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La location d’œuvres d’art, de l’émerveillement à l’accessibilité

En temps de pandémie, plusieurs personnes ont cohabité avec de l’art chez elles

Des formes jaunes, bleues et roses sont brodées sur le papier.

Une partie de l'oeuvre « Lamas » de Véronique Buist, qui a été achetée par l’intermédiaire de l’Artothèque de Pointe-Claire.

Photo : Photo fournie par Véronique Buist

Alexandre Graton

Les artothèques, ces bibliothèques où l’on peut emprunter des chefs-d'œuvre, sont encore trop méconnues, mais elles sont pourtant riches pour les artistes, les consommatrices et les consommateurs d’art de tous les horizons.

Dessins, sculptures, sérigraphies, photographies : si ces œuvres peuvent être exposées dans un musée ou une galerie, pour le plaisir des yeux et des sens, il est aussi possible de les louer pour les exposer… dans son salon.

La mission première de L'Artothèque est cette volonté de démocratisation artistique et donc de rendre les arts visuels le plus accessibles possible , expose d’emblée Sandra El Ouerguemi, directrice générale de L’Artothèque, à Montréal. Cet organisme sans but lucratif offre pas moins de 3000 œuvres d'artistes du Canada, amassées au cours des 25 dernières années.

Au sein de ce riche catalogue se trouvent autant des géants de l’histoire de l’art canadienne (citons Rita Letendre, Jean-Paul Riopelle et Françoise Sullivan), que des artistes en début de carrière. Lorsqu’une personne veut louer et installer une œuvre chez elle, il faut débourser entre 8 et 42 $ par mois, selon la valeur de la pièce.

Les gens prennent rendez-vous pour venir chercher leurs œuvres, et une technicienne en muséologie les aide ensuite à les accrocher. Si les œuvres sont trop grandes, L’Artothèque dirige le client ou la cliente vers un transporteur d’art.

Chaque année, l’organisme fait un ou deux appels au sein de la communauté artistique pour acquérir de nouvelles pièces à intégrer à sa mine d'or, offertes ensuite autant aux entreprises qu’aux particuliers. Certaines pièces peuvent seulement être louées, tandis que d’autres peuvent être achetées après quelques mois d’emprunt. Si l'œuvre est empruntée depuis au moins un an et que la personne qui la loue veut finalement en prendre possession, le montant déboursé pour six mois de location pourra être déduit lors de l’achat.

Certaines personnes qui pensaient garder temporairement des œuvres ont justement fini par les acheter, et c’est encore plus fréquent depuis le début de la pandémie. Ces personnes se sont habituées à voir les œuvres louées chez elles, c’est donc l’art qui a eu un effet sur leur quotidien, souligne Mme El Ouerguemi. C’est une expérience assez unique. La rencontre entre l'œuvre chez soi versus l'œuvre dans un musée, c’est complètement différent. On a une autre approche de contemplation de l'œuvre. En général, c’est ce que les gens recherchent.

Une salles d'expositions avec huit oeuvres et un plancher de bois franc.

L'espace galerie de L'Artothèque. Oeuvres de l'exposition « Identité.e.s 2 », qui se tient du 3 juin au 31 juillet 2021.

Photo : Photo fournie par L'Artothèque

Des peintures sont tablettées en série dans une grand bibliothèque sur des étagères.

La bibliothèque d'oeuvres d'art de L'Artothèque, qui représente environ 3000 oeuvres.

Photo : Photo fournie par L'Artothèque

Louer des œuvres pendant plus de 20 ans

Waguih Geadah, ingénieur de formation, s’est découvert il y a plusieurs années une nouvelle passion pour la peinture et les artistes de différents courants. Après avoir visité des galeries, admiré des œuvres dans les églises et suivi quelques cours en histoire de l’art pour le plaisir, cet homme qui a aujourd’hui 72 ans a entendu parler de L’Artothèque. Il qualifie ce lieu d’extraordinaire .

Pour un utilisateur comme moi, c’était formidable, parce que ça me faisait connaître des artistes et des styles différents. Quand on achète une peinture, on est un peu plus conservateur dans le choix, parce qu’on sait que c’est un achat et que c’est pour longtemps. Mais quand on les loue, on peut prendre des risques, fait remarquer M. Geadah.

Il loue depuis plus de 20 ans des œuvres à L' Artothèque et n'en a jamais acheté. M. Geadah trouve dommage que ce concept soit méconnu. Pourtant, nous louons plusieurs choses comme consommateur, soutient-il : une voiture, un appartement, un logement sur Airbnb; pourquoi pas une œuvre d’art? M. Geadah aime changer de décor et voir la réaction que peut susciter chaque tableau chez ses proches, sa conjointe et ses petits-enfants.

