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Se réapproprier la nuit : la vie sans couvre-feu

Des voitures circulent la nuit au centre-ville de Sherbrooke.

Sherbrooke reprend vie la nuit depuis la levée du couvre-feu.

Photo : Radio-Canada / RÉJEAN BLAIS

Marie-Claude Lyonnais

La vie nocturne reprend ses droits depuis une semaine, après un couvre-feu qui a duré cinq mois, une première dans l’histoire du Québec. C’est pas à pas que les Sherbrookois arpentent à nouveau les rues de leur ville après le coucher du soleil ou au petit matin. Certains plaisirs sont enfin à nouveau permis. Les journalistes Marie-Claude Lyonnais et Réjean Blais ont décidé d’explorer Sherbrooke et les environs, du crépuscule à l’aube, pour voir comment les gens se sont réappropriés la nuit.

Samedi, 20 h 30 - Marie-Claude

Armés de lampes frontales, nous sommes un petit groupe d’amis qui veut souligner la levée du couvre-feu en observant le coucher du soleil, du haut du mont Giroux, le petit frère du mont Orford. Avec les jours qui rallongent, la nuit tombe vers 21 h.

Nous ne sommes pas les seuls à célébrer la possibilité d’observer un tel spectacle du haut d’une montagne, chose qui était impossible à faire, il y a à peine quelques heures. Plusieurs voitures se trouvent déjà dans le stationnement du mont Orford, à notre arrivée. Cependant, même si nous respectons toutes les règles, nous avons l’impression d’être des enfants sur le point de faire un mauvais coup. Il y a encore le sentiment de flirter avec l’interdit, comme si le spectre du couvre-feu planait toujours au-dessus de nos têtes. 

Léo, presque quatre ans, nous accompagne. Le petit bout d’homme vit probablement l’expérience la plus intense de sa jeune vie. Il avait deux ans lorsque la pandémie lui est tombée dessus, et il n’a aucun souvenir d’une vie sans coronavirus. Ce soir, il est gonflé à bloc, tout heureux d’être dehors à une heure si tardive, et encourage même ses parents lorsqu’ils hésitent à poursuivre. On continue! On continue!, s’exclame-t-il, lorsqu’ils ralentissent le rythme.

Arrivés au sommet, vers les 21 h, nous sommes fouettés par le vent et grisés par le panorama qui s’offre à nos yeux. Nous observons les dernières lueurs disparaître derrière les montagnes, le ciel qui fonce de plus en plus, les lumières de la ville qui saupoudrent le paysage à notre droite. À 21 h 30, nous sommes toujours au sommet, réalisant pleinement que c’est la première fois depuis des mois que nous veillons aussi tard à l’extérieur. On a dépassé le couvre-feu, s’exclame, ravie, la mère de Léo, qui lui, doit penser que son couvre-feu est dépassé depuis longtemps.

Le soleil se couche au parc national du Mont-Orford.

Pour la première fois depuis des mois, il est possible d'apprécier le coucher du soleil au parc national du Mont-Orford.

Photo : Radio-Canada / MARIE-CLAUDE LYONNAIS

À 21 h 45, la nuit est tombée et nous amorçons la descente. De petits points scintillent par moment sur la paroi du mont Orford, petites lumières indiquant la présence de marcheurs sur le versant voisin. Nos lampes frontales échangent des salutations lumineuses pendant le retour. 

La soirée se conclut autour d’un feu de camp sur un terrain de camping à proximité, un autre plaisir impensable pendant des mois. Jusqu’à vendredi, les regroupements privés, en dehors de la bulle familiale, étaient interdits. Plusieurs campeurs profitent également de la nuit, certains ayant même installé des écrans extérieurs pour suivre le match Canadiens-Maple Leafs en petits groupes. Nous entendons les cris de joie lorsque le Canadien marque. De notre côté, nous retrouvons le bonheur des discussions enfumées entre amis, tard dans la nuit… et celui des guimauves grillées!

Lundi, 21 h 33 - Réjean

C’est seulement la seconde fois depuis le début de l’année que je circule dans les rues en soirée. La première, c’était en février, attestation de mon employeur en poche, pour un reportage à l’heure du couvre-feu. Même s’il est levé depuis quelques jours, on a quand même l’impression que les gens sont toujours reclus, ou presque. Les trottoirs sont pratiquement déserts. Il faut dire que c’est le début de la semaine, la température est fraîche, et les Canadiens disputent un septième match contre Toronto. Les comptoirs et les services de livraison de restauration rapide sont ouverts. On imagine que les livreurs de pizza que je vois circuler sont très occupés, avec la victoire inattendue du tricolore. 

