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Analyse

À quoi s'attendre du premier tête-à-tête Biden-Poutine?

Le visage souriant de Joe Biden sur une poupée russe.

Une matrioshka à l’effigie du président Joe Biden dans un marché de souvenirs à Moscou. « On attend la rencontre de Genève pour enfin ajouter Poutine à ses côtés et imprimer les t-shirts », dit un vendeur.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Genève se prépare à recevoir mardi le président américain Joe Biden et le président russe Vladimir Poutine pour un tout premier échange en personne. Nos correspondants à Moscou et à Washington, Tamara Alteresco et Jean-François Bélanger, discutent des enjeux de cette rencontre.

Tamara : C’était l'idée de Joe Biden d’inviter le président de la Russie à discuter en personne dans un contexte de différends presque irréconciliables entre leurs deux pays. Beaucoup d'observateurs ici à Moscou y voient un aveu de l’autorité de Poutine comme joueur incontournable, mais doutent que ce sommet soit fructueux. Dans ce contexte, quels sont les motifs et les objectifs du président américain?

Jean François : Le scepticisme est de mise également de ce côté-ci de l’Atlantique. D’ailleurs, la Maison-Blanche a lancé un message clair : si vous attendez des retombées concrètes de ce sommet, vous risquez d’attendre longtemps.

Cela dit, l’attitude de Joe Biden est qu’on ne peut ignorer ni bouder la Russie, et que rien ne remplace le contact en tête à tête. Dans un texte d’opinion publié dans le Washington Post le 5 juin, le président américain explique qu’il souhaite une relation stable et prévisible avec la Russie, où il est possible de travailler ensemble sur des dossiers comme le contrôle des armes. D’ailleurs, un de ses premiers gestes en tant que président a été de prolonger de cinq ans le nouveau traité START avec la Russie.

On est donc loin de la remise à zéro des relations (le fameux reset) de l’ère Obama-Medvedev. Il s’agit simplement de mettre la table pour une nouvelle relation, froide mais pragmatique.

Et le calcul de Joe Biden est que le meilleur moment pour ce faire, c’est après avoir rencontré les chefs d’États et de gouvernements du G7 et de l’OTAN. Cela lui permet d’arriver à Genève en position de force, assuré de l’appui renouvelé des alliés malmenés pendant l’ère Trump. Car l’objectif de Joe Biden est aussi d’envoyer un message clair : les tactiques de manipulation et de division de Moscou ne marchent plus. Les États-Unis parlent à nouveau d’une seule voix avec leurs alliés et ne toléreront plus les guerres asymétriques menées par la Russie, en Ukraine par exemple.

D’ailleurs, avant de s’envoler pour l’Europe, Joe Biden a eu une conversation téléphonique avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky pour lui proposer sans condition ce que Donald Trump faisait miroiter comme une récompense en échange de l’annonce d’une enquête sur Hunter Biden : une invitation à le rencontrer à la Maison-Blanche.

Mais qu’attend le Kremlin de cette rencontre, quand on sait que Vladimir Poutine aurait plutôt souhaité la victoire de Donald Trump aux élections?

Vladimir Poutine et Donald Trump, légèrement penché vers son homologue, se sourient.

Rencontre entre Vladimir Poutine et Donald Trump au sommet du G20 à Osaka en juin 2019.

Photo : Reuters / Kevin Lamarque

Tamara : C’est vrai que la Russie voyait en Donald Trump un président faible et complètement désengagé du multilatéralisme que prône Joe Biden. Vladimir Poutine aura donc profité, ces dernières années, d’une politique étrangère américaine cavalière pour placer ses pions dans des régions stratégiques de la planète, comme en Syrie, en Irak et en Iran.

On peut en dire autant sur la question des droits de la personne en Russie, qui intéressait peu ou pas le président Trump, alors qu’elle est primordiale pour Joe Biden, qui demande la libération de l’opposant Alexeï Navalny.

Donc, pour répondre à la question et dans les circonstances, le Kremlin s'est fixé comme objectif de se concentrer sur les dossiers d'intérêt commun comme le nucléaire, l’Arctique et ironiquement la cybersécurité, plutôt que de se concentrer sur les dossiers qui divisent. Pour citer les mots du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov prononcés cette semaine : Il faut être deux pour danser le tango, et s'il y en a un qui fait du breakdance, ce sera difficile.

Je payerais cher pour être dans la pièce au moment des échanges, ne serait-ce que pour mesurer comment le niveau de tension entre Vladimir Poutine et Joe Biden fait bon ménage avec leur volonté de dialoguer de façon constructive.

