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Attaque à London : porter le voile malgré la peur

Ikram Khaouani et ses trois enfants dans un champ de citrouille.

Quand les enfants de Ikram Khaouani dessinent son visage, c'est toujours avec son voile.

Photo : Ikram Khaouani

Anne-Marie Trickey

À la suite de l’attaque à London, certaines femmes musulmanes voilées disent ressentir plus de peur bien que ce sentiment existait bien avant cet événement.

Selon des expertes, ces femmes sont plus victimes de discrimination, entre autres parce qu’elles sont facilement identifiables. Malgré cette peur, plusieurs de ces femmes continuent pourtant de s’afficher voilées.

Est-ce que je pourrai quand même sortir dorénavant? Est-ce que je pourrai me balader avec mes enfants? Est-ce que je pourrai leur tenir la main sans avoir peur que quelqu’un soit derrière moi, prêt à me pousser, me poignarder, me tirer le voile de la tête?

Ikram Khaouani a immigré au Canada en 2019 avec son mari canadien et leurs enfants. D’origine algérienne, la résidente de London parle quatre langues et a voyagé tout au long de sa carrière.

Je me sens un peu coupable parce que je porte un voile qui peut porter préjudice à mes enfants.

Une citation de :Ikram Khaouani, résidente de London

L’attaque islamophobe à London a accru ses craintes, mais la peur était déjà présente auparavant.

La mère de trois enfants a vécu plusieurs incidents de discrimination dont un qui l’a poussée à ne pas sortir de la maison pendant trois mois.

Ikram Khaouani, son mari et ses trois enfants sourient habillés de vêtements d'hiver à l'extérieur.

Ikram Khaouani et sa famille habitent à London depuis 2019.

Photo : Ikram Khaouani

Une caissière a refusé d’échanger un truc. J’ai attendu à côté de la caisse pendant 45 minutes…j’étais en sanglots. Mais quand mon mari est arrivé, la caissière a complètement changé. Lui, il passe pour quelqu’un de normal : un blanc aux yeux verts, lance-t-elle.

Ce ne sont pourtant pas toutes les femmes voilées qui ont vécu cette expérience. Pour Nourhan Ali, une étudiante en deuxième année à l’Université Western, l’expérience de vivre à London n’est pas tout à fait la même, malgré le fait qu’elle porte aussi un hijab. Sa famille a immigré au Canada de l’Égypte il y a sept ans.

Je n’ai jamais senti que j’étais différente à l’école, par exemple. Je ne me suis jamais vraiment aperçu que je portais mon voile. Je me suis toujours sentie acceptée, indique-t-elle.

C’est d’ailleurs pour cette raison que l’attaque sur une famille musulmane de sa communauté l’a autant bouleversée.

C’était un sinistre rappel que l’islamophobie existe et peut même tuer.

Une citation de :Nourhan Ali, étudiante à l’université Western

Avant l’attaque, bien sûr que je savais que l’islamophobie existait. Mais je ne pensais jamais qu'une telle attaque puisse se produire dans ma ville, dans ma communauté, exclame-t-elle. Pour être franche, j’ai un peu peur de quitter la maison.

La présidente du Conseil canadien des femmes musulmanes pour Ottawa-Gatineau, Nabila Kaci, affirme que la peur est toujours présente chez les femme racisée au Canada surtout si la femme est musulmane et porte un voile.

Les femmes sont des victimes de discriminations plus fréquemment, explique-t-elle. J’ai peur pour mes sœurs et mes amies qui portent le voile.

Le stress de faire partie d’un groupe minoritaire visible

Selon la chercheuse et professeure agrégée en psychologie de l’Université Laval, Maya Yampolsky, toutes les minorités visibles vivent un stress lorsqu’elles sont en contact avec la société. Pour les femmes qui portent le voile, cette peur quotidienne est plus présente puisqu’elles sont visiblement musulmanes.

Maya Yampolsky pose pour une photo dans un parc.

Maya Yampolsky est chercheuse et professeure au département de psychologie à l'Université Laval.

Photo : Maya Yampolsky

En tant que minorité visible, on vit des commentaires déplacés, des discriminations dans le quotidien et ça crée des craintes dans notre vécu. On se demande : est-ce que ça va m’arriver aujourd’hui? D’où ça va provenir? Est-ce que je suis vraiment en sécurité? questionne la chercheuse.

Elle soutient que les personnes de minorités religieuses visibles ne sont pas réellement en sécurité dans leur environnement.

Selon Statistique Canada, les crimes haineux violents islamophobes sont plus susceptibles que les autres crimes haineux de cibler des femmes. Environ 32 % de tous les crimes haineux sont commis envers les femmes, tandis que pour les crimes haineux visant la communauté musulmane, 47 % des crimes sont perpétrés contre des femmes de ce groupe.

Le résultat est donc une hyper conscientisation de soi et une peur de s’afficher.

Elle explique qu’en plus d’être plus visible avec le voile, ce phénomène est davantage présent chez les femmes musulmanes voilées parce que plusieurs stéréotypes différents leur sont assignés.

L’expérience des femmes musulmanes est aussi influencée par leur appartenance au genre.

Une citation de :Maya Yompolsky, chercheuse et professeure agrégée en psychologie de l’Université Laval

La vision des femmes musulmanes comme étant soumises, avec le stéréotype des musulmans en général qui dit que ce groupe est étrange et une menace à notre liberté, fait que les femmes musulmanes sont encore plus vulnérables au regard marginalisant de l’autre, explique Mme Yampolsky.

S’afficher malgré la peur

Et ce n’est pas aux femmes racisées, parfois voilées, de changer après une attaque comme celle à London, selon la psychologue.

À la place de se blâmer ou d'internaliser la discrimination, les femmes musulmanes doivent continuer de s’affirmer, soutient-elle.

C’est précisément ce que compte faire Ikram Khaouani et Nourhan Ali.

Nourhan Ali en photo à l'extérieur.

Nourhan Ali est une étudiante en science médicale à l'Université Western à London.

Photo : Nourhan Ali

Nous devons tous nous respecter et accepter comment nous vivons nos vies, même si ces choix sont différents.

Une citation de :Nourhan Ali, étudiante à l'Université Western

Je n’ai jamais pensé que c’était ma responsabilité d’apaiser les opinions des autres. Je n’ai jamais ressenti que c’était à moi de changer. C’est à la communauté de faire mieux, déclare Nourhan Ali.

Pour Ikram Khaouani, rien ne pourra lui faire enlever son voile.

Et après l'incident avec la caissière, Ikram Khaouani ne s’est pas laissée vaincre. Elle a écrit au propriétaire du supermarché pour lui dire ce qui s’est passé. Elle est déterminée à prendre sa place.

Je me suis promis de ne pas me taire. Je suis heureuse et je ne nuis à personne. J’ai l’obligation d’accepter les gens tels qu’ils sont, et donc ils sont aussi dans l’obligation de m’accepter tel que je suis, partage-t-elle.

Quand mes enfants dessinent mon visage, c’est avec un voile. Ce voile, c’est une partie de moi.

Une citation de :Ikram Khaouani, résidente de London

Nabila Kaci est d’accord : elle dit fermement que ce n’est pas à ces femmes de changer.

Elles doivent continuer à vivre dans la dignité, dit-elle. Elles doivent continuer de vivre et de sortir. La responsabilité n’est pas la leur, mais la nôtre. C’est la responsabilité des politiciens et de la société civile d’offrir un environnement sécuritaire pour tout le monde.

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