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Un deuxième poumon vert pour Montréal?

En manque d’espaces verts, Montréal étouffe et le mont Royal ne suffit pas à la tâche. Or, un espace immense s’offre à elle au nord-ouest de l’île. Ne manque que la volonté politique d’Ottawa pour faire de ce rêve une réalité.

 Elle trace son sillon dans l'eau.

Une bernache se pose sur l'eau sur un étang au Technoparc de Saint-Laurent

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« Oh! Une paruline jaune. Oh oh, une paruline bleue! »

Katherine Collin a 51 ans. Mais dans ces bois, près des marais, on dirait une toute petite fille à qui le père Noël tend un cadeau. Elle tressaille et s’illumine à l’écoute d’un battement d’ailes ou d'un chant qu’elle croit reconnaître.

Ce que je ressens, ici, c’est l’émerveillement, la joie, dit la professeure de littérature au Cégep Vanier.

En cette heure matinale, Katherine et ses camarades du groupe Technoparc Oiseaux nous guident à travers les sentiers d’un paradis pour ornithologues amateurs. 200 espèces d’oiseaux logent dans les parages. Parulines, buses à queue rousse, moqueurs adolescents, sarcelles d'hiver… des oiseaux aux noms ravissants qui ont trouvé refuge dans un endroit pour le moins étonnant.

Elle sourit, le regard tourné vers le sol, habitée, visiblement, par une pensée réjouissante

Katherine Collin

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans les hautes herbes, un homme en habit de camouflage guette le ciel avec un appareil photo sophistiqué. De l’autre côté du marais, un père et son fils observent la canopée avec leurs jumelles. On se croirait dans un safari aviaire.

Seulement, nous sommes à un jet de pierre d’un parc industriel, le Technoparc Montréal, d’une station du REM en construction et de l’aéroport de Montréal, dans un parc sans nom puisqu’il n’en est pas un.

On dit souvent du mont Royal qu’il est le poumon vert de la ville. Or, ce paradis fréquenté par les ornithologues amateurs, de plus en plus nombreux à arpenter ses sentiers anarchiques depuis la pandémie, est de la même taille : plus de 200 hectares de milieux humides, de boisés, de champs. Un deuxième poumon vert potentiel en ville.

L'idée d'en faire un parc officiel n'est pas récente : des élus municipaux en parlent depuis un moment déjà. Et le faire est bel et bien possible, puisque les terrains appartiennent à 85 % à la Ville et au fédéral. Mais alors, pourquoi ce deuxième poumon vert potentiel est-il menacé d’asphyxie? Une partie de la réponse se trouve du côté de l'aéroport de Montréal.

La petite histoire d’un espace vert, préservé par hasard

Au début des années 90, c’est la mode des grappes industrielles. À Ville Saint-Laurent, qui est toujours une ville à l’époque, on voit apparaître le Technoparc, un parc industriel consacré à la recherche et aux hautes technologies. On veut ainsi attirer dans la région de grandes entreprises et créer des emplois. Pour la petite histoire, ce sera Astra Pharma qui investira la première 33 millions de dollars pour y construire un laboratoire de recherche.

Mais derrière les édifices construits au fil des ans et qui abritent aujourd’hui plus d’une centaine d’entreprises, on trouve des terres encore vierges de construction. Ce que les ornithologues appellent le secteur municipal du parc sans nom, car près de la moitié des terres qui le constituent appartiennent à la Ville de Montréal.

Tout à côté se situe le secteur fédéral. 150 hectares. Un golf abandonné. Le golf de Dorval et des boisés. Le tout appartient au gouvernement fédéral, mais est administré par Aéroport de Montréal (ADM). Or, selon son plan directeur, ces terres sont disponibles à des fins de développement, et ADM envisage actuellement d’y permettre la construction d’une nouvelle usine.

Au bord de l'étang, sa caméra prête pour l'action

Benoît Gravel, ornithologue amateur, à l’affût des oiseaux.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Malgré ses 80 ans, David Fletcher, de la coalition verte, porte l’indignation vigoureuse. Nous le rencontrons justement dans ce secteur fédéral du poumon vert anonyme de Montréal. C’est un projet énorme et c’est criminel, s’exclame l’écologiste sénior, en pointant le bout de champ fleuri où viennent se reproduire les monarques.

