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Analyse

Le difficile défi de Joe Biden en Europe

Les Européens sont contents de recevoir quelqu’un de poli, qui ne leur crache pas au visage, mais ils ne sont pas pour autant convaincus.

Joe Biden prononce un discours.

Le président des États-Unis, Joe Biden, a prononcé un discours le 10 juin, avant l'ouverture du Sommet du G7 en Grande-Bretagne.

Photo : AFP / BRENDAN SMIALOWSKI

En grande tournée européenne, Joe Biden tente de reconquérir l’Europe et de regagner de vieux amis refroidis. Il est auréolé de sondages – comme celui du Pew Research Center, publié le 10 juin, qui montre que les Européens le préfèrent de loin à son prédécesseur Donald Trump, par un facteur de 2, voire de 3 à 1.

Pour le président américain, arrivé le 9 juin au Royaume-Uni, c’est une semaine entière à multiplier les rencontres, à tenter de rebâtir des alliances, entre une réunion du G7, un mini-sommet de l’OTAN, une bilatérale avec l’Union européenne et, pour couronner le tout – de l’autre côté de la grande division –, un tête-à-tête avec Vladimir Poutine.

Une tournée à toute allure

Pour bien placer les choses d’abord, un petit résumé en rafale de cette tournée à toute allure, avant d’aborder quelques questions de fond derrière l’offensive de charme américaine.

Ce 10 juin, Biden et le premier ministre britannique Boris Johnson ont ressorti des boules à mites le vieux Pacte atlantique signé en 1941, au plus noir de la guerre, par Roosevelt et Churchill, qui avait été à l’origine de l’Alliance atlantique (OTAN). Ils ont renouvelé, 80 ans plus tard, leurs vœux mutuels de complicité et de soutien, entre deux grands pays anglo-saxons qui ont successivement dominé le monde.

Ce vendredi, c’est ensuite le G7, le groupe des sept puissances industrialisées, dont fait partie le Canada. Un G7 usé par les ans (c’est son 47e sommet) et par l’émergence d’autres « grands » absents, peut-être plus influents.

Maintenant que les riches sont largement vaccinés, ils vont tenter de montrer leur utilité par une initiative en faveur de la vaccination dans les pays pauvres. On parlera aussi de taxe carbone et du fameux impôt de 15 % qu’on veut appliquer aux grandes multinationales, un projet cher à Joe Biden.

Lundi et mardi, avec l’OTAN et l’Union européenne, c’est la relation spécifique avec l’Europe qui sera sur la table. Relation abîmée par les quatre années Trump, qu’on va essayer de rabibocher sur le fond, au-delà des belles paroles.

Vladimir Poutine, assis à un bureau avec des drapeaux russes derrière lui.

Joe Biden terminera son premier voyage à l'étranger à titre de président des États-Unis en rencontrant son homologue russe Vladimir Poutine.

Photo : AFP / SERGEI ILYIN

Enfin, pour compléter cette tournée européenne, un sommet hautement médiatisé : le tête-à-tête entre Biden et Poutine, le président russe à qui son homologue américain a promis de dire ses quatre vérités. Il l’a déjà traité d’assassin. Il a déclaré en mettant le pied au Royaume-Uni : Je verrai Vladimir Poutine pour lui faire savoir ce que je veux qu'il sache.

Les questions de fond : valeurs et leadership

Derrière ce feu d’artifice de sommets et de petites phrases, au-delà des débats immédiats (climat, pandémie, taxation des géants, front commun ou non face à la Chine), quels problèmes fondamentaux peuvent entraver cette nouvelle alliance?

Deux questions sous-jacentes se posent en marge de ce voyage : celle du leadership américain et celle des valeurs qu’on prétend mettre de l’avant.

D’abord, est-ce que ce leadership – incontesté dans les années 1950 et 1960 parmi les alliés – est encore possible en 2021? Est-il seulement désirable, ou désiré, par les partenaires de l’Union européenne, du G7 et de l’OTAN?

Et puis les valeurs communes que prétend mettre en avant le président dans le cadre de ces retrouvailles, quelles sont-elles? Est-ce qu’il s’agit de valeurs partagées? Quelle est leur chance aujourd’hui?

Que vaut la vieille démocratie libérale dans la grande compétition mondiale qui l’oppose à des forces plus autoritaires et nationalistes, incarnées – notamment, mais pas seulement – par la Chine et par la Russie, qui sont des joueurs coriaces et habiles, avec des présidents pugnaces? M. Biden va constater cette pugnacité, le 16 juin, dans le blanc des yeux de Vladimir Poutine.

Un front qui traverse l’Occident

Ces forces – plus nationalistes et autoritaires –, on les retrouve également en Europe. Dans certains cas, elles sont même aux portes du pouvoir. Elles sont devenues aussi un moteur primordial de la dynamique interne aux États-Unis, comme l’a bien montré l’assaut du Capitole, le 6 janvier.

Le débat entre les valeurs communes que prétend mobiliser Joe Biden, et les forces nationales autoritaires, cet affrontement est présent partout. La fissure est profonde et elle n’est pas seulement géopolitique (avec des bons et des méchants à l’international). Elle creuse son sillon politiquement et socialement au cœur même de nombreuses sociétés occidentales.

