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« Je ne peux vivre sans participer au changement », dit le sociologue Guy Rocher

Guy Rocher debout sur la terrasse de la Nouvelle Maison de Radio-Canada.

Le sociologue Guy Rocher, ici sur la terrasse de la Nouvelle maison de Radio-Canada, s'est prêté à une grande entrevue avec Anne-Marie Dussault en juin 2021.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Sociologue réputé diplômé de Harvard, Guy Rocher n'est jamais resté dans sa tour d'ivoire. Au contraire, il est de ceux qui ont donné au Québec un système scolaire public de la maternelle à l'université et une Charte de la langue française. Dans une grande entrevue accordée à Anne-Marie Dussault à l'émission 24•60, ce penseur en action, fort de 97 années d'existence, contemple sa société et « son » siècle.

Dans le tournant des années 1920-1930 qui ont vu grandir Guy Rocher, il y avait des routes et des ponts à construire et son père, Barthélémy, le voyait ingénieur.

D’une certaine manière, celui qui allait devenir l’un des premiers sociologues de la Belle Province ne l’a pas déçu. Car cet intellectuel engagé a jeté les ponts entre le Québec d’avant la Révolution tranquille et la modernité.

Il a participé à la commission Parent, dont le rapport de 1500 pages a été si fondamental pour l'éducation au Québec qu'il fut à la fois un point d'arrivée et un point de départ, selon Claude Corbo, auteur de L'éducation pour tous : une anthologie du rapport Parent. Il a contribué à la rédaction de la Charte de la langue française et de la loi 101, qui a fait du français la langue officielle de l’État et des tribunaux au Québec, la langue au travail, dans l’enseignement, dans les communications, dans le commerce et dans les affaires.

À l’idée qu’il a été l’un des grands bâtisseurs de cette révolution en apparence sans heurts, Guy Rocher sourit. Je me suis toujours tenu loin des vrais révolutionnaires, mais ça me fait plaisir d’être associé à la révolution […] peut-être pas si tranquille que ça finalement.

Né en 1924 à Berthierville, dans Lanaudière, ce professeur émérite de l’Université de Montréal et chercheur associé au Centre de recherche en droit public (CRDP) est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont l’incontournable Introduction à la sociologie générale (1969), vendu à plus de 130 000 exemplaires au Québec et traduit en six langues. En 2009, Le Petit Larousse l’a élevé au rang de personnalité en lui attribuant un rôle décisif en matière de politique linguistique, culturelle et scientifique pour le Québec.


Le sociologue Guy Rocher.

Pour le sociologue Guy Rocher, la société québécoise a montré des aptitudes pour le changement, même si elle était imprégnée d'« un conservatisme profond et diffus ».

Photo : Ivanoh Demers

À 97 ans, ce docteur en sociologie de l’Université Harvard est à même de témoigner que le Québec est l’un des pays qui a connu le plus grand nombre de changements en peu de temps.

C’est difficile de trouver ailleurs dans le monde un pays où la population a accepté tant de changements en si peu de temps. Des changements de mentalité, de structures et d’organisation sociale et d’idéologies profondes.

Une citation de :Guy Rocher, en entrevue à 24•60 au micro d’Anne-Marie Dussault, en juin 2021

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la société profondément et infiniment religieuse du Québec a commencé à s’ébranler.

Ça se lézardait, décrit Guy Rocher.

La suite est connue. Après avoir dominé la politique québécoise pendant plus d’un quart de siècle, le premier ministre Maurice Duplessis – surnommé le Chef par ses partisans – décède en fonction en 1959. Neuf mois plus tard, le Québec porte au pouvoir les libéraux de Jean Lesage, dont le slogan électoral était C'est le temps que ça change.

C'est le début de la Révolution tranquille. Entre autres transformations, le gouvernement Lesage poursuit l’objectif clair de réformer le système d’éducation de la province. Et c’était pressant. À l’aube des années 1960, seulement 13 % des jeunes Québécois francophones terminaient leur 11e année. À peine 4 % fréquentaient l’université. Ce chiffre était de 11 % pour les anglophones du Québec.

Le jeune sociologue Guy Rocher siège à la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec, ou commission Parent : La première décision laïque que nous avons prise à la commission Parent, c’est la création du ministère de l’Éducation en 1963-1964 […]. Nous établissions dans l’État une institution laïque, qui avait autorité à la fois sur les catholiques, les protestants, les juifs, tout le monde.