On dirait qu’une œuvre d’art est définie comme quelque chose qui doit être possédé. Les œuvres d’art, on a l’habitude de les prendre pour la décoration, on se dit que ça s'agence avec le tapis, etc. Mais ce n’est pas juste ça. Dans une œuvre, il y a un message, une réflexion, ça suscite des discussions , soutient le retraité. Dernièrement, il a exposé chez lui l'œuvre Blancs Moussis, de Marianne Pon-Layus, qu’il considère comme magnifique, mais aussi intrigante et déstabilisante.

une jeune femme à la robe orange se fait toucher par des personnages masqués.

« Blancs Moussis », de Marianne Pon-Layus, 2015, acrylique et huile sur toile.

Photo : Photo fournie par L'Artothèque

Un aller-retour Québec-Montréal pour un Pellan

Étudiant en science politique à l'Université Laval, Alexandre Côté, 19 ans, s'est laissé séduire par la peinture pendant la pandémie. Lors de promenades, celui qui a toujours été passionné par le hockey et la politique a commencé à admirer les majestueuses toiles qui trônaient dans les vitrines des petites galeries du Vieux-Québec. Je me suis construit une passion pour les arts dans la dernière année! , s’exclame le jeune homme.

La location d'œuvres est aussi offerte dans la capitale nationale, mais les circonstances récentes ont mis un frein à cette façon intime de diffuser l'art. L'imageothèque de l'Université Laval a suspendu la location de ses 400 œuvres durant presque toute la pandémie.

Après quelques recherches, Alexandre s’est alors tourné vers Montréal et a trouvé L’Artothèque.

C’est à bord de sa voiture que ce nouvel adepte d’arts visuels s’est rendu dans la métropole pour louer sa première œuvre, Bestiaire no 5 (1974), d’un certain Alfred Pellan.

Je trouvais ça cool d’avoir ça dans mon appartement, je trouvais que ça faisait une présence. Je suis allé chercher un Barbeau par après , raconte Alexandre.

Bijoux-hirondelles (1989), de Marcel Barbeau, rien de moins, était la deuxième œuvre sélectionnée par l’étudiant pour mettre un peu d’ambiance et de couleur dans son quatre et demie, qu’il partage avec une colocataire.

Je trouve qu’on a beaucoup de grands peintres au Québec, et on n’en parle pratiquement pas dans nos cours au secondaire , se désole Alexandre. N’ayant pas grandi dans un milieu qui était de toutes les sorties culturelles ou qui avait une sensibilité particulière pour les arts, le jeune garçon n’a pas beaucoup de gens dans son entourage avec qui partager sa passion naissante pour la peinture.

Si je n’en parle pas, personne ne remarquera les tableaux dans mon petit appartement. Dans mon cercle d’amis, c’est comme méconnu. Quand tu parles de la valeur des œuvres, les gens s’intéressent un peu. Mais c’est avant tout pour moi que je loue des tableaux… C’est tellement peu connu ce genre d’affaires là! Quand je disais aux gens que je dépensais environ 70 $ par mois pour ça… Dans leur tête, c’est juste du papier. Je sentais une certaine incompréhension , constate Alexandre.

Acheter une œuvre au lieu de la louer : accessible?

Si Alexandre Côté loue des œuvres en ce moment, il aimerait bien un jour en acheter lorsqu’il en aura les moyens.

Acheter une œuvre d’art en galerie, est-ce possible quand on a un petit budget? Plusieurs galeries acceptent des paiements sur plusieurs versements, et offrent donc la possibilité de ne pas tout payer d’un coup. Certaines galeries permettent à des étudiants de payer une œuvre sur une année complète, par exemple. C’est vraiment plus répandu qu’on pense , observe Julie Lacroix, directrice générale de l’Association des galeries d’art contemporain (AGAC). Cet organisme à but non lucratif a notamment comme mission de démocratiser l’accès au marché de l’art et aussi de faire apprécier l’art contemporain à un large public.

L’AGAC a lancé une application pendant la pandémie qui permet de consulter un catalogue d'œuvres de galeries et de les visualiser dans l’espace chez soi.

L’artothèque comme tremplin pour artistes en début de carrière

Si les galeries donnent une visibilité intéressante aux artistes, il y en a qui se font connaître grâce aux artothèques. C’est le cas de Véronique Buist, diplômée de l’École des arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal en 2010. Artiste multidisciplinaire, Véronique fait surtout de la broderie sur papier. Étant également fleuriste à temps partiel, cet emploi influence son rapport à l’espace , soutient-elle.

En 2017, elle a participé à la Foire d’art contemporain de Saint-Lambert, et son travail a été repéré par un membre de l’équipe de l’Artothèque du Centre culturel Stewart Hall, qui se rattache à la Ville de Pointe-Claire.

