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Qu’est-il arrivé le soir où Chantel Moore est morte? Des éléments de réponse dévoilés

Du ruban délimitant un périmètre.

La Force policière de la Ville d'Edmundston bloque un périmètre de sécurité entre la rue Hill et le chemin Canada.

Photo : Radio-Canada / Bernard LeBel

Le 4 juin 2020, un policier d’Edmundston se rend chez Chantel Moore. Il veut vérifier si elle va bien, après un appel au 911 de son ex-copain, inquiet pour son bien-être. Mais cette visite tourne au drame. Le policier décharge son arme, quatre coups, et Chantel Moore meurt. Que s’est-il passé exactement?

Le Service des poursuites publiques du Cabinet du procureur général a publié lundi son examen du rapport du Bureau des enquêtes indépendantes du Québec. On y apprend plus de détails sur l’opération policière qui a mené au décès de la jeune Autochtone de 26 ans il y a un peu plus d’un an, mais aussi ce qui a mené la police à intervenir.

Une soirée entre amies

Le 3 juin 2020, une amie de Chantel Moore passe la chercher au Boston Pizza d’Edmundston où elle travaille. Elle est accompagnée d’une autre jeune femme, une connaissance. Les trois amies se promènent pendant environ une heure en ville, avant de se rendre à l’appartement de Chantel Moore de la rue Hill.

Chantel Moore, la jeune Autochtone tuée par un policier dans sa résidence à Edmunston, au N.-B.

Chantel Moore habitait à Edmundston, mais sa famille est originaire de la Première Nation Tla-o-qui-aht, sur l'île de Vancouver, en Colombie-Britannique.

Photo : Facebook/Chantel Moore

Elles y restent pendant une heure ou deux et consomment des boissons alcoolisées. Cette amie a témoigné que Chantel Moore buvait mais qu’elle était cohérente, qu’elle marchait, parlait et dansait au son de la musique, et qu’elle se sentait heureuse ou avait l’air de l’être.

Son amie quitte la résidence vers minuit, mais y retourne vers 1 h pour récupérer un porte-monnaie. Son dernier contact avec Chantel Moore sera vers 1 h 27 par l’application Snapchat. Elle trouve alors étrange que Chantel lui réponde à la troisième personne et l’amie lui demande des explications, mais n’obtiendra jamais de réponse.

Des messages inquiétants

Ce message fera partie d’une série de textos inquiétants envoyés à partir du téléphone cellulaire de Chantel Moore.

En effet, l’ex-copain de la jeune femme, qui habite à Repentigny au Québec, a communiqué avec elle à de nombreuses reprises au courant de la journée du 3 juin. Mais à partir de minuit, les échanges commencent à l’inquiéter.

À partir de ce moment, les messages de Mme Moore au téléphone cellulaire du Témoin 1 semblent rédigés par une tierce partie, peut-on lire dans l'examen du rapport du BEI.

Il tente de savoir qui est au bout du clavier du téléphone.

T’es qui toi? demande-t-il.

En réponse, il reçoit plusieurs messages dont : Quelle importance? et Je la veux .

Les messages deviennent de plus en plus menaçants et les échanges se poursuivent jusqu’à 1 h. Le témoin pense que le téléphone de son amie a peut-être été piraté.

Il n’a pas été possible au cours de l’enquête de déterminer si les messages ont bel et bien été envoyés par la jeune femme ou une autre personne, mais c’était suffisant pour que l’ex-copain de Chantel s’inquiète au point d’appeler la police.

Un appel de routine

C’est à 2 h 32 que le policier arrive chez Chantel Moore. Il avait dû aller voir la mère de cette dernière préalablement, puisque son ex-copain ignorait l’adresse de son nouvel appartement.

Depuis le décès de Chantel Moore, Martha Martin s'occupe de sa petite-fille Gracie, aujourd'hui âgée de sept ans.

Depuis le décès de Chantel Moore, Martha Martin s'occupe de sa petite-fille Gracie, aujourd'hui âgée de sept ans.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Chantel Moore avait déménagé environ une semaine auparavant dans le logement de la rue Hill, derrière la pizzeria Greco d’Edmundston. Le petit appartement de deux chambres est situé au troisième étage du bâtiment, par lequel on peut accéder par un escalier en bois.

Elle y habite seule, mais souhaite que sa fille l’y rejoigne bientôt.

Lorsque le policier est arrivé, il a regardé à l’intérieur, par une grande fenêtre qui se trouvait à gauche de la porte d’entrée, peut-on lire dans le rapport.

Il pouvait voir que le téléviseur était allumé et que quelqu’un dormait sur le divan. Il a frappé à la fenêtre à plusieurs reprises afin de tenter de réveiller la femme.

Le porte est fermée à clé. Un voisin sort et salue le policier. C’est aussi à ce moment qu’un second agent arrive sur les lieux. Habituellement, les policiers patrouillent en équipe, mais ils sont alors seuls dans leur véhicule en raison de contraintes liées à la COVID-19.

Chantel Moore se réveille, ce que le policier signale à son collègue. Tout semble normal.

Puis elle ouvre la porte.