Il y a effectivement des négociations en cours avec une entreprise qui souhaiterait s’installer dans le secteur nord du site aéroportuaire, nous a confirmé la porte-parole d’ADM, Anne-Sophie Hamel. Elle ajoute qu’après une étude faite par des experts il a été déterminé que le projet n’était pas susceptible de causer des effets environnementaux négatifs importants ou de mettre en péril des espèces.

Au ministère de l’Environnement à Ottawa, on nous répond qu'en effet, ADM peut aller de l’avant avec ses projets. La présence de monarques sur ce terrain n’empêche pas la construction de quoi que ce soit. C'est que, comme l'écrit Samantha Bayard, porte-parole du ministère, le monarque est inscrit à titre d’espèce préoccupante en vertu de la Loi sur les espèces en péril (LEP) du Canada. Or, poursuit-elle, une espèce préoccupante ne bénéficie pas d’une protection automatique en vertu de la Loi, et l’habitat essentiel des espèces préoccupantes n’est pas déterminé ni protégé.

Mais au-delà de la destruction d’un habitat d’une espèce préoccupante, le projet d’usine constitue une sonnette d’alarme pour beaucoup de monde, car il annonce le morcellement éminent du deuxième poumon vert potentiel de Montréal, qualifié en 2015 par la fondation David Suzuki de priorité de protection pour la biodiversité sur l'île.

Une perte de milieux humides en 2021, cela me semble inacceptable, dit tristement Katherine Collin en regardant le paysage bucolique du champ des monarques avec inquiétude.

Et il n’y a pas que les ornithologues amateurs et les militants écologistes qui sont aux abois.

De penser qu’on va construire de l’industriel sur un terrain vert en 2021, faut franchement être déconnecté et ne pas comprendre le sens du monde, crache Luc Ferrandez, ancien maire du Plateau, ex-responsable des grands parcs à la Ville, et bien au fait de l'enjeu.

Photo prise dans le parc Laurier, à  Montréal.

Luc Ferrandez, ancien maire de l'arrondissement Le Plateau-Mont-Royal et chroniqueur politique

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il y a des secteurs industriels à perte de vue dans ce secteur. On en aurait encore besoin? Luc Ferrandez pose la question avec ironie et rappelle que le gouvernement fédéral vient d’octroyer une subvention de plusieurs centaines de millions de dollars à ADM pour sa nouvelle station du REM. Pourquoi ne pas exiger en retour cet immense terrain public? demande-t-il.

Luc Ferrandez raconte qu’il a appuyé la candidature du militant écologiste Steven Guilbeault, lors de la dernière élection fédérale, notamment s’il s’engageait à faire avancer un projet de parc sur ce territoire. Steven Guilbeault ne s’est pas prononcé publiquement sur le dossier depuis qu’il a été élu, mais il nous a confirmé être au fait du dossier.

Le fédéral mis devant ses contradictions

Steven Guilbeault n’est pas le seul ministre du gouvernement Trudeau à être au fait du potentiel de conservation de la biodiversité de ces terres fédérales allouées à ADM.

Depuis des années, Alan DeSousa, maire de l’arrondissement de Saint-Laurent, interpelle le gouvernement canadien pour qu’il agisse. C’est au propriétaire du terrain à qui je m’adresse, dit-il. Mais ces démarches restaient lettre morte.

Or, l’an dernier, lors du discours du Trône, le gouvernement fédéral s'engageait à ceci : travailler en collaboration avec les municipalités pour accroître le nombre de parcs en milieu urbain.

Quand j’ai entendu cela, je me suis dit : "voilà notre fenêtre pour agir", raconte Alan DeSousa, rencontré dans son immense bureau de l’hôtel de ville, devant une table où sont dépliées des cartes où l’on voit ce qui pourrait devenir l’immense parc dont il rêve depuis longtemps.

Le maire DeSousa dans l'entrée de sa mairie d'arrondissement.

Le maire de l'arrondissement de Saint-Laurent, Alan DeSousa.

Photo : Radio-Canada

Alan DeSousa a contacté la ministre Mélanie Joly et a écrit au ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, qui lui a répondu de contacter Aéroports de Montréal.

