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Des experts signalent un possible cas d'espionnage de la Chine au Canada

La Dre Xiangguo Qiu, vêtue de vêtements de protection à sécurité maximale, travaille dans le Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg.

Une capture d'écran d'archives montre la Dre Xiangguo Qiu au Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg.

Photo :  CBC

Radio-Canada

Selon des experts en sécurité nationale, le congédiement de deux scientifiques chinois du Laboratoire national de microbiologie (LNM), situé à Winnipeg, pourrait révéler un cas d'espionnage.

La Dre Xiangguo Qiu, une médecin venue de Chine qui s'était hissée à la tête de la section Développement de vaccins et thérapies antivirales du programme des agents pathogènes spéciaux du LNM, ainsi que son mari, Keding Cheng, un biologiste, ont officiellement été congédiés en janvier dernier, après avoir été escortés à l'extérieur du laboratoire et s'être vu retirer leur habilitation de sécurité il y a deux ans.

Lors de l'expulsion des deux scientifiques, en juillet 2019, les étudiants chinois qui travaillaient dans l'équipe de la Dre Qiu s'étaient eux aussi fait montrer la porte et la chercheuse avait vu ses voyages jusque-là effectués en Chine de façon régulière suspendus. De plus, des ordinateurs avaient été saisis et un registre de laboratoire était manquant.

Le LNM est l'unique laboratoire de niveau 4 au Canada sur l’échelle de sécurité biologique, équivalant au plus haut niveau de confinement, ce qui lui donne la capacité de traiter les agents pathogènes les plus mortels du monde, comme l'Ebola.

Les autorités n'ont pas révélé les raisons du congédiement du couple, qui a occasionné la tenue d'une enquête de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et amené le Parlement à demander des éclaircissements. Aucune accusation n'a été portée.

Refusant de donner des précisions, une porte-parole de la GRC s'est contentée de dire que l'enquête avait été confiée à la section des crimes graves et du crime organisé de la GRC au Manitoba.

Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a pour sa part déclaré qu'il ne confirmait ni n'infirmait la tenue d'une enquête.

Si les motifs de la décision demeurent inexpliqués, des experts en sécurité nationale soulèvent l'hypothèse de l'espionnage.

Il semble que ce que l'on pourrait appeler des agents chinois aient infiltré l'un des éléments de sécurité nationale les plus prisés en matière de biosécurité et de biodéfense, estime Christian Leuprecht, expert en sécurité et professeur au Collège royal militaire et à l'Université Queen's, interviewé par CBC.

Il rappelle les préoccupations liées à l'espionnage chinois soulevées dans des rapports annuels récents du SCRS et du Comité des parlementaires sur la sécurité nationale et le renseignement (NSICOP).

Cela doit être pour le Canada un signal d'alarme pour qu'il prenne conscience de l'agressivité avec laquelle les Chinois infiltrent les institutions occidentales pour en tirer des avantages sur les plans politique, économique et de la sécurité nationale.

Une citation de :Christian Leuprecht, expert en sécurité

L'expulsion des scientifiques est survenue deux mois après qu'ils eurent partagé des informations et des échantillons de deux types de paramyxovirus, l'Ebola et l'Henipah, avec l'Institut de virologie de Wuhan. Le laboratoire de Winnipeg avait accepté d'envoyer les échantillons au laboratoire chinois, autorisé lui aussi à manipuler des pathogènes dangereux.

Vue de l'édifice où se trouve le laboratoire national de microbiologie à Winnipeg.

Le laboratoire national de microbiologie situé à Winnipeg est à la fine pointe en ce qui concerne la lutte contre les maladies virales.

Photo : Radio-Canada

L'Ebola est considéré comme un agent de bioterrorisme de la catégorie A en raison de sa propagation rapide et de son taux de mortalité, et l'Henipah figure dans la catégorie C parce qu'il peut être utilisé pour une dissémination massive.

À l'époque, un reportage de CBC avait donné lieu à des théories du complot par la suite déboutées, liant le couple à la pandémie de coronavirus. Le SRAS-CoV-2 ne faisait toutefois pas partie des échantillons envoyés.

Interrogé par CBC sur d'éventuelles activités d'espionnage du couple pour le compte de la Chine, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a évité la question au cours d'une conférence de presse à Pékin.

Je ne suis pas au courant de ce que vous mentionnez. La Chine et le Canada entretiennent une certaine coopération scientifique, ce qui est tout à fait normal et cela ne devrait pas être politisé, a-t-il répondu.

