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Le dilemme des familles immigrantes francophones qui quittent le Manitoba

Elles arrivent portées par l'espoir, mais font souvent face à des choix douloureux.

Racha Ouadia et ses deux filles.

Racha Ouadia, ses deux filles et son conjoint sont arrivés au Manitoba en pleine pandémie, en 2020.

Photo : Radio-Canada

Plusieurs familles francophones nouvellement arrivées au Manitoba décident de s’établir dans d’autres provinces. Si leurs raisons sont diversifiées, les organismes manitobains qui les accueillent déplorent ces départs et reconnaissent que des efforts doivent être fournis par la communauté et les familles mêmes pour faciliter leur intégration.

Assia Hakem, ses deux garçons et son mari sont arrivés au Manitoba en 2019, en quête d’une vie nouvelle dans l’ouest du Canada. Ayant cumulé des expériences professionnelles en Turquie, son pays de résidence précédent, le couple croyait être paré pour intégrer le marché du travail manitobain.

Assia Hakem a multiplié des demandes auprès des entreprises et a pu décrocher des postes temporaires dans des domaines exigeant peu de qualifications, mais son conjoint, qui est ingénieur, cherche toujours un emploi.

Comme leurs tentatives de reconnaissance des compétences n’ont rien produit, Assia Hakem indique qu'ils ont tous deux envisagé un retour aux études. Ils ont reculé devant la durée requise pour la formation, sans compter les exigences linguistiques et financières, et ont alors exploré l'idée de partir au Québec.

C’est le parcours du combattant du début à la fin, dit la mère de famille en décrivant toutes les difficultés auxquelles les siens ont été confrontés.

Bouthaina Makhloufi est arrivée au Manitoba en 2019 avec ses trois enfants et son conjoint. Incapable de trouver un emploi, le couple a envisagé de suivre une formation professionnelle abordable, de préférence en français.

Mais, faute d’options, et en raison de difficultés d’intégration, après un an, la famille a fait le choix d’aller s’établir au Québec.

Bouthaina Makhloufi et ses trois enfants et son mari assis sur un banc à l'extérieur

Bouthaina Makhloufi et sa famille au Manitoba

Photo : Fournie par Bouthaina Makhloufi

De leur côté, Racha Ouadia, son conjoint et ses deux filles sont arrivés au Manitoba en pleine pandémie, en 2020. Avec des expériences de travail en commerce et en administration du côté de la première et en éducation sportive dans le cas du deuxième, le couple espérait trouver des emplois assez rapidement.

Racha Ouadia explique que son conjoint et elle ont cherché partout, mais qu'ils n’ont pas pu avoir des postes viables à long terme pour leur famille. Ils ont eux aussi pensé suivre une nouvelle formation pour répondre aux exigences d’emploi du marché manitobain, mais les contraintes financières et linguistiques rendaient leur ambition peu réaliste.

La difficulté de vivre sa francophonie

Deux de ces familles sont venues au Manitoba dans le cadre d’un programme visant à attirer des immigrants francophones.

Elles affirment que le titre de ce programme leur laissait croire qu'elles pourraient s'épanouir dans leur vie sociale en français. D’ailleurs, elles précisent avoir choisi leur lieu de résidence à Saint-Vital ou dans les environs de Saint-Boniface, car elles tenaient à offrir un environnement de vie francophone à leurs enfants.

Dans leur processus d’immigration, elles font remarquer que l’anglais n’a jamais été mentionné comme une exigence.

On nous a dit qu’on avait besoin d’un anglais intermédiaire; je l’ai, et mon mari aussi l’a, dit Racha Ouadia. Celle-ci aurait aimé que l'immigration et les organismes reponsables de l'accueil des nouveaux arrivants lui disent dès le départ qu’elle allait devoir perfectionner son anglais, au lieu de lui laisser croire qu’un niveau intermédiaire était suffisant.

Ce sentiment est partagé par Bouthaina Makhloufi, qui indique avoir souffert des barrières linguistiques auxquelles ses enfants ont fait face.

On nous avait dit que la francophonie était présente et vibrante, que c’était la communauté la plus importante hors du Québec, mais quand on vit à Winnipeg, on ne retrouve pas vraiment la francophonie, lance Bouthaina Makhloufi.

Elle se souvient avec émotion que même en étant inscrits dans une école francophone, ses trois enfants ont eu de la difficulté à s’intégrer, car dans la cour de récréation, les autres enfants ne parlent qu’en anglais.

Quand nos enfants ne vont pas bien, il faut prendre des décisions, dit-elle en ajoutant que sur le plan administratif, les responsables de l’école ont essayé d’aider les enfants. Mais malgré leur bonne volonté, les enseignants ne peuvent pas forcer les autres enfants à parler français.

Assia Hakem, ses deux garçons et son mari lors de la célébration d'une fête d'anniversaire.

