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Crise du saumon : 40 ans plus tard, Listuguj se souvient

Bien que douloureux, les événements de 1981 paveront la voie à la reconnaissance des droits ancestraux des Premières Nations.

Deux Mi'gmaq sont immobilisés par les policiers devant le pont interprovincial.

Les policiers ont arrêté arrêté douze Mi'gmaq le 11 juin 1981 (archives).

Photo : Radio-Canada

Il y a 40 ans, le 11 juin 1981, des centaines de policiers et de gardes-pêche provinciaux prenaient d’assaut la communauté mi’gmaw de Listuguj – appelée Restigouche à l’époque. Leur but : stopper la pêche de subsistance au saumon qu'ils jugeaient abusive, bien que cette pratique découle des droits ancestraux du peuple mi'gmaw. L’intervention violente a profondément marqué la communauté de Listuguj.

Je me souviens très clairement du matin du 11 juin 1981, affirme Allison Metallic. Ce dernier, fils du chef de l'époque, Alphonse Metallic, était alors fraîchement élu comme conseiller au conseil de bande. Ce matin-là, Allison Metallic s’affaire à nettoyer ses filets de pêche sur le quai.

Tout à coup, j’ai entendu un son, se remémore-t-il. J’ai regardé dans les airs et juste au-dessus de ma tête, il y avait un hélicoptère et je me suis demandé pourquoi il volait si bas. Et tout de suite après, deux ou trois autres hélicoptères sont apparus et après des bateaux sont arrivés de tous les côtés.

Après quelques minutes, il comprend ce qui est en train de se produire.

Nous avons été pris d’assaut par 500 agents de la Sûreté du Québec et des gardes-pêche qui voulaient qu'on arrête de pêcher.

Une citation de :Allison Metallic, conseiller et fils du chef en 1981
Des policiers en rang devant un autobus, le 11 juin 1981.

Certains agents provinciaux sont arrivés par autobus (archives).

Photo : Radio-Canada

Les forces de l'ordre arrivent simultanément par la route, la rivière et les airs.

L'ancien pêcheur de saumon Frank Methot se souvient lui aussi de l’imposante présence policière. Il y avait une voiture de police à presque chaque maison, de Pointe-à-la-Croix jusqu’à l’autre bout de la réserve, raconte-t-il.

Un Micmac est arrêté par deux policiers de la Sûreté du Québec

Les policiers ont arrêté des pêcheurs mi'gmaw peu de temps après leur arrivée à Listiguj (archives).

Photo : Les événements de Restigouche / Office national du film du Canada

Deux jours plus tôt, le 9 juin 1981, le gouvernement de René Lévesque avait lancé un ultimatum aux pêcheurs de Listuguj pour protéger le saumon. Les stocks étaient alors en déclin, après des décennies de pêche commerciale menée par les Blancs dans la baie des Chaleurs et l’estuaire de la rivière Ristigouche. La province demande donc aux pêcheurs mi'gmaw de retirer leur filet d'ici 36 heures, soit le 11 juin à minuit.

Québec subissait également les pressions des pêcheurs sportifs, alors que la pêche commerciale, arrêtée quelques années, venait de reprendre du côté néo-brunswickois de la rivière Ristigouche.

Mon père a reçu un appel de René Lévesque et il lui a dit qu’il avait 36 heures pour que tous les filets soient retirés des eaux, sinon nous allions souffrir, raconte Allison Metallic, qui a lui-même été élu chef de 1999 à 2004 et de 2008 à 2012.

Allison Metallic est photographié devant la forêt lors d'une journée pluvieuse.

