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Un vin québécois « qui a toute sa place » dans un resto étoilé de Paris

Le chardonnay du Vignoble Camy se démarque au pays du chardonnay. Une première, selon l’industrie vinicole.

Mickaël Larrive tient une bouteille.

Le chef sommelier du restaurant Oka à Paris, Mickaël Larrive.

Photo : Mickaël Larrive

C’est un petit domaine, encore jeune, qui produit à peine plus de 6000 bouteilles par année. Pourtant, le Vignoble Camy, à Saint-Bernard-de-Lacolle, vient de réaliser un coup fumant en se taillant une place sur la carte des vins d’un prestigieux restaurant de Paris.

Le restaurant Oka, situé dans le cinquième arrondissement de la Ville Lumière, n’est pas un établissement ordinaire, avec sa cuisine fusion franco-brésilienne. Sa réputation n’est plus à faire, car il s’est vu attribuer une étoile dans le Guide Michelin.

Mercredi soir, les clients pouvaient enfin y retourner, avec la réouverture des salles à manger en France. En jetant un coup d’œil à la carte des vins, les puristes ont dû sursauter : leur sommelier vient d’y ajouter un chardonnay… québécois.

Les quantités sont infimes : une douzaine de bouteilles, pour commencer. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, le producteur de cet intrigant nectar ne cache pas sa fierté de voir le Québec sur la même liste que plusieurs grands crus.

De proposer du chardonnay dans le pays du chardonnay, c’est extraordinaire, pour nous autres.

Une citation de :Fred Tremblay, copropriétaire du Vignoble Camy
Fred Tremblay, copropriétaire du Vignoble Camy, à Saint-Bernard-de-Lacolle

Fred Tremblay est copropriétaire du Vignoble Camy, à Saint-Bernard-de-Lacolle.

Photo : Juliette Busch

De l’avis de Fred Tremblay, c’est la première fois qu’un vin de la belle province se retrouve dans un restaurant de cet ordre. Cette impression est d’ailleurs confirmée par d’autres acteurs de l’industrie vinicole québécoise.

Pourtant, c’est un peu par hasard si le Vignoble Camy s’est retrouvé sur la carte du restaurant Oka.

Coup de foudre

Depuis environ deux ans, son chardonnay était en vente chez un caviste de Paris. L’an dernier, le sommelier du restaurant Oka, Mickaël Larrive, y a goûté, sans avoir trop d’attentes. Il ne s’était jamais trempé les lèvres dans un verre de vin québécois.

Puis ce fut le coup de foudre. Je suis tombé amoureux des vins [du Vignoble Camy], raconte Mickaël Larrive.

C’est un vin déjà qui est d’une grande classe, belle pureté, avec un bel équilibre, avec un profil à la bourguignonne, explique-t-il. Mais en bouche, la fraîcheur du terroir québécois lui apporte une dimension unique, dit-il.

Une bouteille du vin chardonnay du Vignoble Camy posée sur des feuilles.

Le chardonnay du Vignoble Camy est désormais offert dans un restaurant réputé de Paris.

Photo : Facebook / Vignoble Camy

Comme il n’en a qu’une petite quantité à offrir, le sommelier compte écouler le chardonnay du Vignoble Camy auprès de ses clients qui sauront l’apprécier.

Il ne faut pas vendre ça juste comme une curiosité [...] Il faut vraiment le goûter comme un grand vin blanc qui a toute sa place dans un restaurant gastronomique.

Une citation de :Mickaël Larrive, chef sommelier du restaurant Oka

Il ouvre toutefois la porte à faire quelques tests, qui pourraient tromper les sens des amateurs les plus aguerris.

La vérité est dans le verre. Le vin va parler. Et peut-être que sur certaines tables je m’amuserai à le mettre à l’aveugle, à faire jouer certains clients et à leur révéler à la fin qu’on n’est pas en Bourgogne, mais bien sur un grand vin du Canada.

Un phénomène encore marginal

Fred Tremblay fait partie des rares vignerons québécois qui exportent. Chaque année, il se produit environ 2,3 millions de bouteilles dans la belle province. C’est moins de 1 % de tout le volume de vin vendu en SAQ.

Autrement dit, la production québécoise est encore loin de suffire à la demande intérieure.

Bien sûr qu’on ne suffit pas à la demande intérieure, mais est-ce qu’on est obligé?, se demande Frédéric Simon, propriétaire du Vignoble Pinard et Filles, en Estrie.

Au Québec, il est le vigneron qui exporte la plus grosse part de sa production. Environ 15 % de ses bouteilles sont vendues dans d’autres provinces canadiennes, puis une proportion semblable quitte chaque année pour les États-Unis et l’Asie.