Assia Hakem, ses deux garçons et son mari

Photo : Fournie par Assia Hakem

Toutes ces familles affirment qu’elles étaient conscientes que le Manitoba était une province anglophone; cependant, le message livré aux immigrants francophones leur fait surestimer la place réelle du français, selon elles.

Mais bien que la barrière de la langue soit un défi, le plus difficile reste la déception qui vient quand on ne peut pas trouver un emploi, même dans des domaines où les exigences linguistiques sont plus souples.

La priorité à l’emploi

Selon ces mères de famille, le Manitoba et Ottawa devraient miser sur les investissements et l’immigration économique afin de créer des entreprises qui pourront embaucher les immigrants en tenant compte de leur réalité de nouveaux arrivants.

Il faut inviter les sociétés, les industriels et les entrepreneurs avant d’inviter les immigrants, affirme Bouthaina Makhloufi.

Le rêve canadien, ce n’est pas juste de venir voir le pays; c’est d'avoir un emploi, une maison et de pouvoir offrir un avenir meilleur à nos enfants, dit Racha Ouadia.

Elles font remarquer que le chômage ou un mauvais emploi sont souvent la source de nombreuses frustrations qui créent des conflits, car à mesure que les ressources financières se tarissent, l’équilibre du ménage est mis à mal et la santé mentale se dégrade, selon elles.

Toutes les trois indiquent qu'elles ont noté une détérioration de l’ambiance de vie dans leur foyer, ce qui les a incitées à voir si leur situation pourrait s'améliorer dans un autre milieu.

Visite exploratoire édulcorée

Ces trois familles ont fait des visites exploratoires au Manitoba avant de venir s’y établir. Elles admettent qu'il s'agit d'un séjour très court qui permet difficilement d’évaluer sur place l'information reçue lors de leur processus d’immigration.

Par ailleurs, elles déplorent le discours très fleuri des organismes et des groupes. D’après elles, il serait dans l’intérêt de tous que les difficultés de l’intégration soient expliquées clairement aux familles afin d’éviter les interprétations erronées et les mauvaises surprises.

Lors de la visite exploratoire, tout paraît simple, lance Assia Hakem.

Des efforts continus

De leur côté, les organismes travaillant auprès des immigrants, en particulier l’Accueil francophone et le Conseil de développement économique des municipalités bilingues du Manitoba (CDEM), disent comprendre les défis décrits par ces familles.

Ils reconnaissent que la visite exploratoire est courte et qu'elle ne permet pas aussi bien aux groupes d’accueil qu’aux familles de couvrir en profondeur tous les sujets nécessaires pour une bonne intégration.

Toutefois la directrice de l’Accueil francophone du Manitoba, Bintou Sacko, rappelle que les aspirants immigrants ne doivent pas hésiter à poser des questions après leur retour dans leur pays d’origine, grâce au programme prédépart mis en place pour les soutenir.

Bintou Sacko assise dans une salle

Bintou Sacko est directrice de l'Accueil francophone du Manitoba, un organisme qui aide les immigrants francophones à s'établir au Manitoba.

Photo : Radio-Canada

En ce qui concerne la reconnaissance des diplômes ou la mise en place des programmes de formation professionnelle de courte durée en français, les organismes sont d’avis que ces approches pourront faciliter l’intégration du marché de l’emploi. Ils rappellent qu’ils essaient de travailler avec les ordres professionnels et les gouvernements pour faciliter la reconnaissance des acquis et des diplômes.

Or, ces responsables soutiennent aussi que chaque personne qui décide d’immigrer doit se préparer aux défis qui l'attendent. Selon eux, la patience et le respect des procédures d’accompagnement qu’offrent les organismes sont essentiels.

L’anglais est non négociable

D’après le directeur général du CDEM, Louis Allain, beaucoup d’immigrants francophones s'attendent à obtenir un emploi rapidement, mais cette aspiration n’est pas toujours réaliste, car bien que le français soit valorisé, une bonne connaissance de l’anglais est cruciale.

L’anglais est non négociable, souligne-t-il. Louis Allain dit qu'il explique aux familles que le Manitoba a besoin de personnes bilingues. Il affirme d’ailleurs que l’offre d’emplois bilingues est en pleine croissance au Manitoba.

Chaque personne qui vient ici doit miser sur un bon bilinguisme, dit-il.

Le visage de Louis Allain

Louis Allain, directeur général du CDEM

Photo : Soumise : CDEM

Bouthaina Makhloufi, Racha Ouadia et Assia Hakem font valoir que partir reste une décision pénible. Le Friendly Manitoba [le Manitoba accueillant] est une belle réalité, mais lorsque le stress de la recherche d’emploi est à son maximum, le loisir et la joie de vivre passent en seconde place, car l’argent est le nerf de la guerre, résume Assia Hakem.

Selon la province, le taux de rétention des immigrants arrivés par le programme des nommés du Manitoba est de 82 %, un chiffre semblable au taux de rétention des familles immigrantes ayant bénéficié des services de l'Accueil francophone, qui est d'environ 80 % depuis la création, selon sa directrice.

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