Selon l'ex-chef Allison Metallic, les événements de 1981 constituent un point marquant dans la résistance des Mi'gmaq de Listuguj et l'affirmation de leurs droits ancestraux.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Pour en savoir plus sur le contexte historique ayant mené aux événements de 1981, écoutez les explications de Serge Bouchard à Aujourd'hui l'histoire

Certains ont tout de même défié Québec, car la pêche de subsistance est un droit ancestral, clamaient-ils, en vertu des traités signés en 1760-1761 avec les Britanniques qui assurent au peuple mi’gmaw un accès continu aux ressources halieutiques et fauniques pour assurer sa subsistance.

C’est une tradition pour tout le monde ici de pêcher, explique Frank Methot. Nous sommes Mi’gmaq et nous avons le droit de pêcher, mais le gouvernement voulait clairement nous arrêter.

Un pêcheur mi'gmaw pêche au filet.

En 1981, il n’y avait pas de reconnaissance explicite des droits autochtones ancestraux dans le domaine de la chasse et de la pêche de subsistance. Ce n'est qu'en 1982 que la Loi constitutionnelle édictera que «les droits existants — ancestraux ou issus de traités — des peuples autochtones du Canada sont reconnus et confirmés».

Photo : Radio-Canada

Wendell Metallic, le frère d’Allison, se rappelle que les policiers ont suspendu les pouvoirs du conseil de bande ce jour-là.

Je revenais du quai avec mon père et on a vu toutes ces voitures de police, c’est difficile à oublier, raconte-t-il. Mon père a marché vers eux et ils lui ont dit qu’il ne pouvait pas passer. Il leur a dit qu’il était le chef et vous savez ce qu’ils lui ont répondu? "Non, c’est nous qui prenons le pouvoir aujourd’hui, vous n’êtes pas le chef".

Toutes les entrées de Listuguj étaient bloquées et nous n’étions pas autorisés à nous déplacer sur notre propre territoire, ajoute Allison Metallic.

Une intervention violente

Rapidement, les agents saisissent des saumons et du matériel de pêche, détruisent les filets toujours à l’eau, fouillent les maisons et arrêtent brutalement 12 personnes.

Un Mi'gmaw est arrêté par quelques policiers armés de matraque.

Les policiers armés de matraque ont arrêté douze Mi'gmaq, dont deux mineurs.

Photo : Radio-Canada

En peu de temps, on était encerclés, se remémore Allison Metallic. Les agents avaient des armes et des matraques. Si tu leur résistais, ils te frappaient sur la tête.

Tout s’est passé très vite, précise Frank Methot. Plusieurs personnes ont été blessées, certaines ont été battues sur la plage. Certaines personnes ont été envoyées à New Carlisle et emprisonnées.

Ils nous ont traités comme des chiens.

Une citation de :Frank Methot, ancien pêcheur de saumon
Un Mi'gmaw est immobilisé par un policier alors qu'un agent tient une matraque, prêt à le frapper.

Certains Mi'gmaq rapportent avoir été battus par les policiers lors de l'intervention du 11 juin 1981 (archives).

Photo : AFP

Les forces gouvernementales quittent le territoire de Listuguj avant la tombée de la nuit, mais les Mi’gmaq n’avaient pas fini d’en découdre avec Québec.

Le 20 juin 1981 : deuxième descente de police

Malgré le choc, Listuguj tient tête à Québec : les pêcheurs remettent des filets à l’eau quelques jours après l’intervention policière.

On savait que quelque chose d’autre se passerait parce que le ministre des Pêches, Lucien Lessard, était toujours insistant pour qu’on arrête la pêche, raconte Allison Metallic. Nous sommes quand même retournés pêcher deux ou trois jours après. Le temps de refaire des filets, nous étions prêts à défier leurs lois de nouveau.

Le 20 juin 1981, les forces de l'ordre rappliquent. Cette fois, les Mi'gmaq sont préparés. Ils bloquent tous les accès à leur territoire, aidés par d'autres membres des Premières Nations arrivés en renfort des quatre coins de l’Amérique du Nord.

Il y a une certaine unité quand on se bat contre nous, explique Allison Metallic.