En arrivant au Marché de la gare, je croise un couple de Lennoxville, qui revient d’une promenade avec son chien Max. Mon conjoint aime rouler en voiture le soir. Ça le détend, me dit Cindy. Suresh semble en effet bien content de pouvoir profiter de cette petite escapade nocturne. Il admet qu’il a trouvé certaines mesures extrêmes, surtout pour les jeunes, comme son fils de 27 ans. Il a perdu une année, déplore-t-il. Sa conjointe ajoute qu’elle apprécie que tout cela soit derrière, et de pouvoir enfin recevoir des amis dans son jardin. 

Un couple avec un chien dans un stationnement.

Un couple profite de la levée du couvre-feu pour faire une balade.

Photo : Radio-Canada

Elle est aussi ravie de pouvoir retourner à la messe, même si son pasteur avait réussi à innover :  au cours des dernières semaines, il célébrait dans un stationnement, version drive in, afin de pouvoir réunir un plus grand nombre de fidèles. Cependant, Cindy a une petite déception. S’il est possible de réunir un plus grand nombre de croyants dans une église, il est toujours interdit de chanter, déplore-t-elle.

Plus loin, sur la passerelle des Draveurs de la promenade du Lac-des-Nations, j’aperçois un autre couple de marcheurs. Ce sont des étudiants internationaux de l'Université de Sherbrooke, arrivés en décembre dernier. Olivier, un Français, dit voir une nouvelle image de la ville avec ses ponts et la gorge illuminés. Avec son amie sénégalaise Ophélie, ils profitent de leur toute première tournée de leur ville d’adoption à la noirceur. C’est une autre atmosphère, affirme-t-il, tout sourire. C’est beau avec les jets de lumière.

Un homme et une femme sur la promenade du Lac-des- Nations à Sherbrooke.

Des étudiants internationaux profitent de leur première sortie dans les rues en soirée, depuis leur arrivée à Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada / RÉJEAN BLAIS

Les centres d'entraînement peuvent maintenant fermer à une heure tardive. Je me rends à 22 h 30 au Progym, dans l’arrondissement de Rock Forest, où le gérant Serge a repris son plein horaire du soir, jusqu'à minuit, à son plus grand bonheur. Le centre a été fermé sept mois pendant la pandémie. Les clients couche-tard sont peu nombreux, mais ceux qui sont là sont ravis d’y être. Miguel est content de pouvoir faire du sport sans la contrainte du couvre-feu. Je suis moins serré dans mon horaire. J’ai le temps après ma journée de travail, le souper et les tâches quotidiennes de venir m’entraîner.

Marie-Pier, une étudiante en kinésiologie à l’Université de Sherbrooke, a besoin de ce moment pour maintenir son équilibre physique et mental. Visiblement, ça lui a manqué. Ça m’aide dans mes résultats scolaires et dans tous les aspects de ma vie de venir ici après ma journée d’études, raconte celle qui déplore n’avoir eu aucun stage dans une salle d’entraînement depuis la pandémie.

Une jeune femme dans une salle d'entraînement.

Marie-Pier est heureuse de pouvoir enfin reprendre l'entraînement en soirée.

Photo : Radio-Canada / RÉJEAN BLAIS

Mercredi, 4 h 30 - Marie-Claude

La ville s’éveille doucement, très doucement. Même la nature semble encore endormie, avec la brume qui s’accroche aux arbres. Cela faisait bien des mois que je n’avais pas eu la possibilité d’observer le début du jour en dehors de mon balcon. Dans mon quartier, il y a peu de circulation sur la route, sinon des camions de livraison qui amorcent leur journée avant tout le monde. On se regarde, un peu hagard, le visage engourdi de sommeil.

Des arbres enveloppés de brume

Une fine brume persiste au petit matin dans l'arrondissement de Fleurimont.

Photo : Radio-Canada / Marie-Claude Lyonnais

Le petit matin n’est pas la période de la journée la plus occupée, même avant le couvre-feu. Lorsque le travail ne nous oblige pas à sortir du lit, rares sont les personnes qui aiment profiter de cette heure. Pourtant, ce début de journée est prometteur, et offre tout un spectacle : les couleurs sont superbes, la vue féérique. Du haut du Sanctuaire de Beauvoir, on peut admirer les premières lueurs du jour. 

Un lever de soleil

Le jour se lève et offre un spectacle de couleurs impressionnant, depuis le Sanctuaire de Beauvoir.

