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Les programmes d’immersion mènent-ils au bilinguisme?

Ils existent depuis plus de 50 ans au pays. Ils sont plus populaires que jamais. Le gouvernement fédéral les voit comme une solution pour freiner le déclin du français au Canada. Mais donnent-ils les résultats escomptés?

Une enseignante regarde un dictionnaire larousse avec un élève de 6e année.

Le reportage de Laurence Martin

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Julie-Anne Lapointe

Si vous passez un peu de temps à l’extérieur du Québec, vous risquez d’en croiser assez rapidement : des anglophones qui ont terminé leur primaire, et peut-être même leur secondaire, en French immersion.

Ces programmes d’immersion, destinés aux élèves qui n’ont pas le français comme langue maternelle, ont fait leur apparition dans les années 60. L’idée, c’est d’offrir une panoplie de cours, comme les mathématiques, la science, l’histoire, la géographie, dans la langue de Molière pour que les enfants deviennent par la suite bilingues.

En ce moment, ils sont près de 500 000 élèves à fréquenter une école d’immersion à travers le pays, un nombre qui augmente d’année en année. Selon les plus récentes données de l’organisme Canadian Parents for French, qui fait la promotion de l'enseignement du français langue seconde, le nombre d’inscriptions a bondi de 20 % entre 2013 et 2018.

Des résultats différents au sein d’une même famille

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Kelly Gordon a grandi à Calgary, mais habite maintenant à Montréal.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Ken et Kelly Gordon, frère et sœur aujourd’hui dans la trentaine, ont tous deux fréquenté une école d’immersion à Calgary. Elle, jusqu’en 12e année, et lui, jusqu’en 6e année.

Après ses études universitaires en Alberta, Kelly a déménagé à Ottawa, puis à Montréal, où elle a obtenu un poste de professeure en sciences politiques à l’Université McGill. Ken, lui, habite toujours à Calgary, où il travaille comme ingénieur.

Elle est tout à fait à l’aise en français. Je fais des fautes, mais j’arrive à me faire comprendre, dit-elle à la blague.

« Si je n’avais pas fait l’immersion, je ne serais pas capable de parler en français comme ça. »

— Une citation de  Kelly Gordon, ancienne élève d'une école d'immersion à Calgary

Ken, lui, comprend assez bien, mais a beaucoup de mal à avoir une conversation en français.

En tant qu’adulte en Alberta, on n’a pas beaucoup d’occasions de pratiquer notre français, explique-t-il en anglais.

Un bilan en demi-teinte

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L'impact à long terme de l'immersion a été peu étudié au Canada, mais le recensement de 2021 contient, pour la première fois, des questions précises sur le sujet. Les données seront publiées l’année prochaine.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

L’exemple de Kelly et Ken Gordon semble assez représentatif de la situation au pays.

Même si l’impact à plus long terme de l’immersion a été peu étudié par les chercheurs canadiens, des données publiées en 2019 par Statistique Canada donnent des indices intéressants.

Le rapport montre qu’à l’extérieur du Québec, parmi les jeunes anglophones âgés de 14 à 17 ans qui se disaient bilingues, la moitié d’entre eux n’étaient plus capables de soutenir une conversation en français dix ans plus tard.

Et, même si près d’un demi-million d’élèves fréquentent les écoles d’immersion chaque année au pays, le taux de bilinguisme chez les Canadiens dont la première langue officielle parlée est l’anglais stagne à environ 7 % depuis trois décennies, à l’extérieur du Québec.

La comparaison avec les autres groupes linguistiques du Canada est assez frappante :

Pour Robert Asselin, ancien conseiller du gouvernement Trudeau qui a également travaillé avec l’ex-ministre Stéphane Dion dans le dossier des langues officielles, une question s’impose : « Après toutes ces années, pourquoi tant de Canadiens anglophones ne parlent-ils pas couramment le français comme deuxième langue? »

« Je suis obligé d’admettre que [...] le programme d’immersion n’a pas été suffisant. »

— Une citation de  Robert Asselin, chercheur, Université de Toronto

Ottawa mise sur l’immersion

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La ministre Mélanie Joly en entrevue à Radio-Canada.

Photo : Radio-Canada / David Richard

La ministre fédérale des Langues officielles, Mélanie Joly, est moins catégorique dans son évaluation du programme. Oui, il y a des défis, mais il faut aussi reconnaître les gains réalisés grâce à l’immersion.

Souvent, ces enfants seront les premiers francophiles de la famille et, à leur tour, il y a de bonnes chances de penser que leurs enfants vont aller à l’école d’immersion aussi, explique-t-elle.

C’est d’ailleurs le cas de Ken Gordon, à Calgary, qui a choisi d’inscrire son fils Liam à une école de langue française. Il termine sa deuxième année et bientôt son français sera meilleur que le mien, raconte-t-il à la blague.

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Ken Gordon, avec son fils Liam qui lit une histoire en français.

Photo : Radio-Canada / Jocelyn Boissonneault

Selon Mélanie Joly, l’enjeu principal avec les programmes d’immersion, c’est le manque d’enseignants qualifiés. À plusieurs endroits au pays, explique-t-elle, les écoles actuelles n’arrivent pas à subvenir à la demande et les familles sont placées sur des listes d’attente.

