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Maelström, de Catherine Perreault, finaliste du Prix du récit 2021

Elle sourit à la caméra.

Catherine Perreault est en lice pour le Prix du récit Radio-Canada 2021.

Photo : -

Radio-Canada

Catherine Perreault est conseillère pédagogique en adaptation scolaire à Rouyn-Noranda. Finaliste au Prix du récit en 2018 pour Savasana, elle préfère le récit aux autres genres littéraires. « J'écris à partir de ce que je ressens; j'invente à partir de quelque chose de tangible, de vécu. »

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

MAËLSTROM

Tu transformes le calme plat de mon lac en une rivière agitée. Il y a, au fond de mon ventre, une tempête en dormance qui s’abreuve de mes souvenirs, de mes regrets et de mes déceptions. Tu la nourris par tes mots et tes caresses, tu alimentes sa force et sa puissance. Cette vie qui se déroule plus vite qu’un tapis que l’on étale sur le plancher, cette part manquante au bonheur que je n’arrive pas à m’expliquer. Je n’ai pas la force de t’accueillir dans mes profondeurs. Laisse ma tempête tranquille.

Jeanne l’a vue pour la première fois un jour où le soleil la rendait plus belle que les autres. Elle, la longue aux cheveux parfaitement bouclés, aux yeux des ciels nuageux et à la démarche vaporeuse, se déplaçant entre ses semblables comme arrive la première brise printanière. Un vent frais qui égaye les sens et remplit le cœur. Elle qui porte un prénom qui évoque la pureté. Jeanne s’en est fait une mission : la conquérir un petit peu chaque jour jusqu’à ce qu’elles partagent leurs croissants, la bouteille de bain moussant et leurs secrets les plus intimes. Au début, du batifolage inoffensif, quelques verres de bulles, un regard sans équivoque, une main qui caresse le dos juste assez longtemps pour sentir les frissons malgré la chaleur des soirs d’été. Puis, une autre nuit, des parfums de vanille et de zestes d’orange qui se fusionnent, des langues qui s’explorent, des dents qui croquent la pulpe invitante. Enfin, cet enchevêtrement de corps qui se répète de plus en plus souvent et des mots doux qui s’échappent entre deux souffles.

Tu es une pieuvre. Tu t’immisces partout, jettes d’épais nuages noirs ici et là. Dans mon cellulaire, sous le tapis de la porte d’entrée, dans le tiroir de mes chaussettes, sur mes doigts et mes chevilles. Tu m’aveugles même si je ne t’attaque pas. Tu m’inondes de ton encre dans un tourbillon suave et violent à la fois.

Jeanne a la faculté d’adoucir la vie qui passe. Elle amorce le mouvement lorsque l’énergie manque, pose les petits gestes du quotidien avec une régularité désarmante. Le lit fait chaque matin, la mousse sur le café au lait toujours onctueuse, les sous-vêtements triés par couleur dans les tiroirs, les framboises cueillies et congelées sur une plaque pour qu’elles conservent leur forme initiale et éclatent dans la bouche même au mois de janvier. Elle confectionne avec une joie sincère des bijoux qu’elle lui offre et lui demande de faire un vœu au moment de nouer les cordes. Elle parcourt le Grand Montréal pour trouver une bague identique à la sienne et prépare des pique-niques qu’elles mangeront dans le coffre arrière d’une minivan louée pour l’occasion. Jeanne s’assure d’envelopper la vie ordinaire dans un papier de soie.

Tu ouvres la valve, remplis mes fissures de ton eau, me coules dessus et dedans. Tu ne m’entends pas avoir peur de la vague, tu ne me vois pas nager en petit chien. Tu n’écoutes pas. Tu réponds à ton besoin de te répandre partout en moi sans égard pour les débordements. Goutte après goutte, tu creuses la pierre qui me protège.