Des membres des Premières Nations bloquent une entrée de Listuguj.

«Nous avons fait appel à tous nos amis à travers le Canada, raconte Allison Metallic. Mon père était très connu à l'époque. »

Photo : Radio-Canada

Tenue à l'écart du territoire mi'gmaw, la police blesse tout de même certains pêcheurs avec des balles de plastique et lance des gaz lacrymogènes.

J’étais allé au quai pour surveiller mon bateau et mes filets et je n’ai pas pu me rendre parce que les policiers m’ont tiré une balle de plastique, à partir du pont interprovincial, raconte Frank Methot. Ça m’a fait mal. J’ai dû partir en courant parce qu’ils lançaient des gaz lacrymogènes.

Frank Methot photographié avec le pont qui sépare Campbellton de Listuguj lors d'une journée pluvieuse.

Frank Methot s'est fait tirer une balle de plastique sur le pied par les policiers lors de l'intervention policière du 20 juin 1981.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Les policiers plient finalement bagage sans avoir pu mettre les pieds à Listuguj.

Une blessure à l’identité

L’anthropologue Pierre Lepage est dépêché à Listuguj par la Commission des droits de la personne, quelques heures après l'opération policière du 11 juin. Plusieurs organismes, dont la Ligue des droits et liberté et le Mouvement québécois contre le racisme, avaient nolisé un avion pour se rendre sur place en raison des atteintes possibles aux droits fondamentaux.

Le soir même, M. Lepage rencontre le conseil de bande et, dès le lendemain, il récolte les témoignages des Mi'gmaq. Il se souvient d’une communauté ébranlée.

C’était véritablement une communauté en commotion, les gens pleuraient. Ça m’a beaucoup marqué personnellement cet événement-là. Ça a créé une blessure, ce que j’appelle une blessure à l’identité.

Une citation de :Pierre Lepage, anthropologue et agent d’éducation retraité de la Commission des droits de la personne

Ça touchait tous les gens de la communauté, des gens qui n’avaient rien à voir avec ces histoires de pêche, les femmes, les enfants, les vieillards, poursuit M. Lepage. Tout le monde était coupable par association, c’était véritablement démesuré.

Pierre Lepage photographié avec la ville de Québec en arrière-plan.

Pierre Lepage a été dépêché à Listuguj par la Commision des droits de la personne le 11 juin 1981, quelques heures après la première intervention de Québec.

Photo : Radio-Canada / Marc-André Turgeon

Le 9 juillet, la Commission des droits de la personne publie une déclaration selon laquelle plusieurs droits prévus par la Charte des droits et libertés de la personne auraient été mis en péril durant les descentes policières menées à Listuguj, dont le droit à l’intégrité physique, le respect de la propriété privée, le droit à la dignité et le droit d’être traité avec humanité et respect lors d’une arrestation.

Un moment marquant

Bien que les événements de 1981 constituent un souvenir douloureux pour les Mi’gmaq — certains refusent même d’en parler 40 ans plus tard —, ils sont aussi le point de départ de leurs revendications pour obtenir un partage équitable des ressources, selon Allison Metallic.

Les événements de 1981 ont été des moments marquants pour la résistance mi’gmaw et pour les revendications de nos droits envers les gouvernements et les industries, affirme Allison Metallic qui a lui-même suivi les traces de son père en devenant chef de Listuguj de 1999 à 2004 puis de 2008 à 2012.

En 1993, Listuguj a adopté sa propre loi sur la pêche au saumon, un plan de gestion qui régit encore aujourd'hui la pratique de subsistance.

La communauté de Listuguj a depuis revendiqué des droits de coupes forestières et participé à la création d’un parc éolien.

Nous pouvons être fiers que notre communauté ait pris sa place en 1981 et se soit battue pour ses convictions, sa juste part, pour avoir un moyen de subsistance, et sortir de l’aide sociale, conclut Allison Metallic.

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