Car il ne faut pas oublier qu'on aura devant nous, à Genève, deux hommes qui se connaissent et qui ne s'aiment pas.

Biden voit en Poutine un voyou et n’a pas hésité à répondre oui quand le journaliste américain George Stephanopoulos lui a demandé si Poutine est un tueur, lors de la désormais célèbre entrevue du réseau ABC au mois de mars.

De son côté, le président russe ne s’est pas gêné pour insinuer que Biden est un vieillard ou encore qu’il est sénile, comme le répète la télévision russe quand il est question du président Biden.

À ce niveau-là, les gants sont tombés depuis longtemps, mais outre cette joute très personnelle et empreinte de rancune, si Vladimir Poutine a accepté de voir Biden en personne, c’est qu’il reconnaît, lui aussi, l’importance de maintenir un dialogue avec le président américain.

Le reste va dépendre du ton. Je crois qu'à cet égard, la balle est dans le camp des États-Unis.

Jean-François : Joe Biden, à ce sujet, a déjà indiqué que le ton serait franc et direct comme il l’a été lors des échanges téléphoniques entre les deux hommes. Durant leur précédente rencontre en personne, celle de 2011, lorsque Biden était vice-président et Poutine premier ministre, Joe Biden dit avoir lancé à Poutine : Je vous regarde dans les yeux et je ne crois pas que vous ayez une âme. Ce à quoi Poutine aurait répondu : Nous nous comprenons.

Lors de la fameuse entrevue durant laquelle Joe Biden a dit qu’il pensait que Poutine était un tueur, il a aussi dit qu’il y aurait un prix à payer pour l'ingérence et l’interférence dans les élections américaines. Reste à voir lequel, car les sanctions économiques imposées à la Russie depuis 2014 n’ont eu aucun effet sur ses dirigeants, sinon de renforcer encore plus leur emprise, et n’ont certainement pas eu d’impact sur la politique russe.

Le président américain aura sans doute toute une liste de récriminations et de reproches à présenter à son homologue russe. Les mauvais comportements et gestes d'agression qui ne seront plus tolérés en somme. Et sur cette liste, on peut jeter pêle-mêle, outre l'ingérence électorale, les primes offertes pour la mort de soldats américains en Afghanistan et les attaques de nature cybernétique. Le problème pour Washington, c'est de trouver la réponse à y apporter. Car ces agressions non conventionnelles appellent des ripostes non conventionnelles.

La guerre asymétrique est la marque de commerce de l’ancien agent du KGB qu’est Vladimir Poutine. S’il ne l'avouera jamais publiquement, le président russe sait que la Russie n’est plus la superpuissance qu’elle a déjà été et n’est plus en mesure de tenir tête frontalement à son adversaire. Les attaques obliques et les tactiques de guérilla sont donc vues comme beaucoup plus payantes dans le contexte et beaucoup moins risquées.

La prise de contrôle de la Crimée et de l’est de l’Ukraine en 2014 et la cyberattaque SolarWinds des services informatiques gouvernementaux américains en 2020 ont en commun l’ingrédient essentiel des opérations de l’ombre : le déni plausible (plausible deniability en anglais). L’emploi de groupes de rebelles prorusses en Ukraine ou de groupes de hackers comme Cozy Bear pour l’attaque SolarWinds donne à Moscou la possibilité de nier toute responsabilité.

La tactique a jusqu’à présent toujours été payante. Ainsi, malgré l’évidence de la présence de soldats russes en Crimée et dans l’est de l’Ukraine en 2014, malgré les preuves concernant le tir de missile à l’origine de l'écrasement du vol MH17 de la Malaysian Airlines au-dessus de l’Ukraine, la Russie n’a jamais été vraiment inquiétée et n’a jamais eu à en payer le prix fort. C’est que l’Occident ne veut pas se retrouver en guerre contre la Russie, et Vladimir Poutine le sait. Le président russe est passé maître dans l’art d’être imprévisible et il est imbattable au jeu dangereux de celui qui se dégonfle le dernier.

Donc, Joe Biden fait comme beaucoup de ses prédécesseurs et parle fort, mais les paroles risquent peu d’être suivies d’effets de nature à modifier l’attitude du Kremlin.

Un soldat tient son arme.

En 2014, l'armée russe était déployée près de la ville de Balaclava en Crimée.

Photo : Reuters / Baz Ratner

Tamara : Poutine est ce qu’il est et ne changera pas. Il a le champ libre en Russie pour gouverner ad vitam aeternam, et c’est devenu avec le temps un atout formidable qu’il exploite sans impunité. C’est en fait son principal avantage face à ses rivaux internationaux : il est immuable.