Dans ce grand coup de tonnerre éclate le pouvoir qu’exerçait, jusqu’alors, l’Église catholique sur le Québec. Et pas uniquement sur le système éducatif, mais sur tout, insiste Guy Rocher.

Le grand changement, bien sûr, c’est cette laïcisation de la société québécoise, à la fois dans ses structures, éducation, santé, le droit… Tout!

Une citation de :Guy Rocher, en entrevue à 24•60 au micro d’Anne-Marie Dussault, en juin 2021
Guy Rocher en entrevue avec Anne-Marie Dussault.

Guy Rocher affirme avoir reçu, dans les années 1950, des journalistes du Canada anglais qui lui demandaient « pourquoi le Québec était dominé par le clergé ». Vingt ans plus tard ces mêmes journalistes lui demandaient « pourquoi les Québécois étaient devenus tellement laïques ».

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La laïcité, fondement de l'école publique

Guy Rocher a beau avoir traversé le siècle, les causes auxquelles il s’est consacré n’ont rien perdu de leur actualité.

À preuve, deux lois phares du gouvernement de François Legault y font écho : la Loi sur la laïcité de l'État, adoptée en juin 2019 et le projet de loi 96 sur le français, langue officielle et commune du Québec.

Dans les deux cas, Guy Rocher a pesé de tout son poids pour les appuyer. Lors des consultations particulières sur le projet de loi 21, en juin 2019, le sociologue a applaudi la volonté du gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) d’interdire le port de signes religieux chez les employés de l’État, y compris les enseignants. Si le Québec faisait le contraire, a-t-il argumenté, il irait à contre-courant de ce qu’a été et de ce qu’a voulu la société québécoise, et en particulier le milieu scolaire, depuis 50 ans.

Pour Guy Rocher, la laïcité est le fondement de l’institution publique qu’est l’école ou l’université. Comme enseignant […], je n’avais pas le droit d’utiliser ma chaire pour exposer mes convictions politiques ou religieuses! Et j’ai toujours voulu respecter les convictions religieuses de mes étudiants, et c’est ça, pour moi, le fondement de la laïcité : le respect de toutes les convictions religieuses, et donc, l’égalité des religions.

Quant au projet de loi 96, qui vise à faire du français la seule langue du Québec et à renforcer son statut dans toutes les sphères de la société, Guy Rocher le qualifie de grande mission.

Et il souhaite à Simon Jolin-Barrette, le ministre qui en est le porteur, d’être le Camille Laurin de la CAQ, comme il l’avait confié au quotidien Le Devoir, en avril dernier.

Participer au changement

Le sociologue Guy Rocher.

« Si nous ne réussissons pas à faire revivre à la fois la langue française et la culture française, nous allons vers une balkanisation de notre société québécoise », affirme Guy Rocher.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Guy Rocher voue une grande admiration à Camille Laurin, considéré comme le père de la loi 101. De deux ans son aîné, Camille Laurin avait fait comme Guy Rocher son cours classique au Collège de l'Assomption. À l’animatrice Catherine Perrin en 2019, Guy Rocher a confié avec humour que son père, Barthélemy, considérait que les collèges classiques formaient des gens qui étaient économiquement inutiles : médecins, avocats, notaires.

Malgré tout, le jeune Guy s’épanouira dans ce système élitiste, qui favorisait 5 à 10 % de la population. Son biographe, Pierre Duchesne, avance que parmi les pères, c’est-à-dire les religieux, Guy Rocher trouve une figure paternelle importante, lui qui a perdu le sien à l’âge de huit ans.

Sa mère, qui trouve une maison en face du collège, convainc les religieux de laisser son fils venir dormir à la maison. Rare permission dans ce sérail qui enrégimente nuit et jour.

Dans cet univers autoritaire et dogmatique, le jeune collégien est attrapé avec bonheur par la Jeunesse étudiante catholique (JEC). Ce mouvement fera de lui, à jamais, un militant, un combattant, un agent de changement. Il sort de sa coquille et brasse la cage pour qu’on soit un peu pris au sérieux, nous, les petits gars!

Cette première indignation lui fait découvrir qu’il ne peut pas vivre sans participer au changement. Ce désir ne le quittera jamais.

Je suis un intellectuel, mais un intellectuel engagé. Je ne peux pas faire autrement.

Une citation de :Guy Rocher, en entrevue à 24•60 au micro d’Anne-Marie Dussault, en juin 2021

Des porteurs d’eau

Les collèges classiques seront abolis dans la foulée de la commission Parent. Et il était temps, estime le sociologue, parce que le Québec accusait un retard considérable.

