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« J’aurais pu être tuée cette nuit-là » : des femmes en hébergement se racontent

Au moment où le Québec traverse une série noire de féminicides, une maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale a accepté d'ouvrir ses portes à Radio-Canada.

Nora regarde par la fenêtre dans sa chambre.

Nora a vécu un calvaire avant d'être accueillie dans une maison d'hébergement pour femmes victimes de violence conjugale.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un soir de février, Nora (nom fictif) est sortie en panique de chez elle, en pyjama, pieds nus dans la neige et le froid. Elle s’est mise à courir sans savoir où aller. Son mari la poursuivait.

Quand il l'a rattrapée, il a tenté de la tirer dans un abri d’auto pour la cacher des regards indiscrets. Ça n’a pas fonctionné : un automobiliste a vu la scène et s’est arrêté. Nora a pu appeler la police, qui est arrivée rapidement et qui a embarqué son mari.

Nora est assise sur son lit, dans une chambre qui est la sienne depuis bientôt quatre mois. La décoration est minimaliste : une commode et un lit simple. Elle tente encore de comprendre comment elle est arrivée là. Je lui ai demandé : "Mais qu’est-ce que je t’ai fait?" dit-elle. Sa douce voix vacille par moments.

Récemment mariée, Nora est arrivée l’année dernière à Montréal d’un pays d’Afrique du Nord. Son mari, qui l’avait parrainée, lui avait fait miroiter une vie de rêve au Canada, avec une maison, des enfants, un couple soudé. Elle a tout quitté pour lui : son travail, sa famille, ses amis.

Dès son arrivée au Canada, elle a constaté que son nouveau mari n’était pas du tout l'homme qu’elle avait rencontré à quelques reprises dans son pays d'origine. Insultes, menaces, coups : la violence était à la fois physique et psychologique. Financière aussi : en six mois, il lui a donné une allocation de 40 $.

« Chaque jour, il me disait : "Tu es incapable de vivre ici. Tu ne sais pas parler. Tu ne sais pas cuisiner." Chaque fois, il m’écrasait. »

— Une citation de  Nora

Présentant des symptômes de la COVID-19, il a refusé de se faire tester et a continué à aller au travail et à voir ses amis. Quelques jours après, Nora est tombée malade à son tour. L'ex-femme de son mari, avec qui ce dernier partage la garde de ses enfants, aussi.

Un soir de février, dans un accès de colère – il lui reprochait d’avoir parlé au téléphone –, il a jeté tous ses vêtements sur leur lit. Il m’a dit : "Dehors ou tu rentres dans ton pays!" raconte-t-elle.

Atteinte de la COVID-19, Nora était incapable de se lever et éprouvait de la difficulté à respirer. Elle est restée.

Le lendemain, la violence a continué. Fou de rage, il l'a saisie par le bras, puis par la gorge, et l'a traînée de la chambre à coucher jusqu’au salon, où il l'a poussée sur le sofa. C’est à ce moment qu’elle a ouvert la porte et s’est enfuie dehors.

Regardez! Nora sort son téléphone portable, où elle fait défiler des photos qu’elle a prises pour la police. On y voit des ecchymoses sur son bras et son corps. Sur son lit et sur le sol, une montagne de vêtements.

Quand elle entend parler dans les médias de toutes ces femmes tuées par leur conjoint ou leur ex depuis le début de l’année, elle frémit. Ça aurait pu être moi. Je fais des flashbacks et j’aurais pu être tuée cette nuit-là, dit-elle.

Des décennies d'engagement

La Maison secours aux femmes, un ancien immeuble de quelques logements, héberge ces jours-ci quatre femmes et trois de leurs enfants. Située dans une rue tranquille, la maison est baignée de lumière naturelle. Un havre de paix pour ces femmes qui ont vécu le calvaire.

Elle a vu le jour au début des années 1980. Un groupe de femmes latino-américaines l’ont fondée quand elles ont constaté l’absence de services pour femmes immigrantes victimes de violence conjugale, explique la coordonnatrice Nicole Richer, qui y travaille depuis 34 ans. L'endroit fait partie des dizaines de maisons qui ont vu le jour au Québec et ailleurs dans le monde à partir des années 1970.

Nicole Richer, coordonnatrice de la Maison secours aux femmes, est assise dans les escaliers.

Nicole Richer travaille à la Maison secours aux femmes de Montréal depuis 34 ans.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans la province, elles sont représentées par deux organismes, le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale et la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes.

Les services de ces maisons ne se limitent pas à l’hébergement : elles font aussi de l’accompagnement par téléphone auprès de femmes qui sont encore chez elles, et aident les femmes dans leur processus de séparation ou encore dans leur recherche de logement.

Une fois qu’elles quittent la maison, l’objectif est de leur trouver un appartement ou encore une place dans des maisons de deuxième étape, qui offrent des séjours plus longs.

La crise du logement vient cependant compliquer les recherches.

« Les intervenantes sont découragées. Elles font de nombreux appels. Les femmes ont des enfants, n’ont personne pour signer pour elles. Et le fait qu’elles ont un accent au téléphone, tout de suite, ça ferme des portes. »

— Une citation de  Nicole Richer, coordonnatrice à la Maison secours aux femmes

Depuis le début de la pandémie, ces maisons sont sollicitées comme jamais : appels de femmes en détresse, demande de suivi... Le confinement a amplifié la violence et le contrôle que certains hommes ont sur leur compagne, signalent les organismes du milieu depuis des mois.

Et pour ces femmes qui viennent d’ailleurs, l’emprise et l’isolement sont encore plus grands. La Maison secours aux femmes reçoit un grand nombre de femmes immigrantes, qui parfois ne parlent ni français ni anglais.