À la recherche de réponses

Depuis des mois, le comité parlementaire spécial sur les relations Canada-Chine demande à l'Agence de la santé publique du Canada de répondre à des questions sur l'envoi de virus vers la Chine et sur la raison pour laquelle les scientifiques ont été congédiés, et d'indiquer s'ils sont citoyens canadiens.

L'ASPC s'y est refusée, invoquant la loi sur la protection de la vie privée.

En mai, le président de l’ASPC, Iain Stewart, a dit au comité que le partage d'échantillons avec d'autres laboratoires était une pratique courante et que ce genre de démarche suivait un protocole strict.

L'Agence a affirmé qu'il s'agissait d'une possible violation de politique, une question administrative, et que le public n'avait jamais été en danger. Récemment, cependant, des responsables ont déclaré qu'il s'agissait d'une question de sécurité nationale.

La semaine dernière, le Parlement a adopté une motion du Parti conservateur exigeant que l'ASPC remette des centaines de pages de documents non censurés. Les documents ont maintenant été transmis au NSICOP, un comité parlementaire composé de députés nommés par le premier ministre et ayant une autorisation de sécurité nationale.

Christian Leuprecht croit que les documents pourraient révéler des problèmes de sécurité plus importants au laboratoire, et exposer le rôle des alliés du Canada dans l'enquête.

Cela expliquerait aussi pourquoi on ne les a pas inculpés, parce qu'une fois qu'on les a inculpés, on doit éventuellement soumettre les gens à un procès. Et lorsqu'on intente un procès, on doit alors divulguer les preuves qu'on a. Il se peut donc que le gouvernement tente délibérément de garder ce genre de situation sous le radar autant qu'il peut, estime-t-il.

L'expert critique en outre le manque de surveillance qui permet à des chercheurs potentiellement problématiques d'avoir accès au laboratoire.

Récemment, le Globe and Mail a rapporté que l'un des étudiants recrutés par la Dre Qiu était Feihu Yan, de l'Académie des sciences médicales militaires de l'Armée de libération du peuple (ALP), le nom officiel de l'armée chinoise.

La Chine a un programme d'armes biologiques très actif, très agressif et extrêmement dangereux, souligne M. Leuprecht. Alors, les autorités chinoises pourraient se réapproprier toute la recherche générée ici pour faire avancer des causes plutôt néfastes.

Compte tenu des antécédents de la Chine en matière d'espionnage de la propriété intellectuelle, un autre expert s'inquiète du fait que des établissements de recherche chinois aient contribué à financer certains des travaux effectués en collaboration avec les scientifiques du LNM.

Pourquoi nos procédures de sécurité n'ont-elles pas permis de déterminer que ce n'était pas une bonne idée, que ces personnes, compte tenu de leurs antécédents, ne devraient pas obtenir d'habilitation de sécurité?, demande Scott Newark, ancien procureur de la Couronne de l'Alberta, directeur général de l'Association canadienne des policiers et conseiller en matière de politiques auprès des gouvernements de l'Ontario et du Canada.

Il y a d'importantes questions de sécurité, pas seulement pour nous, mais aussi pour tous les autres pays avec lesquels nous sommes partenaires, parce que, s'il y a des informations qui passent de nous à un État étranger hostile, c'est quelque chose qui a des ramifications importantes, plaide M. Newark.

Disparus dans la nature

Xiangguo Qiu et Keding Cheng ont été vus en public pour la dernière fois lors d'un service commémoratif pour le Dr Frank Plummer, l'ancien chef du LNM, décédé en février 2020.

CBC n'a pas pu les retracer à leurs domiciles de Winnipeg ou de Gimli, évalués à 1,7 million de dollars. À Winnipeg, leurs voisins disent ne pas les avoir vus depuis des mois.

Aux yeux de Scott Newark, la valeur estimée des propriétés du couple, qui cumule des salaires gouvernementaux totalisant 250 000 $, soulève des questions sur leurs sources de revenus. Leur profil agite un énorme drapeau rouge, dit-il.

Selon des documents obtenus par CBC en vertu de la Loi sur l'accès à l'information, les cinq voyages de Xiangguo Qiu en Chine qu'a pu recenser le réseau, dont l'un visait à former des scientifiques et des techniciens au laboratoire de Wuhan, ont été payés par des tiers. L'identité des individus ayant réglé la facture était cependant caviardée.

D'après un reportage de Karen Pauls, CBC News

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