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Des immigrants en deuil souffrent du manque d’accompagnement au Canada

Une église où le cercueil de la défunte est ouvert devant une assemblée.

Rentrer ou non dans son pays d'origine lorsqu'un proche y meurt est une question que l'on se pose en tant qu'immigrant, d'après Yann Vivette Tsobgni.

Photo : Radio-Canada / Noémie Moukanda

Rituels, symboles de deuil, expression libre des émotions et soutien communautaire sont des étapes qui peuvent manquer au processus de deuil vécu par certains immigrants parce qu’ils ne peuvent pas les reproduire au Canada. Leur deuil est encore plus difficile à vivre, selon une psychologue.

Pour expliquer les symboliques de deuil qui ne peuvent pas être reproduites ici, Yann Vivette Tsobgni, psychologue de formation spécialisée en approche interculturelle de la santé mentale, raconte son histoire personnelle.

Lorsque mon père est décédé, dit-elle, il fallait garder le vêtement que je portais au moment de l’annonce du décès jusqu’au jour de l’enterrement.

De plus, on ne porte pas de chaussures. Tu marches pieds nus partout. Chose qu’on peut faire à la maison ici, mais la symbolique n’est pas la même, dit-elle.

Tu ne te laves pas. Tu manges dans la même assiette… qu’on ne lave pas, qu’on essuie. C’est vraiment pour montrer à quel point on souffre… Est-ce qu’ici, je peux marcher pieds nus dans la rue? Non!

Une citation de :Yann Vivette Tsobgni, psychologue

Manque de soutien communautaire

Il y a deux mois, la Torontoise d’origine marocaine Laila Fateh a perdu son mari. Il est mort subitement à la suite d’un malaise. Dès l'instant où son mari est décédé, Laila raconte qu'elle a dû prendre en main les démarches administratives en plus de vivre son deuil.

Elle ajoute que, si elle avait été au Maroc, un proche se serait occupé des formalités administratives, une façon de prendre soin de la veuve.

Chaque fois, je devais fournir des informations liées à mon mari, c’était très pénible. J’étais confrontée encore une fois, plusieurs fois, au décès de mon mari.

Une citation de :Laila Fateh, Toronto

Laila vit au Canada depuis une dizaine d’années. Elle explique que le manque de soutien social et de repères culturels qu’elle a vécus a fait en sorte que, pour la première fois, elle s'est sentie comme une étrangère au Canada.

Pour moi, le Canada, c’est mon pays, mais durant le deuil… je me suis sentie étrangère… J’avais besoin de la présence réelle, tangible de ma famille, confie-t-elle, un sanglot dans la voix.

La dimension collective du deuil

Pour le soutien psychologique, Laila est suivie par un thérapeute. Mais ce n’est pas suffisant, dit-elle. Elle explique que culturellement au Maroc, la famille, le voisinage seraient chez elle, à la soutenir, à lire le Coran.

Il n’y avait que moi et ma sœur, ici, dit-elle. Même sans la pandémie, Laila se sentirait isolée, seule.

Elle dit qu’elle avait besoin de bruits, du va-et-vient de ses proches dans sa demeure, de nombreuses visites des membres de sa communauté, ce qui n’aurait pas manqué au Maroc. Alors qu’au Canada les gens ne peuvent pas cesser toutes leurs activités pour être en permanence auprès d’une personne en deuil.

La psychologue Yann Vivette Tsobgni affirme qu'en général, dans leur pays d’origine, des immigrants africains ne vont pas vers un professionnel, thérapeute ou psychologue pour faire leur deuil, comme dans le cas de Laila.

Le deuil a une dimension collective, familiale… On a besoin de pleurer ensemble, dit-elle. Elle conseille toutefois d’aller voir des professionnels. C’est un outil qui peut aussi aider à traverser le deuil même si ça ne remplace pas les rituels, dit la psychologue.

L’annonce du deuil

Pour une personne qui vit à l’étranger, le téléphone est un des moyens par lequel on annonce un décès quand il a lieu dans son pays d’origine.

Cette façon de faire est différente du soutien traditionnel. Dans certaines communautés africaines, il y a des préparatifs qui se font en amont avant d’annoncer à quelqu’un la perte d’un être cher.

Souvent, quand quelqu’un meurt en Afrique, on ne l’annonce pas à ses proches au téléphone parce qu’on veut s’assurer que celui ou celle qui apprend la nouvelle soit en sécurité, explique-t-elle.

On va lui cacher la vérité en lui demandant de nous rencontrer immédiatement pour une raison autre que le décès en question. Tandis que d’autres personnes seront déjà là pour offrir du soutien, pour tenir la personne éplorée au cas où elle aurait une réaction émotionnelle forte, raconte-t-elle.

Yann Vivette Tsobgni sourit à la caméra. Derrière elle se trouvent des sculptures de girafes.