Il s’attend bien évidemment à ce que Biden profite du sommet de Genève pour lui faire la morale de vive voix, mais ce sera en vain, même si les États-Unis brandissent la menace de sanctions plus agressives qui ont le potentiel de déstabiliser le système financier en Russie.

Poutine est d’ailleurs en position de force dans le dossier crucial du pipeline Nord Stream 2, puisque Joe Biden a dû abandonner l'idée d’imposer des sanctions à la société d'État Gazprom, admettant que ce serait contre-productif pour ses alliés européens qui dépendent de ce mégaprojet pour importer le gaz naturel de Russie.

Le Kremlin peut donc continuer de nier en toute quiétude d’avoir semé la zizanie dans les élections américaines et d'être à l'origine de la cyberattaque contre SolarWinds ce printemps.

D’ailleurs, dans une TRÈS rare entrevue avec la BBC au mois d’avril dernier, l'espion en chef de la Russie Sergei Naryshkin s’est dit flatté qu’on lui attribue l’attaque informatique la plus sophistiquée de l’histoire! Mais il a ajouté du même souffle qu’elle avait probablement été orchestrée par l’Occident.

La Russie victime de complots est la ligne officielle de défense du Kremlin.

Mais dans les faits, la pire hantise du président Poutine a toujours été et demeure celle d’une révolution de couleur, pilotée par l’Occident, d’où l’acharnement sans précédent contre l’opposition depuis le retour d’Alexeï Navalny en Russie. Navalny et ses associés sont ainsi dépeints comme des pantins américains.

Les arrestations arbitraires, les lois improvisées pour écarter les candidats indésirables des prochaines élections, bref, la répression contre toute forme de dissidence en Russie s’inscrit dans cette peur viscérale d'être un jour chassé du pouvoir par la rue.

Il est évident que Joe Biden, aussi déterminé qu’il soit de punir Vladimir Poutine pour ces transgressions, ne pourra pas obtenir de concessions de son rival, encore moins des engagements concrets en ce qui concerne, par exemple, un accord de paix dans l’est de l’Ukraine, où il est maître de la situation depuis 2014.

C’est pourquoi le Kremlin a prévenu cette semaine, en prévision de Genève, qu'une normalisation des relations entre les États-Unis et la Russie est improbable, sinon carrément impossible.

Reste que Joe Biden et Vladimir Poutine ont intérêt à envoyer, ensemble, le signal d’une coopération minimale mais essentielle sur des enjeux clés pour la stabilité stratégique. Pour citer l’analyste Dmitri Trenin, que j’ai interviewé plusieurs fois en Russie : Éviter une collision militaire, accidentelle ou pas, entre les deux plus grandes puissances nucléaires du monde, demeure la pierre angulaire de l’agenda russo-américain.

La Maison-Blanche, au-delà du discours officiel de Joe Biden, ne peut pas faire abstraction des risques et doit calculer chaque geste devant un homme comme Poutine qui carbure aux provocations. Dans cette optique, à quoi s'attendre de concret?

Il parle à une foule

Le président américain Joe Biden

Photo : Reuters / EVELYN HOCKSTEIN

Jean-François : Il faut s’attendre, comme chaque fois après ce genre de sommet, à des déclarations fortes pour consommation intérieure, chaque leader étant dans l’obligation de démontrer qu’il n’a pas plié face à l’ennemi historique.

Très peu probable donc que l’on assiste à un assouplissement des sanctions contre la Russie ou à une réintégration de Moscou dans le cercle des grands, avec une renaissance du G8 par exemple. D’autant plus que la tenue même de ce sommet a valu à Joe Biden bien des critiques de la part d’élus républicains, mais aussi de démocrates.

Les deux leaders feront peut-être des déclarations communes pour montrer leur bonne volonté sur des sujets qui ne fâchent pas, comme le climat.

Va-t-on voir sinon un rapprochement sur le dossier iranien? Ce n’est pas impossible. Mais ce qui est vraiment espéré à Washington, c’est une réduction de la tension et un peu plus de stabilité et de prévisibilité dans la relation.

Un objectif dont l’atteinte est difficile à mesurer. Dans ces conditions, il sera donc sans doute hasardeux d’essayer de déterminer, au terme de la rencontre, si le sommet aura été utile ou non. Seul l’avenir le dira.

Tamara : Je serai à Genève mardi et nous espérons tous, comme journalistes, avoir droit à une conférence de presse conjointe, comme l’avaient fait Poutine et Trump à Helsinki en 2018, pour mesurer l’humeur et la dynamique. Mais tout indique que Joe Biden et Vladimir Poutine ont choisi de le faire séparément pour éviter les malaises en public.

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