Elles ne connaissent pas leurs droits, leurs ressources. Elles ont peur de la police, de la DPJ. Elles subissent de la violence conjugale, mais avec des barrières encore plus grandes, souligne Mme Richer.

Le 19 mai, une 11e femme serait morte dans un contexte de violence conjugale depuis janvier, soit environ la moyenne québécoise de féminicides par année. Face à la crise sans précédent, Québec a débloqué 222,9 millions pour lutter contre la violence conjugale et les féminicides, dont 92 millions sont allés aux maisons d’hébergement.

À la Maison secours aux femmes, cet argent servira notamment à embaucher du personnel et à développer ses services de suivi à l’externe. Le local actuel prévu à cet effet ne peut accueillir qu’une seule personne.

L'homme de mes rêves

Son mari ressemblait à un acteur de son pays. C’était l’homme de mes rêves, nous dit Tania (nom fictif).

Elle et d’autres femmes sont attablées dans l’espace cuisine-salle à manger pour un exercice d’écriture sur le thème du souvenir. La discussion est animée par Agnès et Gabriela, deux intervenantes qui servent à l’occasion d’interprètes. L’ambiance est bon enfant, même si les cœurs sont lourds.

Tania a rédigé à la main plusieurs pages de souvenirs – son arrivée au Canada comme réfugiée, son enfance au sein d’une famille unie et bienveillante et sa rencontre avec l’homme qui allait la faire souffrir.

Je me souviens comment il m’a brisée en morceaux, comment il m’a cassée avec ses paroles, se relit-elle en anglais, une des cinq langues qu’elle maîtrise, bientôt six. C'est une amoureuse des mots.

Une femme est debout devant le frigo de la cuisine de la Maison secours aux femmes.

Les femmes hébergées se réunissent dans l'espace cuisine-salle à manger pour faire des ateliers.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Tania a passé 20 ans avec son mari. Vingt ans à endurer les insultes, les injures, les menaces, les manipulations. Il contrôlait presque tous les aspects de sa vie : ses cartes de crédit, son argent, sa vie sociale.

Quand le père de Tania est mort, l’année dernière, elle a dû implorer son mari de lui prêter de l’argent pour payer les funérailles avec ses frères. Il a commencé à crier, à dire que mon père lui devait de l’argent, ce qui est faux. Jamais mes parents ne lui ont demandé un sou, assure-t-elle.

Ça a été le point de rupture. Elle a sombré dans une profonde dépression.

Je suis allée dans la cuisine et j’ai pris un couteau, dit-elle. Son mari est intervenu pour l’arrêter, lui reprochant : "Ah, c’est ça! Tu planifiais mettre la faute sur moi pour m’envoyer en prison!"

Comme son mari lui interdisait de parler au téléphone chez elle, Tania a profité d’un arrêt à la banque pour planifier sa sortie. Elle s'est isolée et a appelé la Maison secours aux femmes.

Elle a emmené ses enfants et a quitté son mari.

« C’est la décision la plus difficile pour une femme, et ça m’a pris 21 ans pour la prendre. »

— Une citation de  Tania

Le moment le plus dangereux

Ces femmes arrivent à la maison sur recommandation d’un policier, d’un voisin, d’une infirmière ou encore d’un travailleur social.

Souvent en grand danger, elles en sont à un moment charnière de leur vie, alors qu’elles tentent de mettre fin à leur relation. Au moment de la séparation, c’est le moment le plus dangereux, parce que les hommes n’ont plus le contrôle, raconte la coordinatrice de la maison.

Pour cette raison, l’adresse de la maison est maintenue confidentielle. Des caméras de sécurité sont installées à chacune des entrées. On demande aux femmes de ne pas faire d'appels vidéo devant une fenêtre, pour ne permettre à aucun interlocuteur de reconnaître le quartier.

En 34 ans, Nicole Richer en a vu de toutes les couleurs. Des femmes avec le nez cassé, des parties du corps tuméfiées, d’autres brûlées avec de l’huile chaude... Elle se souvient d’une femme hébergée dont le mari, un médecin, la frappait à la tête, sous sa chevelure, pour que les ecchymoses ne soient pas visibles.

La violence conjugale transcende les classes et les nationalités, rappelle Mme Richer. Et surtout, elle n’est pas uniquement physique. Elle sévit de différentes manières, comme en témoignent les expériences de Nora et de Tania.

L'intervenante à la Maison secours aux femmes de Montréal sourit sous son masque.

Agnès Habis travaille comme intervenante à la Maison secours aux femmes de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Mais si elles arrivent brisées à la maison, elles en ressortent plus autonomes et ont davantage confiance en elles.

Quand on voit l’évolution, l’amélioration de ces femmes, c’est un plaisir partagé avec elles, estime Agnès Habis, qui travaille à la Maison depuis deux ans.

Petit à petit, les femmes surmontent leurs craintes : elles commencent à voir leur avocat seules, à faire des démarches sans l’aide d'intervenantes. À voler de leurs propres ailes.

Ici, je suis autonome. Je fais ce que je veux, insiste Nora, qui se souviendra toujours de la manière dont Agnès l’a relevée, lui a donné confiance en elle.

À l’occasion de notre visite, Nora allait quitter la Maison secours aux femmes pour s’installer chez un ami de son frère, le temps de trouver son propre appartement. Elle s’est aussi inscrite à une formation pour devenir assistante technique en pharmacie.

Tania, elle, prévoit de suivre des cours de conduite et d'obtenir un diplôme en technologie de l’information. Elle veut aussi se mettre à écrire, à jouer au badminton et à jardiner.

Tranquillement, elles comptent retrouver la liberté.

Besoin d'aide?

Appelez SOS violence conjugale au 1 800 363-9010.

Ou sur le web : sosviolenceconjugale.ca (Nouvelle fenêtre)

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