Je trouve super intéressant le concept d’artothèque pour les artistes, parce que ça permet de rendre disponibles et visibles certaines œuvres parfois plus longtemps qu’une exposition dans une galerie, explique Véronique. Comme artiste non représentée en galerie, je vois l’artothèque comme un intermédiaire entre [l’artiste et] le public et les différents types de clientèles à la recherche d’acquisitions d’art.

Grâce à l’Artothèque de Pointe-Claire, l’artiste a réussi à faire louer ses œuvres pour des tournages et elle en a aussi récemment vendu une, intitulée Lamas. Au début de la pandémie, Véronique ne savait pas si elle allait vendre un grand nombre d'œuvres, mais elle a finalement eu beaucoup de clients et clientes qui lui ont passé des commandes, que ce soit via Instagram, son site Internet ou encore par l’Artothèque.

Quand les gens sont confinés à la maison, ils sont obligés de rester entre leurs quatre murs. J’ai l’impression que plusieurs personnes ont consommé moins, mais mieux… Et il y a eu une prise de conscience quant à l’achat local, s'enthousiasme la jeune artiste. En achetant ou en louant une œuvre au lieu de se tourner vers un poster à 20 $, par exemple. Je crois que les gens veulent être entourés de beau en ce moment, et ça fait du bien!

Des formes jaunes, bleues et roses sont brodées sur le papier. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

« Lamas », de Véronique Buist, 2017, gouache et broderie sur papier. Cette oeuvre fait partie de la série « Peru ».

Photo : Photo fournie par Véronique Buist

Un effet de communauté

Ayant coordonné les activités du Centre culturel Stewart Hall de 2012 à 2015, Megan Panoplio y a fréquenté l’Artothèque. Étudiante à l’époque, c’est à travers les vernissages et les discussions avec des artistes que la jeune femme a découvert une belle communauté et une accessibilité des œuvres d’arts.

Aujourd’hui sur le marché du travail, elle loue depuis maintenant trois ans des œuvres à l’Artothèque de Pointe-Claire, car elle peut désormais se le permettre dans son budget. Elle précise aussi que les œuvres du catalogue ne sont pas créées que par des artistes de profession.

En effet, chaque année, l’Artothèque de Pointe-Claire renouvelle sa collection. Un appel est fait à la communauté, et environ 500 œuvres sont soumises annuellement à un jury du milieu de l’art. Les œuvres sont exposées au jury de façon anonyme. C’est vraiment la qualité de l'œuvre qui est évaluée, et non le CV de l’artiste , soutient Marie-Pier Paquette-Séguin, coordonnatrice aux communications à la Ville de Pointe-Claire.

L’automne dernier, en pleine pandémie, le Centre culturel Stewart Hall a même créé l’Artothèque MiNi, permettant aux jeunes de 12 ans et moins de soumettre des œuvres pour qu’elles soient mises en location. Comme quoi les artothèques sont là pour l’éducation, le partage et l’accessibilité à l’art; pour les gens curieux d’hier à aujourd’hui.

Les artothèques : naissance au 20e siècle

En Europe, le concept d’artothèque est apparu autour des années 1960, notamment en Allemagne, aux Pays-Bas et en France. Le but était de démocratiser l’accès à l’art contemporain à l’extérieur des grands centres. Les artothèques ont connu une reconnaissance importante en France dans les années 1980, sous le gouvernement du président François Mitterrand. Aujourd’hui, il y a notamment l’Association de développement et de recherche sur les artothèques (ADRA), qui représente 30 artothèques à travers le pays.

Artothèque de Caen : au-delà du prêt d’œuvres

Pendant la pandémie, comme toutes les autres institutions culturelles, les artothèques ont été appelées à se réinventer. Lorsque le service de prêts a repris, à la fin du mois de mai 2020, à l’Artothèque de Caen, en Normandie, le programme On a pensé à vous a été mis en place pendant quelques mois.

Selon les goûts de chacun des adhérents, notre équipe faisait le choix d'œuvres, et celles-ci étaient ensuite mises dans un emballage de type paquet cadeau. Les gens ne savaient donc pas ce qu’ils allaient avoir comme œuvres, ils allaient le découvrir chez eux, explique Yvan Poulain, directeur de l’Artothèque de Caen. Ce petit jeu-là nous a vachement rapprochés des adhérents. Ils l’ont pris comme une attention à leur égard!

L’Artothèque de Caen existe depuis 1986 et détient aujourd’hui un catalogue de plus de 4000 œuvres. Ayant une collection qui se spécialise dans les arts graphiques, les estampes, les photographies et l’art contemporain, cette institution est beaucoup plus qu’un service de prêts d'œuvres. Il y a notamment des expositions, de la médiation culturelle et des rencontres entre groupes scolaires et artistes.

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