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« Le savoir autochtone nous appartient, c'est à nous d'en parler »

Il y a 50 ans, les Autochtones commençaient à se réapproprier leur savoir à travers des recherches universitaires. Rencontre avec trois pionnières.

Deux femmes font un rituel autochtone.

Des Autochtones se réapproprient leur savoir à travers la recherche universitaire.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

L’éducation, utilisée pendant des années comme un outil d’assimilation des peuples autochtones, est devenue la plus grande force de Karla Jessen Williamson, de Shirley Williams et de Cynthia Wesley-Esquimaux.

Ces chercheuses, qui ont reçu une éducation coloniale ou sont descendantes de survivants de pensionnats autochtones, ont passé leur vie à faire de la recherche sur leur peuple et pour leur peuple. Un type de recherche davantage valorisé aujourd'hui, mais qui est encore aux prises avec de nombreux défis.

L'envie d’avoir le contrôle sur son propre savoir est née très tôt chez Shirley Williams, Odawa-Ojibwée de la Première Nation de Wikwemikong, sur l’île Manitoulin, en Ontario.

Avant qu’elle ne rentre de force dans le pensionnat autochtone de Spanish, à l’âge de 10 ans, son père a tout fait pour lui transmettre le savoir anichinabé et la langue anishinaabemowin. À son tour, elle consacre sa vie à transmettre ce savoir.

Shirley Williams et sa nièce Liz Osawamick, qui est habillée en habits traditionnels.

Shirley Williams et sa nièce Liz Osawamick

Photo : Radio-Canada / Rhiannon Johnson/CBC

Il était interdit de parler notre langue à l’intérieur des pensionnats, nous devions parler anglais. Dans mon cas, la langue était bien ancrée dans mon esprit et je ne l'ai pas perdue. Mais tous les autres qui sont allés au pensionnat dès l’âge de 5 ans ont perdu cette connaissance, relate Shirley Williams, professeure émérite en langue anishinaabemowin au Département d’études autochtones de l’Université Trent.

Nous voulons pouvoir parler de notre culture, de notre façon de voir le monde, dans notre propre langue. C'est d'autant plus important que le gouvernement et l'Église ont essayé de s'en débarrasser.

Une citation de :Shirley Williams, professeure émérite en langue anishinaabemowin au Département d’études autochtones de l’Université Trent

À la même époque, à des milliers de kilomètres au nord, la petite Inuk Karla Jessen Williamson grandit à Maniitsoq, au Groenland.

Elle reçoit une éducation danoise et se fait dire que le territoire où elle vit avec son peuple n’est pas le leur, qu’ils sont des squatters.

La connaissance est une entité très, très politique, et le type d'éducation que nous avons reçue est d’une forme d'assimilation orientée vers l'annulation de nos langues, de la connaissance de nos origines et de tous les aspects de nos vies, soutient Karla Jessen Williamson, qui s’est établie dès le début de sa carrière à l’Université de la Saskatchewan.

Karla Jessen Williamson sourit à la caméra dans un paysage enneigé.

Karla Jessen Williamson est inuk et professeure adjointe de fondations pédagogiques à l'Université de la Saskatchewan.

Photo : Radio-Canada / CBC

Karla Jessen Williamson estime que se réapproprier le domaine de la recherche en tant qu’Autochtone est d’autant plus important que des atrocités se sont produites au nom de la recherche. Dans les pensionnats, on expérimentait sur les enfants en se demandant par exemple : "À quel point ils pouvaient être affamés? Quelle nourriture pas chère pourrions-nous leur donner?"

En faisant de la recherche, je veux démontrer qu'en tant que peuples autochtones, nous existons, nous avons des connaissances profondes qui sont dignes d'être prises en compte par l'humanité.

Une citation de :Karla Jessen Williamson, chercheuse et professeure adjointe au Département de fondations éducatives à l’Université de la Saskatchewan

Quant à Cynthia Wesley-Esquimaux, ce qui l'a menée à la recherche, ce sont toutes ces expériences traumatiques vécues par ses ancêtres et transmises aux générations suivantes.

Je me demandais : "Pourquoi souffrons-nous encore? Pourquoi les communautés subissent-elles encore des traumatismes? Qu'est-ce que cette chose appelée pensionnats indiens?" se remémore-t-elle.

Cynthia Wesley-Esquimaux, représentante spéciale de la ministre des Affaires autochtones dans le dossier de l’aide aux enfants.

Cynthia Wesley-Esquimaux dirige la chaire sur la vérité et la réconciliation à l'Université Lakehead.

Photo : CBC

Méfiance à l'égard de la recherche par les Autochtones

Lorsque Cynthia Wesley-Esquimaux commence ses travaux, au début des années 80, sur la mémoire traumatique liée aux pensionnats, peu de recherches avaient été faites et plusieurs de ses collègues non autochtones l’accusent d’être trop biaisée, car elle est elle-même membre d'une Première Nation.