Nous disions de nous que nous étions des porteurs d’eau […] parce que nous étions sous-scolarisés et c’était le grand choc au début des années soixante. Nous, les francophones, étions la population la plus sous-scolarisée au Canada. Et puis la moins prête à entrer dans le monde industriel qui se développait rapidement, le monde des nouvelles technologies, qui apparaissaient déjà.

Et si ce coup de barre n’avait pas été donné? Nous serions restés un pays colonisé, affirme Guy Rocher. C’est-à-dire un pays dans lequel la majorité de la population, étant peu instruite, sert de main-d’œuvre pas instruite pour des capitaux qui viennent s’installer. C’est ça une colonie. Nous aurions été le petit peuple colonisé, c’est ça qui nous attendait si on ne changeait pas. C’était déjà cela en quelque sorte.

1976, autre coup de tonnerre, le Parti québécois prend le pouvoir, René Lévesque à sa tête.

Son ministre d'État au Développement culturel, Camille Laurin, fait appel à son ancien camarade de collège pour contribuer à la rédaction de la Charte de la langue française. C’est la controversée loi 101, adoptée en 1977 par l’Assemblée nationale du Québec et dont la genèse s’inscrivait dans une importante crise linguistique.

Nous avions un problème important : les enfants d’immigrants allaient tous à l’école anglaise. […] Et là on se disait : qu’est-ce que ça veut dire? Ça veut dire que notre culture française n’attire pas les immigrants. Et si on continue ainsi pendant l’avenir, progressivement, la population anglophone gagne, gagne, gagne.

Une citation de :Guy Rocher, en entrevue à 24•60 au micro d’Anne-Marie Dussault, en juin 2021

Pour résoudre ce problème collectif, l’État québécois impose l’école française à tous les enfants d’immigrants, et ne permet la fréquentation de l’école anglaise qu’aux enfants dont les parents avaient eux-mêmes étudié en anglais, au Québec ou au Canada.

Guy Rocher en est persuadé, ce grand combat pour la survie du français en Amérique n’est pas terminé. En 1977, il fallait franciser les enfants d’immigrants; aujourd’hui, ce sont les adultes immigrants qu’on doit franciser sans arrêt […], dit-il.

Guy Rocher approuve que le gouvernement Legault prenne le grand projet de la loi 101 dans le monde d’aujourd’hui et jette les bases d’une politique de francisation des immigrants, des milieux de travail et de l’éducation.

Sinon, si nous ratons l’occasion, je crois que nous allons vers un avenir de plus en plus inquiétant pour la culture française et la langue française au Québec.

Aux yeux du sociologue, la Révolution tranquille qui s’est amorcée il y a près de soixante ans est toujours à compléter, à poursuivre. Il s’indigne, d’ailleurs, de certains retours en arrière. Il déplore à cet égard le relâchement culturel et linguistique qu’il dit constater notamment dans les médias et au sein des familles. On a une culture à sauver, insiste-t-il.

Au chapitre des retours en arrière, Guy Rocher cite également la persistance, dans le système scolaire québécois, d’établissements d’enseignement privé qui déséquilibrent notre système d’éducation en lui conférant un caractère élitiste.

Ce n’est pas un système [d’éducation] dans lequel il y a égalité d’accès. Il y a un problème de justice qui est encore à régler dans notre système d’éducation. Ça m’indigne.

Une citation de :Guy Rocher, en entrevue à 24•60 au micro d’Anne-Marie Dussault, en juin 2021
Le sociologue Guy Rocher.

Guy Rocher a reçu de nombreux honneurs, dont celui d'être fait grand officier de l'Ordre national du Québec. « Je me dis que c’est étonnant d’avoir vécu si longtemps pour pouvoir bénéficier de ces honneurs », s'ébahit-il.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La crise d’Octobre, qui avait incité le gouvernement du Canada à invoquer la Loi sur les mesures de guerre, a fait de Guy Rocher un indépendantiste.

Mais le nonagénaire sait qu’il ne verra pas le Québec indépendant de son vivant. Il n’a pas gagné tous ses combats… Il en reste encore!, s’exclame-t-il dans un rire amusé, avec l’enthousiasme du sociologue qui a tout son temps.

Après tout, un siècle, c’est peut-être long dans la vie d’un être humain, mais c’est très court dans la vie d’une société.

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