condamnation était une erreur.

De plus, certains personnages comme l’ancien président Carles Puigdemont, toujours exilé en Belgique, auraient été touchés, immunisés par une amnistie, ce que ne veut pas ce gouvernement, même socialiste et même plus ouvert sur la question que la droite et l’extrême droite nationalistes espagnoles.

Donc, une grâce conditionnelle, limitée, avec des personnes libérées comme l’ancien vice-président Oriol Junqueras, mais qui resteront sous surveillance, avec privation d’éligibilité. Pour ce dernier, par exemple, ce sera officiellement : Pas touche à la politique, pour cinq ans!

Les libérés entre la joie et la critique

Chez les premiers concernés, les prisonniers libérés après trois années et demie de réclusion (y compris plus d’un an en prison dans l’attente de leurs procès), les commentaires oscillaient entre l’expression d’un soulagement personnel et la critique d’une mesure insuffisante.

Il y a par exemple Jordi Cuixart, président de l’association Omnium, très présent avant 2017 dans la mobilisation des indépendantistes et dans la préparation des consultations populaires (le faux référendum de novembre 2014, qui se voulait une répétition générale, et puis le vrai de 2017). Cuixart a déclaré : Les pardons ne résolvent pas le conflit politique fondamental entre la Catalogne et l’Espagne.

Pour Oriol Junqueras (ex-vice-président et leader de la Gauche républicaine, un parti indépendantiste fondé dans les années 1930), le geste de Sanchez est ambigu. Les grâces démontrent les faiblesses de l’appareil d’État. Les décisions prises par certains de ces appareils ne résistent pas à l’examen de la justice européenne. L’État cherche désormais à se dédouaner des mesures abusives prises par le passé.

Junqueras fait directement allusion au système de justice espagnole qui, jusqu’à ce jour, conserve des concepts très 19e siècle comme la rébellion et la sédition, assortis de peines anormalement lourdes, comme cette crise l’a fait découvrir au monde.

La justice espagnole visée

L’Espagne est justement dans le collimateur du Conseil de l’Europe (groupe de 47 pays, distinct de l’Union européenne, et qui s’occupe en priorité de questions d’État de droit et de démocratie). Le Conseil a récemment produit un rapport blâmant l’utilisation des concepts de rébellion et de sédition par l’État espagnol dans la crise catalane. D’ailleurs, le gouvernement Sanchez a justement le projet de réviser son code pénal pour le moderniser et l’ajuster aux normes européennes.

Le politicien catalan emprisonné Jordi Sanchez.

Jordi Sanchez est un des indépendantistes catalans jugés pour leur rôle dans la tentative de sécession de la Catalogne en 2017.

Photo : Reuters / POOL New

La grâce est souvent perçue comme un geste magnanime, humanitaire. Ici, elle est plutôt présentée par Madrid comme une mesure de salut public, d’assainissement de l’atmosphère, comme un geste politique, en somme.

Le chef du gouvernement espagnol a insisté sur cet aspect du retour au politique. Selon lui, ce conflit, que la droite au pouvoir jusqu’en 2018 avait cantonné aux recours en justice (avec des jugements penchant toujours du même bord) et aux opérations de police (comme celles de la Guardia civil dans les rues de Barcelone, le 1er octobre 2017), doit désormais être déplacé sur le terrain de la politique et du dialogue.

Le président indépendantiste de la Catalogne, Père Aragonès, a saisi au vol cette belle ambition de Sanchez. Allons sur le terrain politique, lui a-t-il répondu et, du même souffle, il a réclamé l’organisation – mais cette fois, concertée entre Madrid et Barcelone – d’un référendum d’autodétermination décisionnel.

Aragonès a dit : Il est temps d'organiser un référendum concerté qui bénéficie du soutien international, un référendum souhaité par une grande majorité de citoyens catalans.

Pas pour tout de suite

Il y a loin, très loin de la coupe aux lèvres. Parce que, malgré l’ouverture et le désir de dialogue exprimés sincèrement par Pedro Sanchez, et malgré le fait que Sanchez lui-même reconnaît explicitement qu’un très grand nombre de Catalans (en fait, 50 %) votent toujours pour les indépendantistes... eh bien, d’un tel référendum légal et décisionnel, il n’est absolument pas question pour l’instant!

Il affiche un air sévère et lève l'index qu'il pointe d'une façon accusatrice.

L’ex-président de la Catalogne, Carles Puigdemont

Photo : Associated Press / Francisco Seco

Lorsque les nationalistes catalans demandaient : Pourquoi les Écossais, pourquoi les Québécois ont pu voter, mais pas nous? la réponse sèche de la droite au pouvoir était : Parce que c’est l’Espagne et parce que c’est illégal. Fin de la discussion.

De son exil belge, l’ancien président Carles Puigdemont a qualifié, dans une interview à Libération, la grâce des neuf prisonniers de timide premier pas. Mais il a ajouté du même souffle qu’il n’y a selon lui, dans ce geste, aucune réparation ni résolution politique.

Pour Puigdemont, les questions de la nation catalane et de l’unité de la patrie espagnole forment un tabou dont on ne peut discuter rationnellement en Espagne.

M. Sanchez, lui, affirme qu’il veut discuter. On va voir jusqu’où il voudra ou pourra aller.

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