Pour s’attaquer au problème, la ministre souhaite créer des corridors d’immigration spéciaux, qui permettraient d’attirer des enseignants francophones de l’extérieur du Canada. La mesure, qui a été annoncée en février dans un document de travail, devrait se retrouver dans la nouvelle mouture de la Loi sur les langues officielles, qui doit être déposée prochainement à la Chambre des communes.

Maintenir ses acquis

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Des élèves dans une classe d'immersion de l'école Roslyn, dans l'ouest de Montréal. Si, au Québec, le taux de bilinguisme chez les anglophones a presque doublé dans les dernières décennies pour atteindre 66 %, à l'extérieur du Québec, il stagne sous la barre des 7 % depuis 30 ans.

Photo : Radio-Canada

La ministre Joly reconnaît quand même que le maintien des acquis, une fois le diplôme d’immersion obtenu, représente un enjeu de taille.

Je pense que les enfants, quand ils sont dans le programme d’immersion, parlent français, explique-t-elle en entrevue à Radio-Canada. « Le problème, c’est une fois rendus au collège, à l’université, et même à l’âge adulte, est-ce qu’ils continuent à [le faire] ? »

Le gouvernement Trudeau voudrait multiplier les occasions de parler français dans les milieux de travail, en accordant une plus grande place à la langue dans les entreprises de compétence fédérale, comme les banques et les compagnies de télécommunications, et ce, dans plusieurs régions du pays.

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Le gouvernement Trudeau a promis de présenter sa refonte de la Loi sur les langues officielles en 2021, une modernisation très attendue.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Plusieurs experts estiment toutefois qu’il faut aller plus loin si l’on veut vraiment augmenter le taux de bilinguisme à l’extérieur du Québec. C’est le cas du professeur de sciences politiques à l’Université Simon Fraser en Colombie-Britannique, Rémi Léger. Chaque année, il enseigne à une quarantaine d’étudiants anglophones qui sont passés par l’immersion.

« Les chiffres nous le disent : dans la majorité des cas, les gens, quelques années après être sortis du secondaire, ne parlent que très peu le français. »

— Une citation de  Rémi Léger, professeur de sciences politiques à l’Université Simon Fraser

Pour lui, il faudrait créer davantage d’incitatifs – des bourses, par exemple – pour que les diplômés de l’immersion poursuivent leurs études dans un programme bilingue ou francophone.

Car, quand les jeunes continuent de suivre des cours en français à l’université, ils ont vraiment l’occasion de solidifier leur base, explique-t-il. Ce sont des gens qui s’expriment très confortablement en français et qui peuvent occuper des postes de haute fonction dans les institutions canadiennes.

Robert Asselin voit également le postsecondaire comme un des éléments manquants au tableau. Il suggère que tous les anglophones passent un an au Québec, dans leur curriculum universitaire afin de bien s’imprégner de la culture francophone et de maintenir des liens durables avec elle.

Quel lien culturel avec le monde francophone?

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Le chercheur à l'Université de Toronto Robert Asselin a cru à l’immersion, à cette vision de Trudeau père de rendre le français « plus répandu » au Canada anglais. Mais, aujourd'hui, il a l’impression que « le rêve s’est un peu essoufflé ».

Photo : Radio-Canada / David Richard

Avant de songer aux études postsecondaires, la dimension culturelle pourrait être renforcée dans les programmes existants au primaire et au secondaire, dit M. Asselin. Il reconnaît que les parents anglophones font souvent le choix d’envoyer leurs enfants en immersion parce que ce sont les meilleures écoles et, parfois, l’apprentissage du français y est un peu accessoire, selon lui.

Or, pour que les diplômés de l’immersion aient le goût de maintenir leur français à l’âge adulte, il faut être capable, croit-il, d’attacher la langue seconde à une culture, à quelque chose qui peut être intéressant pour le reste de sa vie.

La directrice nationale générale de l’organisme Canadian Parents for French, Nicole Thibault, explique que des efforts ont été déployés dans les dernières années pour renforcer, par exemple, la présence de la culture franco-ontarienne dans les écoles d’immersion en Ontario, mais elle ajoute qu’il manque parfois de financement pour mettre en valeur les artistes.

Il faut également que nos enseignants qui vivent dans un milieu anglophone restent connectés avec la culture francophone et ça aussi, c’est un défi.

Accepter l’immersion pour ce qu’elle est

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Plusieurs analystes estiment qu'il faut voir l'immersion comme un début.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Même en apportant d’importantes améliorations au programme, il demeure peu probable que l’immersion mène un jour à un taux de bilinguisme considérablement élevé au Canada, estime le professeur Rémi Léger.

« Je ne pense pas qu’on va se rendre à la moitié de la population bilingue. »

— Une citation de  Rémi Léger, professeur de sciences politiques, Université Simon Fraser

Ce n’est pas réaliste, ajoute-t-il, vu la territorialisation du français au pays.

Pour Kelly Gordon, l’important, c’est de ne pas voir l’immersion comme une fin en soi. Si l’intention, c’est de mener au bilinguisme complet, dit-elle, je ne pense pas que ça va arriver. Je crois que l’immersion, c’est un début.

Son frère Ken estime que le programme a de la valeur, même si les diplômés n’atteignent pas un bilinguisme parfait, car il permet d’enrichir l’expérience éducative des élèves.

Il espère quand même que son fils pourra poursuivre sur sa lancée, à l’âge adulte : Mon souhait, c’est qu’il puisse parler couramment français.

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