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La Bolivie veut importer du Canada des vaccins contre la COVID-19

Une femme reçoit un vaccin.

Une femme reçoit une injection du vaccin Sinopharm COVID-19 lors de la vaccination de personnes de plus de 40 ans à l'intérieur du gymnase de l'école American Institute à La Paz, en Bolivie, le vendredi 4 juin 2021.

Photo : Associated Press / Juan Karita

Le mois dernier depuis La Paz, où les hôpitaux débordent de patients atteints de la COVID-19, le ministre bolivien des Affaires étrangères a imploré le Canada de lui venir en aide.

Nous entamons [cette demande] fermement convaincus du droit à la vie, a scandé Rogelio Mayta. Moins de 13 % de la population a reçu une première dose et malgré des livraisons des vaccins Sputnik V et Sinopharm, la Bolivie a besoin de millions de doses supplémentaires.

Ainsi, pendant que les pays riches débattent de la levée des brevets des vaccins contre la COVID-19, la Bolivie a signé une entente avec une compagnie pharmaceutique ontarienne, Biolyse Pharma, qui fabrique des médicaments injectables pour le cancer.

L’entreprise de la région du Niagara dit pouvoir produire, d'ici quelques mois, 20 millions de doses par an d’un générique du vaccin de Johnson & Johnson. Le géant américain refuse de transférer ses droits de brevet, mais Biolyse soutient que le Canada a le pouvoir d'intervenir à l'aide d'un mécanisme déjà existant, bien que peu utilisé.

Signé en 2003 par les pays membres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), l’accord sur les licences obligatoires permet en cas d’urgence aux gouvernements d’autoriser sans brevet la production nationale de médicaments génériques tant que des redevances sont versées.

Le Régime canadien d'accès aux médicaments (RCAM), créé l’année suivant l’accord de l’OMC, va plus loin en permettant aux entreprises canadiennes de fabriquer des produits pharmaceutiques pour le compte de pays étrangers, sous les mêmes conditions. Mais selon Biolyse Pharma, Ottawa refuse d'ajouter les vaccins contre la COVID-19 à la liste des médicaments admissibles.

Si on avait eu la moindre aide du gouvernement au début de la pandémie, on aurait pu être en train de fabriquer des vaccins depuis 6 ou 7 mois déjà.

Une citation de :Claude Mercure, directeur des opérations chez Biolyse Pharma

Une monstruosité bureaucratique

Le RCAM n'a été utilisé qu'une seule fois : par le Rwanda en 2007 pour commander des médicaments contre le sida au fabricant canadien Apotex.

Ça avait été une catastrophe parce que le RCAM, c'est une monstruosité bureaucratique. C'est juché de tracasseries administratives, si bien que les grandes pharmaceutiques sont très contentes que ce régime-là ne soit pas fonctionnel, explique le spécialiste en politique pharmaceutique de l'Université Carleton, Marc-André Gagnon.

La requête de Biolyse Pharma est donc un test. Le Dr Gagnon se dit surpris, mais encouragé par la démarche. Ça envoie un message symbolique très clair : il y a des capacités vaccinales qui ne sont pas utilisées.

Claude Mercure, qui a fondé Biolyse Pharma en 1979 avec sa conjointe Brigitte Kiecken, a cependant surtout l'impression de jouer à David contre Goliath.

Claude Mercure devant l'usine de Biolyse Pharma à St. Catharines en Ontario. Un homme aux cheveux blanc barbu devant un édifice.

Claude Mercure devant l'usine de Biolyse Pharma à St. Catharines en Ontario.

Photo : Radio-Canada / Natasha MacDonald-Dupuis

L’entreprise planchait, avant la pandémie, sur un projet à long terme de production de médicaments biotechnologiques. D'énormes bioréacteurs inutilisés occupent tout le troisième étage. Ces mêmes équipements, explique Mme Kiecken, sont aussi utilisés pour la production de vaccins à vecteur viral, comme ceux de Johnson & Johnson.

On a probablement les bioréacteurs parmi les plus volumineux au pays. 2500 litres, c'est énorme. On a des lignes de remplissage à haute vitesse, tout le système de filtration d’eau et de stérilisation pour la fabrication de vaccins. On est vraiment équipés pour ça.