Jeanne ne réalise pas qu’elle avive la part d’ombre et la crainte de l’autre. Elle ne l’entend pas lui demander de ralentir, ne la voit pas avoir peur du temps qui s’assombrira, ne considère pas les vieilles blessures et celles qui suintent encore. Jeanne n’envisage pas la chute, même si celle qu’elle couvre d’affection lui répète souvent que l’automne est à leur porte. Elle multiplie les paroles tendres, l’emmène souper chez ses parents, la présente à ses sœurs, lui dit que c’est ensemble qu’elles découvriront l’Italie et raconte comment elles seront heureuses au pied des falaises sur les plages d’Amalfi. Elle expose sur Instagram les parties du corps de l’autre qu’elle préfère, leurs déjeuners débordants de fruits colorés, leurs mains qui se touchent. Elle récolte plus de likes que le nombre de jours passés en sa compagnie. Puis, lorsque celle qu’elle aime s’assoit dans le lit au milieu de la nuit, le visage en larmes et le souffle court, Jeanne la prend dans ses bras et lui dit qu’elle ne sera plus jamais seule en épongeant doucement les joues inondées. Elle comble tous les espaces et s’assure que le vide n’a aucune place où s’installer.

Tu m’as prise dans tes remous et m’entraînes en des zones que je tente d’éviter depuis longtemps. Le courant est fort. Tous ces matelots rencontrés qui se croyaient capitaines. Des petits pêcheurs d’eau douce qui ont préféré prendre le large avant que le maelström ne les avale. Cette tempête, au fond de mon ventre, qui fait fuir le bonheur et empêche les visites. Ce qui est beau me quitte, toujours. Tu es la prochaine.

Jeanne ramasse du petit bois dans la cour en prévision de réchauffer les mains et peut-être un petit bout d’intérieur de celle qui a toujours froid depuis que septembre rougeoie dans les rues du quartier. Elle multiplie les occasions de l’envelopper de chaleur à grands coups de bains à la lavande, de couvertures douces laissées sur le divan et de feux aux flammes hautes à l’heure du crépuscule. L’absence de vie dans le regard de l’autre la fait souffrir. Toutes les phrases incisives lâchées sans intention de blesser, mais qui blessent quand même, amenuise sa confiance en ses capacités de bien l’aimer.

 Je vais devoir prendre une douche, mes cheveux sentent le feu qui brûle. 

 T’es pas obligée de rester, je me sens fatiguée. 

 Arrête de tout faire à ma place, je suis capable de m’en occuper. 

Jeanne se couche alors derrière elle et, du bout de l’index, écrit des mots doux sur l’omoplate amaigrie. Et lorsque le torrent éclate, encore une fois, elle la serre plus fort contre son cœur, mais maintenant, ne dit plus rien.

Je n’en peux plus de ces déluges incontrôlables qui forment sur mes joues de petits ruisseaux salés et qui laissent des traces sèches et brillantes. Je voudrais pagayer sans me retourner, crier au milieu de nulle part sans être entendue. Je voudrais que la houle berce mon corps comme me berçait le corps de ma mère qui me protégeait des matelots, des pieuvres et des tempêtes. Je voudrais que l’on me ramène près de tous les nouveau-nés, dans la tiédeur des eaux partagées.

Jeanne la regarde s’éteindre et ne sait plus quel carburant utiliser pour rallumer la flamme. La douleur de l’autre est si grande qu’elle avale tout ce qui existe autour d’elles et empêche le bonheur de jaillir. Elle espace alors les soupers tamisés, les doigts qui glissent sur la peau, les joues rougies par le vin choisi pour la simple occasion d’être ensemble. Elle publie sur Instagram des images où l’on voit les craques du trottoir dans lesquelles aucune fleur ne pousse et évite les discussions qui les concernent lors des rassemblements familiaux. Elle se soustrait, un geste à la fois, des lieux habités avec l’intensité des bourrasques d’automne qui soulève les feuilles. Jeanne sauve sa peau.

Tu lèves l’ancre et te retires comme un tsunami qui se prépare, me laissant seule avec les sillons creusés par ton passage, des petites inondations ici et là, des nuages de sépia et l’écume des souvenirs doux-amers. Même si je m’y prépare depuis le début, je sens la tempête qui s’anime. Je ne serai jamais aussi grandiose que toi.

Jeanne s’éloigne comme elle arrive, avec assurance et conviction. Chaque part de vide reprend sa place initiale, entre les tasses à café, le bracelet de cheville, les sacs de fruits au congélateur et le petit bois mort au fond de la cour. Jeanne aimera encore, intensément et dans la démesure s’il le faut, pour recoudre son cœur et peut-être, un jour, partager les croissants de quelqu’un qui a de l’appétit.

Découvrez les autres finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2021

Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

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