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Pêche au saumon : comment Listuguj a repris le contrôle de ses droits ancestraux

En 1993, la communauté de Restigouche, devenue Listuguj depuis, a adopté son propre plan de gestion de la pêche de subsistance au saumon.

Trois pêcheurs relevent un filet de pêche debout dans leur bateau.

La pêche de subsistance au saumon est pratiquée du premier mercredi de juin jusqu'au 26 juillet à Listuguj.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Quarante ans après l’intervention policière du gouvernement québécois pour restreindre la pêche au saumon à Listuguj, la communauté mi’gmaw assure sa propre gouvernance dans les eaux de la rivière Ristigouche.

Les 11 et 20 juin 1981, des centaines de policiers et de gardes-pêche dépêchés par le gouvernement du Québec prennent d'assaut la communauté de Listuguj pour saisir des saumons et de l’équipement de pêche et procèdent à l'arrestation de douze pêcheurs mi’gmaw.

Quarante ans plus tard, c’est sans craindre d’intervention policière que les pêcheurs mi’gmaw ont entamé leur saison de pêche de subsistance, le 2 juin.

C’est bon de pouvoir exercer nos droits de pêche, affirmait le pêcheur et ex-chef Scott Martin à son retour au quai. Chaque année, nous allons pêcher le premier mercredi de juin.

La tradition est de partager nos premières prises pour nourrir notre famille et nos amis. C’est ce que je vais faire avec mes deux saumons pêchés ce matin.

Une citation de :Scott Martin
Scott Martin est photographié devant la rivière.

Scott Martin a été initié à la pêche au saumon dans son enfance. Il pêche le saumon depuis 40 ans.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Le chemin pour la reconnaissance des droits ancestraux des Mi’gmaq n’a toutefois pas été un long fleuve tranquille.

Après les événements de 1981, il faudra un an avant que Listuguj en arrive à un accord avec Québec.

Enfin, nos avons réussi à signer une entente sur des bases solides, affirmait le ministre du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, Lucien Lessard, après la signature de l’entente conclue dans la nuit du 28 au 29 mars 1982.

Le gouvernement impose alors un quota de pêche aux pêcheurs autochtones. En revanche, il finance l'embauche et la formation de Mi’gmaq qui se joignent peu à peu à l’équipe provinciale de protection de la faune.

Un plan de gestion mi'gmaw

Cependant, au fil des ans, le quota alloué aux pêcheurs autochtones diminue.

Nous étions tannés que Québec nous dicte quoi faire et que le gouvernement change les règles chaque année, se souvient le conseiller Wendell Metallic qui siège au conseil de bande de Listuguj depuis bientôt 30 ans.

Wendell Metallic est photographié devant la rivière et le pont interprovincial.

Conseiller depuis 1992 au conseil de bande, Wendell Metallic a contribué à mettre sur pied la loi mi'gmaw qui régit la pêche au saumon à Listuguj depuis 1993.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

En 1993, la communauté défie à nouveau Québec et adopte sa propre loi sur la pêche au saumon, encouragée par l’arrêt Sparrow. Il s'agit de la première affaire portée devant la Cour suprême du Canada qui a mis à l'épreuve l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 sur la reconnaissance des droits ancestraux des Premières Nations.

Le gouvernement provincial mettra deux ans avant d'accepter le plan de gestion mi'gmaw et, dans l'intervalle, cessera son financement.

En 1993, on a mis sur pied notre propre équipe de Rangers, on a mis dehors les agents provinciaux du ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, raconte M. Metallic. La première année, nous avons financé notre programme de Rangers nous-mêmes. On a perdu environ 400 000 $ d’argent provincial. Nous voulions prouver à Québec que nous pouvions gérer nos pêcheries, nous avons approuvé la loi et prouvé notre point.

La reconnaissance des droits ancestraux en cinq dates

1982 : La Loi constitutionnelle édicte que les droits existants — ancestraux ou issus de traités — des peuples autochtones du Canada sont reconnus et confirmés (article 35).

1990 : Dans l’arrêt Sparrow, la Cour suprême du Canada innocente Ronald Edward Sparrow, un membre de la Première Nation Musqueams en Colombie-Britannique condamné pour pêche illégale.

1993 : Le conseil de bande de Listuguj adopte son propre plan de gestion de la pêche au saumon intitulé Listuguj Mi'gmaq First Nation Law on Fisheries and Fishing (Nouvelle fenêtre) (document en anglais).

1999 : L’arrêt Marshall affirme le droit des Mi’gmaw et Wolastoqiyik (anciennement appelés Malécites), en vertu de traités, de vendre des produits récoltés lors de la chasse, la pêche ou la cueillette dans le but d’assurer une subsistance convenable. Donald Marshall Jr, un Mi'kmaw de la Nouvelle-Écosse, a donc été innocenté d’avoir pêché et vendu de l’anguille sans permis.

2021 : Listuguj et Ottawa signent l’Entente de réconciliation et de reconnaissance des droits sur les pêches. Cet accord réaffirme le droit de pêcher et de vendre du poisson afin d’assurer une subsistance convenable. L'entente bilatérale établit aussi une gouvernance partagée et collaborative de gouvernance des pêcheries.

Une gouvernance 100 % mi’gmaw

À travers sa réglementation, Listuguj encadre les périodes et les zones de pêches, mais n'impose aucun quota ni restriction sur la taille des prises.

Les pêcheurs sont autorisés à mettre leurs filets cinq nuits par semaine, du mercredi au lundi, à partir du premier mercredi de juin jusqu’au 26 juillet. La pêche n'est permise que de 16 h à 8 h (heure de l'Atlantique) ; les pêcheurs doivent obligatoirement retirer leurs filets de la rivière chaque matin et les remettre à l'eau en fin d'après-midi.