Yann travaille sur les approches culturellement adaptées dans les domaines de l’intervention et de la prévention sur les maladies mentales et la détresse psychologique chez les immigrants d’origine africaine.

Photo : Yann Vivette Tsobgni

Par réaction émotionnelle forte, on entend crises de larmes incontrôlées, des évanouissements, etc. La personne peut aussi se mettre à courir, à rouler par terre, à hurler.

Tu fais ce que tu veux. Tu es en deuil.

Une citation de :Yann Vivette Tsobgni

Peu importe l’expression de la douleur, la personne ne sera pas jugée. Au Canada, on ne peut pas faire ça, dit la psychologue.

Elle explique par là que la manière d’exprimer ses émotions dans le deuil est différente et ne répond pas forcément aux codes culturels du pays d’accueil.

Elle raconte aussi qu’il existe des rituels de lamentations dans certaines cultures, comme chez les Bamilékés dont elle est originaire, par exemple. La manière de s’annoncer quand on visite une maison endeuillée fait partie des rituels de lamentations.

Ces rituels peuvent se retrouver dans plusieurs pays africains tels que le Gabon, le Congo, la Côte d’Ivoire, etc., dit Yann Vivette Tsobgni.

Rituels de lamentations chez les Bamilékés

Eric Keunne est aussi de la tribu des Bamilékés du Cameroun.

Il explique que lorsqu’il y a un deuil dans une case, habitation traditionnelle dans les pays tropicaux, les hommes et les femmes sont assis en deux groupes distincts. De plus, quiconque rend visite aux personnes endeuillées s’annonce par des pleurs, des cris de douleur.

Elle sera accueillie par le groupe de femmes qui va se lever et répondre par des chants de lamentations, des pleurs. C’est une façon de pleurer ensemble. La durée des lamentations varie de 9 à 15 jours , dit-il. Il explique qu’on ne peut pas reproduire ce même rituel en tant qu’immigrant, loin de sa terre natale.

Le père d'Eric Keunne est décédé au Cameroun et, étant dans une situation précaire à l’époque, celui-ci n’a pas pu se rendre à l’enterrement. Un événement difficile, se rappelle Eric. Pour rendre hommage à son père, il a organisé une veillée chez lui. Il s’est entouré d’objets ayant appartenu à ce dernier : chapeau, tasse, carnet d’écolier.

Ses amis camerounais et lui ont fait un défilé comme il est de coutume dans sa culture. Sauf que le défilé a eu lieu dans le gymnase d'une école à Toronto alors que s’il avait pu se rendre au Cameroun, il aurait eu lieu parmi les siens autour du cercueil de son père.

Eric regrette de ne pas avoir pu partager avec sa famille ce qu’il appelle la posture d’affliction. On se couche à même le sol pour marquer à quel point on est dans la désolation, explique-t-il. Il ajoute toutefois que la posture d’affliction n’est pas obligatoire.

Accompagner son proche à sa dernière demeure, c’est un peu comme un devoir. Pleurer avec sa famille, voir le corps dans un processus de deuil est très important, affirme la psychologue Yann Vivette Tsobgni. Elle ajoute que le fait de ne pas pouvoir être présent sur place, comme dans le cas d'Eric, peut créer un sentiment de culpabilité.

De plus, le jour de la veillée chez les Bamilékés par exemple, explique Yann, tout le monde peut faire le tour du cercueil, pour parler et dire au revoir au défunt.

C’est ouvert à tout le monde, mais ici, je ne pense pas qu’on puisse le faire… Les inconnus n’ont pas accès à ça.

Une citation de :Yann Vivette Tsobgni, psychologue

Fété Kimpiobi d’origine congolaise est directrice générale du Sofiran (Solidarité des femmes et familles interconnectées francophones du Niagara). Elle explique que généralement la communauté africaine au Canada offre un soutien financier pour aider les familles endeuillées à payer l’enterrement.

La prise en charge culturelle et traditionnelle, dit-elle, est tout aussi importante. Elle croit que les communautés culturelles devraient s’engager à compléter les services offerts par les organismes canadiens tout en partageant leurs propres traditions.

Nous connaissons nos traditions. Pour que les services soient adaptés, c'est à nous, en tant que communautés, d’informer ceux qui offrent des services de soutien existants sur ce qui nous serait bénéfique.

Une citation de :Fété Kimpiobi, directrice du Sofiran

Fété Kimpiobi est veuve depuis une dizaine d'années. Elle ajoute qu’il y a aussi un rituel de purification qu'elle a pu faire, mais elle a dû l'adapter. Principalement, parce qu’à part elle, il n’y avait pas d’autres veuves dans son entourage à l’époque.

La psychologue Yann Vivette Tsobgni explique aussi que, dans plusieurs communautés d’Afrique, il existe des rituels secrets que seules les veuves connaissent et se transmettent entre elles. De plus, ce rituel se fait dans une rivière dans laquelle on lave la veuve, explique Fété Kimbiobi.

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