Plusieurs non-Autochtones ont étudié les peuples autochtones et ont décidé ce que ces peuples pensaient à leur place. Quand nous avons essayé de nous pencher là-dessus, ce n'était pas valable parce que nous étions biaisés… Mais eux aussi sont biaisés à travers une lentille occidentale.

Une citation de :Cynthia Wesley-Esquimaux

Quand j’ai abordé le sujet de traumatismes historiques avec l’un de mes professeurs, il m’a dit que ça n’existait pas, je lui ai répondu : ça existe, et ça existera une fois mes recherches finies, relate l'actuelle présidente de la chaire sur la vérité et la réconciliation à l'Université Lakehead.

Une fois professeure, Cynthia Wesley-Esquimaux s’est fait dire par plusieurs de ses étudiants autochtones que lorsqu’ils écrivaient sur les sujets autochtones, ils échouaient, ou pire, on leur disait qu’ils mentaient.

Cette méfiance et cette idée que le point de vue des membres des Premières Nations n'est pas valide se sont perpétuées pendant plusieurs années et ont resurgi dans l’actualité avec la découverte des restes de 215 enfants autochtones à Kamloops, indique la membre de la Première Nation des Chippewas de Georgina Island, en Ontario.

Nous disons, depuis que les pensionnats existent, c'est-à-dire depuis 100 ans ou plus, qu'il y a eu des enfants tués, enterrés et qui n'ont jamais été renvoyés chez eux [...] Pourquoi quand on dit quelque chose, ce n'est pas vraiment valable?

Une citation de :Cynthia Wesley-Esquimaux

Peu de chercheurs autochtones

Jusqu’en 1961, la Loi sur les Indiens enlevait automatiquement le statut d’Indien aux Autochtones poursuivant des études universitaires.

Beaucoup des miens ne sont pas allés à l’université parce qu'ils avaient peur de perdre leur statut. Ce n'est qu'il y a 20 ou 30 ans que plusieurs de mes pairs ont commencé à aller à l'université pour écrire et s'informer, relate l'aînée Shirley Williams.

L’accès à l’éducation supérieure, et donc à un statut de chercheur, reste un défi pour de nombreux jeunes membres des Premières Nations, note toutefois Cynthia Wesley-Esquimaux.

10 % des Autochtones au Canada détiennent un diplôme universitaire, comparativement à 28,5 % de la population générale, selon le dernier recensement de Statistique Canada.

Une peinture montrant des visages autochtones.

La peinture « Our Ancestors are Teachers », de Jerry Whitehead et Kevin Pee-Ace, située dans la bibliothèque de l’Université de la Saskatchewan

Photo : Photo fournie / Jo Anni Joncas

Dans ces conditions, la chercheuse Karla Jessen Williamson constate et regrette qu'aujourd'hui encore, les recherches se font généralement avec des non-Autochtones qui examinent les Autochtones d'une manière ou d'une autre.

J'ai vu tellement de non-Autochtones faire des recherches sur le suicide des Inuit. Ils utilisent différents types de théories provenant du monde universitaire et, pour moi, c'est une banalisation de ces personnes qui s'enlèvent la vie. Il y a très, très peu de ces personnes qui participent à l'élaboration de solutions, déplore la chercheuse inuk.

La recherche sur les Autochtones doit être faite par les peuples autochtones pour nourrir l'autodétermination autochtone et apporter des solutions.

Une citation de :Karla Jessen Williamson, chercheuse et professeure adjointe au Département de fondations éducatives à l’Université de la Saskatchewan

Manque de recherches en langues autochtones

Karla Jessen Williamson affirme faire partie des rares Autochtones qui publient dans leur langue native au Canada.

La plupart des recherches sont publiées et effectuées dans les langues officielles du Canada, par exemple l'anglais ou le français. Des traductions sont effectuées ici et là, mais pas dans leur intégralité. Et c'est au bon vouloir du chercheur de publier quoi que ce soit dans sa langue autochtone, poursuit Karla Jessen Williamson.

Elle pointe toutefois des exemples autour du globe qui pourraient servir d’inspiration en matière de recherche autochtone au Canada.

Les Maoris, en Nouvelle-Zélande, ont revitalisé leur langue à travers le système scolaire dans les années 1970 et maintenant il y a des universités qui utilisent le maori comme langue et ils vont pouvoir produire de nouvelles connaissances en grande quantité dans leur propre langue. C’est la même chose pour les Samis, dans les pays scandinaves. J'ai hâte de voir les résultats, s'enthousiasme la professeure Jessen Williamson.

Même si beaucoup de travail reste à faire pour que la recherche autochtone par les Autochtones continue à se développer, Cynthia Wesley-Esquimaux est convaincue que le travail de ses pairs nous mène dans la bonne direction.

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