Une erreur cruciale

Selon son témoignage au BEI, le policier a dit reconnaître Chantel Moore par la fenêtre. Il avait déjà répondu à un appel à la résidence de la mère de cette dernière, alors qu’elle s’y serait introduite pour avoir oublié ses clés. Cet incident n’a pas mené à des accusations.

Lorsqu’il la voit, il dirige sa lampe de poche vers lui-même, pour lui signaler son identité. Il est vêtu d’un uniforme complet de police et porte un gros écusson sur lequel est écrit le mot POLICE.

En se dirigeant vers la porte d’entrée, il a été surpris de voir Mme Moore aller chercher quelque chose sur le comptoir de cuisine. À ce moment-là, il a vu qu’il s’agissait d’un objet en métal et qu’en s’approchant de la porte Mme Moore avait les sourcils froncés et semblait en colère, décrit le rapport.

Confus, l’agent recule et dégaine son arme. Chantel Moore sort de l’appartement avec un couteau à la main gauche.

Elle le regardait directement. Il a dit qu’elle ne titubait pas et n’était pas chancelante en avançant vers lui, peut-on lire.

Le policier lui ordonne de laisser tomber son arme. Un témoin a raconté avoir entendu le policier lui crier « drop le couteau ».

Elle s’avance en tenant le couteau devant son visage. Le policier se déplace vers la gauche. Il est appuyé sur le garde-corps et il n’y a pas d’issue.

Il tire quatre coups. Chantel Moore s’effondre.

Le corps de Chantel Moore est enveloppé dans un sac mortuaire en attendant l'arrivée des enquêteurs du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI). La photo a été prise par un voisin.

Le corps de Chantel Moore est enveloppé dans un sac mortuaire en attendant l'arrivée des enquêteurs du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI). La photo a été prise par un voisin.

Photo : Radio-Canada

L’Agent 1 a affirmé qu’elle tenait un petit couteau à steak dans la main gauche. Il a dit que lorsqu’il a tiré sur elle, il pensait qu’aucun autre choix ne s’offrait à lui, lit-on.

Mais lorsqu'il lui a été demandé pourquoi il ne s’était pas déplacé vers la droite, où il aurait pu avoir accès à l’escalier comme voie de secours, le policier a répondu qu’il regrettait sa décision et qu’en tant qu’instructeur à la Force policière d’Edmundston, il aurait dû mieux examiner son environnement.

Après coup, il regrette sa décision d’être allé vers la gauche plutôt que vers l’escalier, car ainsi il aurait eu une voie de sortie. Il reconnaît que s’il avait procédé ainsi, la séquence des événements aurait pu donner un résultat différent.

Une citation de :Extrait de l'examen du rapport du BEI du Service des poursuites publiques du Nouveau-Brunswick

Le policier blanchi

L’examen du rapport du BEI n’a pas permis au Service des poursuites publiques de déposer des accusations criminelles.

La Couronne a déterminé que le policier avait des motifs raisonnables de croire qu’une menace pesait à son endroit et que ses actions étaient raisonnables dans les circonstances.

Je conclus qu’il s’agissait d’une situation d’urgence, que l’agent devait réagir rapidement afin de se protéger lui-même et qu’il n’a eu d’autre choix que de décharger son arme à feu comme il l’a fait. Même si l’Agent 1 disposait d’autres moyens de dissuasion (gaz poivré et bâton de police), étant donné la séquence rapide des événements et la nature de la menace qu'il affrontait, l’auteur du présent rapport ne peut affirmer que la force utilisée était disproportionnée, écrit Patrick Wilbur du Service des poursuites publiques.

Selon l’examen, le décès de Chantel Moore était le résultat de son intoxication grave à l’alcool et de ses gestes, soit de sortir de sa résidence munie d’un couteau et de ne pas obéir aux ordres précis du policier.

Des leçons pour l’avenir

Le Bureau du coroner en chef mènera une enquête sur le décès de Chantel Moore. Il s’agit d’un processus public qui permettra d’examiner les preuves liées à cette affaire, y compris des témoignages, et de formuler des recommandations visant à prévenir des décès similaires.

Le criminologue de l’Université St. Thomas, Jean Sauvageau, espère que cette enquête du coroner permettra de répondre à certaines questions.

Jean Sauvageau en entrevue dans son bureau.

Jean Sauvageau, professeur de criminologie à l'Université St. Thomas.

Photo : Radio-Canada

Quels autres types de précaution devraient être prises pour éviter ce genre de fin dramatique? De quels autres outils pourrait-on s’équiper pour ce genre d'opération et avec quels genres d’autres professionnels [les policiers] devraient-ils se présenter dans de telles situations? se demande-t-il.

Le Nouveau-Brunswick a présenté en février son plan d’action en santé mentale et en toxicomanie et la collaboration des intervenants du milieu de la santé avec des policiers en fait partie. Mais pour l’instant, il ne s’agit que d’un projet pilote de trois ans dont le budget est de 900 000 $.

La famille de Chantel Moore a annoncé mardi qu’elle avait l’intention de poursuivre le policier en cause et la Ville d’Edmundston.

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