Sur le fameux leadership américain – réel ou supposé, accepté ou refusé –, le président et ses ténors comme le secrétaire d’État Antony Blinken aiment répéter, depuis cinq mois, leur fameux slogan : L’Amérique est de retour.

Ils font tourner cette formule en boucle, comme si le reste du monde libre ne faisait qu’attendre, bouche bée, le retour du sauveur qui avait disparu, ou s’était égaré pendant quelque temps.

Ces propagateurs de la bonne parole Biden soutiennent que les démocraties, unies entre elles, sont aujourd’hui capables de relever les défis posés par leurs adversaires autoritaires.

En Europe, le doute face aux États-Unis

Messieurs Blinken et Stoltenberg en conférence de presse

Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, lors d’une rencontre avec le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, en avril.

Photo : AFP / KENZO TRIBOUILLARD

Est-ce que les Européens prennent au mot l’administration Biden à ce sujet? Croient-ils à ses belles paroles?

C’est tout le défi qui se pose aux États-Unis, en 2021 sur la scène internationale, après quatre années d’un régime Trump qui a écorné la crédibilité des États-Unis comme partenaire et comme leader mondial, et, plus spécifiquement, ébranlé les fondements de l’édifice transatlantique, cette vieille alliance issue de la Deuxième Guerre mondiale (célébrée et relancée symboliquement par Biden et Boris Johnson).

Une union qui, d’ailleurs, même avant Trump, était sujette depuis des années à des tensions et à des remises en question.

Le journal Le Monde évoquait le 9 juin des retrouvailles difficiles entre Européens et Américains, derrière des effusions purement verbales.

C’est bien le danger des formules un peu creuses comme celle-ci de Joe Biden : Je réaliserai l'engagement renouvelé de l'Amérique envers ses alliés et partenaires. Nous démontrerons que les démocraties sont capables de faire face aux défis et de déjouer les menaces de notre temps.

Les Européens sont certes contents de recevoir aujourd’hui quelqu’un de poli, qui ne leur crache pas au visage, leur parle de valeurs communes et d’un grand combat démocratique, dans un monde où les autocrates en mènent large. Mais ils ne sont pas pour autant convaincus.

Devant tout ça, les Européens sont dubitatifs. Certes, ils voient en Joe Biden une personne honnête, fiable, qualifiée. C’est l’avis de 77 % des personnes interrogées par le Pew Center.

Toutefois, les États-Unis ne sont plus considérés comme un exemple ou une inspiration. Seuls 50 % pensent que le système américain fonctionne bien. Près de 60 % pensent que si les États-Unis ont été un bon exemple de démocratie par le passé, ce n’est plus le cas depuis quelques années. Seuls 17 % des personnes interrogées estiment qu’ils le restent aujourd’hui.

Entre la crainte et l’exaspération

Ce qui fait que lorsque les grands chevaux de l’administration démocrate débarquent avec leur America is Back et prétendent de nouveau se poser en leader, deux attitudes se détachent :

  • Selon un premier point de vue européen, plutôt américanophile, plus à droite et plus présent en Allemagne et en en Europe du Nord, on se dira toujours, dans l’idéal, favorables à l’idée d’un leadership ou d’un parapluie américain. Mais en craignant que les États-Unis, comme État, ne soient plus capables en 2021 d’avoir une force d’exemple efficace, d’avoir les reins solides et de pouvoir répondre aux attentes.
  • Le deuxième point de vue est moins charitable. On le retrouve davantage chez les Français et les Méditerranéens. Plutôt à gauche, mais aussi à l’extrême droite. Là, on sera carrément agacé par cette prétention renouvelée – une fois les « bons démocrates » revenus à la Maison-Blanche – d’affirmer une prééminence dont on ne veut plus et qui n’existe plus. « L’Amérique est de retour, elle va mener de nouveau le monde libre », etc. Ces formules décalées peuvent aussi agacer en 2021.

La bataille des cœurs et des idées

Joe et Jill Biden marchent côte à côte avec Boris et Carrie Johnson; chaque couple se tient la main.

Le président Joe Biden et la première dame, Jill Biden, marchent avec le premier ministre britannique, Boris Johnson, et son épouse Carrie Johnson, avant le tête-à-tête des deux leaders à Carbis Bay, en Angleterre.

Photo : Associated Press / Patrick Semansky

Biden parle aussi d’une lutte politique, d’une lutte pour des idées, pour des valeurs, pour un type de système : le pluralisme politique, avec une économie de marché, mais régulée et corrigée, parce que les excès néolibéraux sont aujourd’hui critiqués même à la Maison-Blanche. Un système, donc, qui doit se défendre plus que jamais, parce qu’il est battu en brèche et qu’il connaît des ratés.

Il s’agirait d’une nouvelle alliance qui n’est plus militaire ou stratégique, avec des délimitations géographiques précises, une grande ligne rouge au milieu et un grand chef incontesté qui servirait de bouclier (ce qui était un peu l’ancienne conception de l’OTAN sous parapluie américain).

Aujourd’hui, c’est le combat de toute une époque pour savoir quelles idées, demain, vont mener le monde, et qui aura le dessus dans la bataille des cœurs.

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