Selon lui, seuls les produits haut de gamme peuvent aspirer à l’exportation. Avec tous les intermédiaires impliqués, la bouteille coûtera beaucoup plus cher à l’autre bout du monde. Et pour que le consommateur soit prêt à l’acheter, il devra avoir l’assurance que c’est quelque chose d’unique, croit M. Simon.

Il faut trouver l’intérêt des gens à l’étranger de boire ces vins-là.

Une citation de :Frédéric Simon, propriétaire du Vignoble Pinard et Filles

Sur l’île d’Orléans, la Seigneurie de Liret a été approchée par des importateurs belges, pas plus tard que l’an dernier. Ils souhaitaient distribuer le vin mousseux blanc du vignoble en France, en Belgique et en Allemagne.

Affiche de la Seigneurie de Liret sur le chemin Royal.

Le vignoble la Seigneurie de Liret produit un vin mousseux blanc à base de pinot meunier, de pinot noir et de chardonnay.

Photo : Radio-Canada / Marie Maude Pontbriand

Le projet ne s’est pas concrétisé. Le copropriétaire Sébastien Demers était prêt à offrir une petite partie de sa production, mais pas à diminuer sa marge de profit.

Du moment où je vends au même prix, eux [les importateurs], il faut qu’ils ajoutent les prix de transport, de distribution, leur profit. Rendue sur la table du restaurateur, ça devient une bouteille assez dispendieuse, explique-t-il.

Les vins québécois ne sont pas assez connus pour justifier un prix exorbitant pour une bouteille de vin rendue sur une table européenne.

Une citation de :Sébastien Demers, copropriétaire de la Seigneurie de Liret

M. Demers ne ferme pas la porte à envoyer un jour ses vins à l’extérieur du pays, mais pas avant d’avoir augmenté substantiellement le nombre de bouteilles qu’il produit.

Réglementation stricte

Au téléphone avec Radio-Canada, des vignerons se sont posé la question : comment le Vignoble Camy a-t-il donc fait pour exporter de petites quantités en France et se retrouver sur une table aussi prestigieuse?

Le copropriétaire Fred Tremblay explique qu’il a bénéficié d’une dérogation méconnue, qui permet d’envoyer de petits volumes de vin dans l’Union européenne.

Il admet cependant que l’opération n’est pas rentable. Je fais beaucoup plus d’argent quand je vends mes caisses de vin ici au Québec.

Les envoyer en France, ça me coûte beaucoup d’argent sur chaque caisse. C’est un investissement stratégique, marketing et visibilité.

Une citation de :Fred Tremblay, copropriétaire du Vignoble Camy
Des vignes et des barriques

Le Vignoble Camy est situé à Saint-Bernard-de-Lacolle.

Photo : Vignoble Camy

Le Vignoble Pinard et Filles, qui espère exporter un jour dans l’Union européenne, confirme que pour y envoyer des quantités substantielles de vin, il devra d’abord se conformer à des normes coûteuses.

Il faudrait notamment qu’il adhère à l’Indication géographique protégée Vin du Québec (IGP) afin d’être considéré comme un vin d’appellation, une décision qu’il n’est pas encore prêt à prendre.

On a mis un X sur l’Europe, pour l’instant.

Une citation de :Frédéric Simon, propriétaire du Vignoble Pinard et Filles

Qui l’aurait cru?

Charles Henri de Coussergues, pionnier de la viticulture au Québec, propriétaire du Vignoble de l’Orpailleur et administrateur du Conseil des vins du Québec, affirme que l’exportation ne doit pas être un objectif pour l’industrie.

Par contre, les petits coups d’éclat comme celui du Vignoble Camy sont des occasions en or de mettre en valeur le savoir-faire québécois et de faire tomber les préjugés encore persistants, selon lui.

Les gens se disent : "qui l’aurait cru?" Effectivement, qui l’aurait cru! Ça démontre qu’aujourd’hui on a des standards internationaux et qu’on n’a pas à rougir de nos vins.

Une citation de :Charles-Henri de Coussergues, vigneron et administrateur du Conseil des vins du Québec
Henri de Coussergues accroupi tenant entre ses mains une grappe de raisins rouges.

Charles-Henri de Coussergues, copropriétaire du Vignoble de l'Orpailleur.

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll

Néanmoins, il explique qu’en raison de ses coûts de production élevés, le Québec peut difficilement rivaliser avec les plus grands joueurs étrangers pour l’exportation.

C’est la jungle. Ce n’est pas notre réalité. C’est souvent de faire des prix pour de grosses quantités, ce qu’on ne peut pas faire.

Malgré tout, le copropriétaire du Vignoble Camy est convaincu d’une chose : son succès actuel en France aura des retombées non seulement sur son entreprise, mais aussi sur l’ensemble de l’industrie vinicole québécoise.

Je pense que c’est mon devoir de pousser ça un peu pour faire rayonner ce qu’on est capable de faire de bien jusqu’en dehors de nos frontières, dit Fred Tremblay.

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