Photo : Radio-Canada / Marie-Claude Lyonnais

En me dirigeant vers le centre-ville, peu avant 5 h, j’aperçois une voiture au service à l’auto d’un restaurant. Rassasier son besoin en caféine avant de se rendre au travail, aux petites heures, m’avait toujours semblé un droit acquis. Pourtant, pendant le couvre-feu, il était impossible de dénicher un café à cette heure, sauf parfois dans un dépanneur. Mon café brûlant, ce matin-là, goûte bien meilleur.

J’aperçois quelques restaurants affichant qu’ils sont ouverts 24 heures, dont les lumières sont éteintes. Il n’y a pas que le café de 4 h qui est disparu au cours des derniers mois. Plusieurs restaurants ont aboli les heures d’ouverture de nuit, d’autres ont carrément fermé. Et eux ne reviendront pas du tout.

J’enfile la rue King Ouest, croisant au passage une jeune fille, qui marche d’un pas rapide, et un camion de la ville, qui arrose déjà les plates-bandes. Du cénotaphe de Sherbrooke, on aperçoit le soleil qui se faufile entre les bâtiments. 

Lever de soleil

Le soleil se lève sur Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada / Marie-Claude Lyonnais

Une fois au mont Bellevue, je ne suis plus seule. La petite montagne sherbrookoise accueille déjà ses premiers visiteurs du jour, bien que l’horloge n’indique que 5 h. Au détour d’un sentier, je croise un joggeur, déterminé, qui retourne déjà à sa voiture. J’essaie de lui parler pour lui demander pourquoi il apprécie de fouler la montagne, de si bonne heure, mais pas moyen de l’arrêter; les joggeurs du matin prennent la chose au sérieux!

Il y a quelque chose d’apaisant à arpenter les pistes du mont Bellevue sans sa foule habituelle, surtout avec une météo si clémente. En retournant au stationnement de la rue Dunant, peu avant 5 h 45, je remarque que d’autres voitures sont stationnées, et des amateurs de vélo de montagne arrivent, probablement eux aussi attirés par la beauté et la quiétude du petit matin.

La ville de Sherbrooke vue du mont Bellevue

Le panorama sur la ville de Sherbrooke, à l'aube, à partir du mont Bellevue.

Photo : Radio-Canada / Marie-Claude Lyonnais

Mercredi, 21 h 30 - Réjean 

Pour cette autre soirée d’observation, je décide de joindre l’utile à l'agréable. J’enfourche ma moto pour sillonner les rues de la ville. La sensation est extraordinaire. L’air est doux, sans courant froid. Le sentiment de liberté que procure un deux-roues est décuplé par cette sortie nocturne post-confinement. Il y a longtemps que la ville ne m’est pas apparue aussi belle.  

Encore une fois, le Canadien est en action, mais cette fois, contre les Jets de Winnipeg. Des amateurs profitent de la belle soirée pour regarder la rencontre dans un bar sportif. Certains jouissent de la terrasse, d’autres sont réunis à l’intérieur devant des écrans géants. L’une des employées, Marie-Soleil, qui travaille dans ce restaurant depuis huit ans, se dit heureuse de pouvoir enfin vivre une soirée comme celle-là, avec les clients. On sent les gens heureux, comme s'ils étaient plus légers. Le hockey, c’est une grand-messe qui prend toute sa signification quand elle se vit en groupe, surtout en période d’éliminatoires.  

Au centre-ville, il n’y a pas foule, mais là aussi, la vie reprend. Quelques personnes prennent un verre sur une terrasse, pendant que d’autres se baladent ou bavardent sur le trottoir. Il n’y a pas si longtemps, il n’y avait pas âme qui vive dans les rues. Le temps était comme en suspens. C’est grisant de sentir cette liberté retrouvée. La nuit permet d’apprécier l’environnement urbain sous une teinte différente.

Certains, comme Angelie et Samilia, profitent de la belle soirée et savourent chaque moment. Les deux étudiantes attablées profitent à fond de leur soirée. Elles continuent de bavarder, même si tous les clients sont partis, pour étirer le moment à son maximum. La dernière année a été difficile pour le moral. C’était déprimant, souligne Samilia.

Cette sortie me donne un regain d’énergie, ajoute-t-elle avec bonheur.

deux jeunes femmes discutent devant un verre sur la terrasse d'un restaurant.

Angélie et Samilia aiment au plus haut point pouvoir discuter sur une terrasse en soirée.

Photo : Radio-Canada / RÉJEAN BLAIS

C’est vrai que les gens croisés lors de mes sorties avaient le sourire facile. Le bonheur semble venir plus aisément quand on peut enfin goûter à de simples plaisirs qui nous étaient interdits, comme une virée nocturne à moto. Je me dis que des soirées comme celle-là, nous espérons tous qu’il y en ait bien d’autres à venir. 

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