Une autorisation du conseil de bande est requise pour l'utilisation des filets.

Une pêcheuse mi'gmaw retire un saumon de son filet, à bord de son bateau.

Le plan de gestion de Listuguj ne limite pas le nombre de prises de saumon par pêcheur.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

La loi mi’gmaw interdit la pêche dans certaines zones spéciales de protection.

Les autorités de la communauté affirment documenter les captures, mais refusent de révéler combien de saumons sont pêchés.

Un saumon dans l'herbe.

La longueur et le nombre de saumons pêchés ne sont pas limités, mais Listuguj encadre les zones et les périodes de pêche.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Dans toutes les consultations qui ont mené à la loi, la conservation était toujours la priorité, assure le conseiller Wendell Metallic.

Depuis 1994, ce sont des gardes-pêche mi'gmaw qui patrouillent dans les eaux de la rivière Ristigouche et qui appliquent la loi adoptée par Listuguj.

Des gardes-pêche dans un bateau pneumatique.

Ce sont des «Rangers» mi'gmaw qui appliquent la loi sur la pêche au saumon de Listuguj.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Si un pêcheur contrevient au plan de gestion, son équipement de pêche sera saisi durant deux jours. La durée de la saisie sera prolongée à une semaine pour une deuxième infraction, puis à la saison complète de pêche dans le cas d'un troisième délit.

Listuguj a également mis sur pied une équipe scientifique de huit personnes pour assurer le suivi des stocks de saumon.

La technicienne en aquaculture Pam Isaac est du nombre. Elle documente, entre autres, une partie des saumons ramenés à quai par les pêcheurs de sa communauté.

On pèse les saumons et on les mesure, explique-t-elle. On prélève aussi des écailles. Après, je les regarde au microscope et je peux savoir l’âge des saumons, combien de temps ils ont passé dans la rivière et dans la mer, quel est leur sexe, s’ils ont déjà frayé ou non.

Deux personnes mesurent un saumon sur une table près du quai.

Pam Isaac et son collègue mesurent et pèsent les saumons pêchés. Les pêcheurs ne sont toutefois pas obligés d'apporter leurs prises à l'équipe scientifique.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Une pêche durable selon une scientifique

La scientifique Carole-Anne Gillis collabore avec les Mi'gmaq de Listuguj depuis 7 ans. Depuis 2018, elle le fait à titre de directrice scientifique du Gespe'gewag Mi'gmaq Resource Council (GMRC), un organisme à but non lucratif qui travaille de concert avec Listuguj et deux autres communautés mi’gmaw du Nouveau-Brunswick.

La docteure en biologie assure que la pêche de subsistance est menée de façon responsable à Listuguj.

C’est 5 marées sur 14 qui sont pêchées, donc il y a amplement de marées pour la montaison du saumon. C’est très durable au niveau de l’effort de pêche.

Une citation de :Carole-Anne Gillis, directrice scientifique au Gespe'gewag Mi'gmaq Resource Council

Carole-Anne Gillis déplore que la pêche de subsistance autochtone fasse l’objet de plusieurs fausses croyances.

Il n’y a personne qui pêche avec un filet à l’horizontale, flanc dans le courant, c’est contreproductif, les débris se prennent dans les filets, précise Mme Gillis. De dire que c’est bloqué de bord en bord, c’est totalement faux. C’est une pêche qui se fait avec des filets verticaux.

Carole-Anne Gillis est photographiée devant le pont interprovincial J.C.-Van Horne.

Carole-Anne Gillis fait de la recherche scientifique en partenariat avec la communauté mi’gmaw de Listuguj depuis 2014.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Carole-Anne Gillis soutient également que la pêche autochtone est beaucoup moins dommageable que l'exploitation commerciale faite par les Blancs, dans la baie des Chaleurs, jusque dans les années 1980.

Avant, il y avait des montaisons de 100 000 saumons par année dans la Ristigouche, rappelle-t-elle. Il y a eu une pêche commerciale immense dans l’estuaire de rivière, mais aussi dans la baie des Chaleurs, à Carleton notamment. Il y a eu beaucoup, beaucoup de déclin. Depuis les années 1980-1990, on tourne autour de 15 000 grands saumons qui reviennent chaque année dans la Ristigouche.

Des pêcheurs mi'gmaw tirent un filet de pêche avec le pont interprovincial à l'arrière.

Les pêcheurs mi'gmaw placent des filets dans la rivière Ristigouche pour mener leur pêche de subsistance au saumon.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

La biologiste tient également à préciser que tous les stocks de saumons, dans toutes les rivières du nord-est de l’Amérique du Nord, sont en déclin, qu’il y ait une pêche de subsistance ou non. Selon elle, les causes de cette décroissance sont multiples : changements climatiques, prises accidentelles en mer et fragmentation d’habitats pour ne nommer que celles-là.

En ce moment, il y a des rencontres qui se passent au niveau de l’Organisation pour la conservation du saumon de l'Atlantique Nord, puis la pêche de subsistance est le 15e facteur de déclin pour le saumon atlantique, explique-t-elle.

Elle ajoute que le Gespe'gewag Mi'gmaq Resource Councilmène le bal en termes de recherches scientifiques et de restauration d'habitats de saumon dans le secteur.

L’année passée seulement, le GMRC a mobilisé plus tôt d’un million de dollars juste en recherche et en restauration ici dans le bassin versant de la Ristigouche, précise Carole-Anne Gillis.

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