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Analyse

La Russie, nain économique à la table des grands

Grâce à sa maîtrise du nucléaire, de l’espionnage et de l’ingérence informatique, le pays présidé par Vladimir Poutine a un « pouvoir de nuisance » incomparable sur la scène internationale.

Vladimir Poutine est debout et parle dans deux micros.

Le président russe Vladimir Poutine

Photo : Associated Press / Alexander Zemlianichenko

Au lendemain du sommet de Genève entre les présidents russe et américain, Joe Biden est retourné à Washington et Vladimir Poutine dans sa résidence d’été à Sotchi. Tous deux ont des raisons d’être satisfaits de cette rencontre.

Personne ne s’attendait à ce qu’un tel sommet puisse régler les nombreux contentieux et les divergences profondes entre ces deux pays. Mais les comptes rendus de la presse étrangère, et tout particulièrement en Russie et aux États-Unis, paraissent généralement positifs. Pourquoi, contre toute attente, les deux parties à cette rencontre rentrent-elles chez elles avec le sentiment d’avoir obtenu des résultats?

D’abord, on l’a dit et répété de toutes parts : les attentes étaient très basses, les relations entre les deux pays étant au plus bas depuis des décennies.

En passant, l’intermède Trump, malgré l’amour bizarre voué par l’ex-président américain à son homologue russe, n’a jamais entraîné une réelle amélioration des relations d’État à État entre 2017 et 2020.

Un succès à peu de frais

Vladimir Poutine et Joe Biden se serrent la main.

Vladimir Poutine et Joe Biden se sont rencontrés à Genève cette semaine.

Photo : Reuters / POOL

À Genève, cet arrière-plan et ce contexte a priori très lourds entre les deux pays (et les deux hommes) a paradoxalement permis, avec assez peu de choses, sans communiqué commun et sans conférence de presse commune, d’aller chercher un petit succès diplomatique.

Et ce, avec tout juste quelques déclarations, quelques éléments de convergence (par exemple sur le besoin, convenu par les deux hommes, de parler de prolifération nucléaire ou de cybersécurité), assortis de quelques phrases aimables : Biden est pour Poutine un professionnel solide, Poutine est pour Biden un adversaire digne de respect.

Joe Biden, qui se faisait traiter de sénile par la presse russe (laquelle reprenait avec délectation les insultes répétées de Donald Trump), est aujourd’hui salué – par la même presse russe – comme un leader qui sait ce qu’il veut, fait passer ses messages et peut faire preuve de fermeté. Mais d’une fermeté qui inspire le respect. En tout cas, telle est la ligne analytique qui ressort à Moscou. Biden est quelqu’un à qui on peut parler.

La reconnaissance accordée à Moscou

Qu’est allé chercher, de son côté, Vladimir Poutine à Genève?

La reconnaissance. La reconnaissance – explicite dans la bouche de Joe Biden – du fait que la Russie reste, oui, un joueur important des relations internationales, une grande puissance, alors qu’un Barack Obama, par exemple, aimait bien, avec une pointe de dédain, répéter que la Russie était devenue une puissance régionale.

Dans la foulée de Genève, il fallait lire les titres de la presse russe, le ton de la couverture télévisée de l’événement, plein de fierté. Notre Russie est respectée! ou, encore, Biden a traité Vladimir Poutine en égal! Ce genre de choses.

Les images en provenance de Genève sont très utiles pour le Kremlin. Parce que le peuple russe, avec sa misère séculaire (malgré des variations et certaines améliorations selon les époques, comme dans la décennie 2000), et avec le joug incessant de régimes autoritaires, voire totalitaires, ce peuple vit comme une sorte de compensation le fait que l’État russe soit respecté, ou même craint à l’international. Autrement dit : autoritarisme, disette… oui c’est notre lot. Mais : On est respectés comme pays!

Ce genre d’attitude est profondément ancré dans la psyché russe. Et particulièrement utile pour le Kremlin, en ce moment : la cote du gouvernement baisse, l’économie va mal, des élections législatives arrivent à l’automne, l’opposition politique (Alexeï Navalny et autres) se fait écraser par la police et par des lois iniques.

Dans ce contexte, le régime Poutine apprécie grandement de pouvoir présenter un tel succès d’image à l’international.

Il est vrai que la Russie n’est plus, en 2021, l’adversaire principal des États-Unis et de l’Occident, et de loin. C’est la Chine, bien entendu.

7 % de l’économie américaine

Quelques chiffres très simples méritent d’être rappelés. Alors que Joe et Vladimir s’organisent un beau sommet en supposés partenaires égaux, l’économie de la Russie, selon le PIB national, ne représente que 7 % de celle des États-Unis. Peut-être un douzième de celle de la Chine. L’équivalent de celle du Canada… Ou calculé autrement : le PIB russe fait à peine trois ou quatre fois celui du Québec!

Et encore, heureusement qu’il y a les hydrocarbures… parce que sans ses réserves de gaz, le PIB de la Russie serait divisé par deux.

Des flammes brûlent au sommet de deux cheminées, dans une raffinerie de pétrole.

Sans ses réserves de gaz, le PIB de la Russie serait divisé par deux.

Photo : iStock

Donc, ce quasi-nain économique et commercial continue de jouer dans les grandes ligues. Et il est vrai que Moscou, sous Poutine, a fait depuis quelques années des incursions assez remarquées au Moyen-Orient (Syrie) ou en Afrique (mercenaires en Libye, en République centrafricaine).

Pourquoi cette persistance? À cause du passé, des restes, des reliquats de la guerre froide. En matière stratégique, d’armement et, tout particulièrement, d’armements nucléaires.

En 2021, malgré la montée et le rattrapage militaire à grande vitesse de la Chine, les deux principales puissances nucléaires mondiales – on parle strictement de l’arsenal atomique – sont les États-Unis et la Russie.

Ces deux pays combinent quelque chose comme 90 % des bombes atomiques existantes, qu’elles soient opérationnelles ou simplement stockées. La Chine, la France ou le Royaume-Uni, puissances nucléaires, sont loin derrière.

Si la Russie reste aujourd’hui, ou du moins est considérée de l’extérieur, comme un joueur international de premier plan, ce n’est pas à cause de son économie, d’une influence idéologique ou géopolitique globale (comme à l’époque de l’URSS, lorsque le communisme soviétique avait des partisans actifs et zélés sur tous les continents).

Le nucléaire et la maîtrise informatique

Il y a l’arme nucléaire, mais aussi la maîtrise (relativement nouvelle) des techniques de pointe en matière d’espionnage et de manipulation informatique.

Malgré les dénégations mécaniques et automatiques du leader russe au sommet de Genève (Non, notre gouvernement n’a rien à voir dans les cyberattaques, qu’allez-vous donc penser!), la Russie, ses services secrets, sans oublier un secteur privé très spécialisé et à la fine pointe, souvent lié au pouvoir politique, sont une autorité mondiale en matière de piratage informatique.

Certes, Américains, Chinois et Israéliens se débrouillent également en la matière. Mais les champions, ce sont les Russes. Peut-être même que Poutine, à ce sujet, a une petite fierté cachée et ricaneuse.

Grâce à sa maîtrise du nucléaire, mais aussi de l’espionnage et de l’ingérence informatique, associée à un passé de superpuissance stratégique – sans oublier une alliance diplomatique nouvelle avec la Chine, omniprésente au Conseil de sécurité par exemple – la Russie a un pouvoir de nuisance incomparable qui lui permet de rester assise à la table des grands.

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