Une citation de :Claude Mercure, directeur des opérations chez Biolyse Pharma

L’entreprise a été contactée par Deloitte en avril 2020 pour le compte d’Ottawa, qui voulait recenser les capacités de production nationales. Biolyse aurait alors demandé une enveloppe de quelques millions de dollars pour adapter sa chaîne de production, mais n’aurait pas eu de réponse favorable ni à cette demande, ni à celle d’avoir accès au RCAM.

Claude Mercure dit avoir attendu un an avant de pouvoir rencontrer des représentants du gouvernement fédéral. Les échanges n’ont pas porté fruit pour le moment. lls demandent qu’on investisse 10 millions de dollars et qu’on prouve qu’on puisse recevoir l'approbation du ministère de la Santé avant de mettre le vaccin sur la liste des médicaments autorisés. Il n’y a pas beaucoup de compagnies qui embarqueraient là dedans.

Le ministère fédéral de l'Innovation n’a pas donné de détails sur ces discussions, mais confirme avoir rencontré Biolyse Pharma pour discuter de sa capacité de fabrication. La production de vaccins est complexe, écrit son porte-parole Hans Parmar. Il faut obtenir de l’équipement spécialisé et les intrants de production, et disposer de l’expertise technique et du savoir-faire requis. Une foule d’autres enjeux viennent s’ajouter à ces derniers.

Un bioréacteur de 2500 litres.

Un bioréacteur de 2500 litres appartenant à Biolyse Pharma.

Photo : Biolyse Pharma

Tenir tête aux géants pharmaceutiques

L'Organisation mondiale du commerce appuie de son côté la Bolivie dans ce processus. Son directeur de la propriété intellectuelle, Antony Taubman, croit que d'autres pays pourraient suivre. Les licences obligatoires, dit-il, sont une alternative importante , puisque les négociations en cours sur la levée mondiale des brevets risquent de s'étirer encore des mois.

Même son de cloche de la part du conseiller aux affaires humanitaires de Médecins sans Frontières Jason Nickerson. Dans ses échanges avec l’OMC, le Canada a utilisé les licences obligatoires comme excuse pour s’opposer à la levée unilatérale des brevets. Si le Canada veut utiliser cet argument, il doit être conséquent et ajouter les vaccins contre la COVID-19 à la liste des médicaments admissibles [au RCAM], dit-il.

Mais il y a les risques de poursuites. Si la Bolivie est le premier pays au monde à demander une licence obligatoire pour un vaccin contre la COVID-19, la Russie a entamé la même démarche plus tôt cette année pour produire un générique du Remdesivir, un antiviral utilisé pour traiter la COVID-19. Le laboratoire Gilead a tenté de contester la décision devant la Cour suprême russe.

Une travailleuse de la santé surveille des patients qui viennent de recevoir le vaccin Sputnik V à l'Université Mayor de San Andres de La Paz en Bolivie, le 31 mai 2021.

Une travailleuse de la santé surveille des patients qui viennent de recevoir le vaccin Sputnik V à l'Université Mayor de San Andres de La Paz en Bolivie, le 31 mai 2021.

Photo : Associated Press / Juan Karita

Le Canada ne veut pas se mettre le lobby des géants pharmaceutiques à dos, dit l'avocat en droit de la santé Matthew Herder. Ottawa craint sûrement de voir les prochaines livraisons de doses diminuer s'il s'attaque aux brevets.

Claude Mercure est plus cynique. Il souligne que des membres du groupe de travail qui conseille le gouvernement sont en conflit d’intérêts avec les compagnies qui ont signé des contrats d’approvisionnement avec le Canada. Il soutient aussi que Biolyse Pharma explore d'autres options et a été approché récemment par davantage de pays étrangers, notamment l’Inde.

Biolyse Pharma n'est pas la seule. La pharmaceutique torontoise Providence Therapeutics a développé un candidat-vaccin à ARN messager, mais n’a pas eu le soutien financier d’Ottawa et a récemment décidé de quitter le Canada.

Pendant ce temps, la COVID-19 continue de faire chaque jour des milliers de morts en Amérique latine et ailleurs dans le monde. Toute personne qui vit sur cette terre a le droit d'avoir des traitements médicaux convenables et le gouvernement canadien met pas mal ça de côté en ce moment, estime Claude Mercure.

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