La lettre du ministre comprenait du moins cette bonne nouvelle : ADM s'engageait à créer une réserve écologique au nord de l'aéroport, ce qui fut fait. En avril dernier, ADM a créé une réserve de 18,5 hectares autour de l’habitat d’une espèce en péril, le petit Blongios. Bien qu’ADM ait aménagé ce lieu unique au bénéfice de la communauté, il n’est pas envisagé de changer la vocation première du reste des terrains, qui doivent être disponibles pour assurer le développement des activités à venir à l’aéroport, nous écrit cependant Anne-Sophie Hamel d’ADM.

Aéroports de Montréal a manifesté l'intérêt de protéger une partie de ce que l'on souhaite, reconnait Alan De Sousa, mais c’est petit : 18,5 hectares sur une centaine d’hectares possibles. Moi, je pense qu’il faut avoir l'ambition de réaliser vraiment un beau projet, sinon petit à petit, cet espace va être développé et quelque chose qui est actuellement un lieu intègre et complet va disparaître comme peau de chagrin.

Alan DeSousa insiste sur le fait que nulle part ailleurs dans la région métropolitaine une telle opportunité n'existe. Ce projet de parc est une occasion en or pour tout le monde et à moindre coût, puisque les terres sont déjà publiques. Imaginez, rêve-t-il, les gens qui arrivent à l’aéroport et se retrouveraient dans la nature à une station de REM du terminal, les gens de Montréal qui peuvent aller en pleine nature observer les oiseaux sans prendre leur voiture.

Alan DeSousa est tellement convaincu que cette idée de parc est la bonne qu’il a contacté son adversaire politique, responsable des grands parcs dans l’administration Plante, mais allié dans la cause, Robert Beaudry.

Photo prise devant l’hôtel de ville de Montréal, Québec.

Le conseiller municipal Robert Beaudry.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il nous a confirmé en entrevue que la Ville souhaite agrandir le plus possible le projet de parc, qui existe dans les cahiers de la ville depuis 2012, dans ce coin de la métropole. Nous établissons une stratégie pour acheter des terrains adjacents aux nôtres, mais il faut établir une stratégie globale avec le gouvernement fédéral, dit Robert Beaudry.

La Ville a adopté, en avril dernier, une résolution qui stipule qu'elle enjoigne le gouvernement fédéral à appuyer la conservation du golf de Dorval ainsi que des lots adjacents qui lui appartiennent, afin de créer une trame verte qui viendrait bonifier le projet du parc naturel des Sources, le nom projeté du parc depuis 2012.

Nous avons écrit au ministère des Transports à Ottawa pour savoir si le gouvernement fédéral prêtait l’oreille.

La réponse est un bruit de criquets. En l’essence, on renvoie la balle à ADM.

Transports Canada ne s’implique pas dans les décisions qui relèvent des activités d’affaires de l’autorité aéroportuaire, nous a écrit le bureau du ministre des Transports.

Mais ADM n'est pas en reste et renvoie, elle, la balle au fédéral : ADM n’est pas propriétaire des terrains sur lesquels se trouvent les sites aéroportuaires de YUL et de YMX. Elle ne pourrait donc en aucun cas décider à elle seule de céder un terrain à un tiers ou de changer sa vocation sans auparavant avoir eu l’aval du ministre des Transports (Transports Canada), nous a écrit la porte-parole de l’aéroport.

Katherine Collin observe depuis des années l’espace vert se désagréger. On y a abattu des milliers d’arbres, asséché des marais, construit des routes qui pourraient un jour accueillir des nouveaux stationnements là où se trouvaient, il y a quelques années à peine, de grands hérons. Elle a le cœur triste.

De petits canetons glissent derrière leur maman sur le marais. Un moqueur roux vient de se poser sur une branche. Katherine embrasse le paysage.

La petite famille glisse à la surface de l'eau

Harle couronné femelle et ses petits

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Si rien n'est fait pour protéger cette nature qui nous apporte tant de réconfort et que je perds ce refuge de joie, ce sera un énorme deuil dans ma vie. Mais ça n’a rien à voir avec moi. Ce sera, surtout, une énorme perte pour Montréal et une catastrophe pour les oiseaux.

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