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Femmes disparues et assassinées : Ottawa publie un plan d'action « évolutif »

Le gouvernement fédéral s'engage à investir dans les ressources d'hébergement, agir contre la discrimination dans les soins de santé, investir dans les forces de l'ordre des communautés elles-mêmes et donner aux communautés plus de contrôle sur les services sociaux.

Le bâtiment du Parlement vu de face.

Ottawa propose de soutenir le Principe de Joyce.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Radio-Canada

Après deux ans d'attente, le gouvernement Trudeau a dévoilé, jeudi, son plan d'action pour endiguer la violence contre les femmes et les filles autochtones. Une réponse jugée insuffisante et tardive par des femmes autochtones.

Présenté deux ans, jour pour jour, après le dépôt du rapport final de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), le plan fédéral décrit les mesures prévues par le gouvernement pour répondre à ses 231 appels à l'action.

Ottawa s'engage ainsi à investir dans les ressources d'hébergement, agir contre la discrimination dans les soins de santé, investir dans les forces de l'ordre des communautés elles-mêmes et donner aux communautés plus de contrôle sur les services sociaux.

Lors d'une cérémonie marquant la publication de son plan d'action, le premier ministre Justin Trudeau a dit accepter la conclusion de l'enquête selon laquelle la violence perpétuelle infligée aux femmes autochtones équivaut à un génocide.

Aux survivants et aux familles, aux aînés, aux représentants et aux commissaires, ainsi qu'à tous ceux qui ont participé à ce travail, vos voix ont été entendues, a-t-il déclaré.

Pour vraiment guérir ces blessures, nous devons d'abord reconnaître la vérité. Et pas seulement au sujet des pensionnats, mais aussi au sujet de tant d'injustices, passées et présentes, auxquelles les peuples autochtones sont confrontés.

Une citation de :Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Dans son rapport d'une trentaine de pages, intitulé Voie fédérale concernant les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA+ autochtones disparues et assassinées, son gouvernement dit préconiser une approche globale, élaborée en collaboration avec les Premières Nations, les Métis et les Inuits, pour mettre un terme au fléau de la violence dont sont victimes de façon disproportionnée les Autochtones de sexe féminin et de diverses identités de genre. L'acronyme 2ELGBTQQIA+ signifie bispirituel (ou deux esprits), lesbienne, gai, bisexuel, transgenre, queer, en questionnement, intersexe, asexuel et autres identités de genre.

La ministre des Relations Couronne–Autochtones, Carolyn Bennett, a d'ailleurs souligné que les femmes et les filles autochtones étaient 12 fois plus susceptibles d'être assassinées ou de disparaître que les autres Canadiennes.

En tant que gouvernement et en tant que Canadiens, nous devons faire plus et nous promettons de faire mieux pour mettre fin à cette tragédie nationale, a-t-elle dit, appelant à des changements substantiels et profonds.

Alors qu'elles ne représentent que 4 % de la population canadienne, les femmes autochtones ont été les victimes de 28 % de tous les homicides perpétrés contre des femmes en 2019, selon les données de Statistique Canada. Une réalité, selon Mme Bennett, attribuable à la discrimination systémique et à l'histoire colonialiste du pays.

Pour endiguer cette discrimination, Ottawa veut investir dans une série de programmes et d'initiatives liés à quatre grands thèmes : la santé et le mieux-être, la justice, la sécurité et la culture.

Rendre la justice plus équitable

L'un des axes du plan vise à corriger les injustices que subissent les Autochtones qui ont des démêlés avec le système judiciaire. Les familles des femmes autochtones disparues ou assassinées affirment depuis longtemps qu'il est gangrené par le racisme, ce qui se traduit souvent par une réponse insuffisante de la police aux crimes violents commis dans leurs communautés.

Le gouvernement a déclaré qu'il présenterait une nouvelle loi visant à reconnaître les services de police dirigés par les Premières Nations comme un service essentiel et à allouer plus de fonds aux efforts de lutte contre la criminalité dans les réserves.

Il promet également d'étendre le programme de police des Premières Nations existant à de nouvelles communautés et de financer les travaux de réparation, de rénovation et de remplacement des installations policières.

Le gouvernement fédéral promet du même souffle de nouveaux investissements pour la Gendarmerie royale du Canada (GRC), qui est souvent responsable du maintien de l'ordre dans les collectivités rurales, nordiques et éloignées.

Il entend demander à la GRC de s'attaquer au racisme systémique dans ses rangs entre autres en réformant les processus de recrutement et de formation. Il y aura aussi un Bureau de la collaboration, du codéveloppement et de la responsabilisation entre la GRC et les Autochtones pour améliorer les relations entre les deux groupes.

Ottawa entend aussi rétablir la Commission de réforme du droit du Canada, un organisme indépendant chargé de conseiller le Parlement sur la façon de moderniser et d'améliorer les lois fédérales. Le gouvernement conservateur de Stephen Harper avait cessé de le financer en 2006.

Éviter d'autres cas comme celui de Joyce Echaquan

En matière de santé, Ottawa propose de soutenir le Principe de Joyce, une initiative nommée en l'honneur de Joyce Echaquan, cette Atikamekw de 37 ans morte l'an dernier à l'hôpital de Joliette après avoir subi des insultes dégradantes du personnel hospitalier. 

Le Principe de Joyce prévoit entre autres de garantir aux Autochtones le droit de recevoir tous les soins dans la dignité et le respect. La fin tragique de la jeune femme a fait l'objet d'audiences publiques du coroner qui ont duré quatre semaines et se sont terminées mercredi.

Le gouvernement Trudeau a précisé qu'il présenterait sous peu un projet de loi pour éradiquer le racisme anti-autochtone dans la prestation des soins de santé. Le gouvernement souhaite aussi voir davantage de défenseurs des patients pour aider les peuples autochtones à interagir avec les médecins et les infirmières, et accroître le recours aux sages-femmes et aux doulas des Premières Nations et des Inuit, les personnes qui accompagnent les femmes enceintes pendant l'accouchement.

Ottawa dit vouloir une formation à la sécurité culturelle pour les professionnels de la santé afin d'éviter que se reproduise ce qui est arrivé à Joyce Echaquan.

Il promet enfin d'augmenter le financement des organisations communautaires qui fournissent des informations et des services en matière de soins de santé sexuelle et reproductive aux populations vulnérables. On prévoit aussi la création d'un nouvel Institut national de recherche sur la santé des femmes.

Camps de travailleurs

Pour répondre aux problèmes de sécurité des femmes autochtones – un thème majeur de l'enquête nationale –, le gouvernement affirme qu'il faut mettre en place une stratégie globale pour faire face aux impacts des camps de travailleurs temporaires situés à proximité des communautés autochtones, bien qu'une telle stratégie ne soit pas promise. 

Les efforts fédéraux promis viseront plutôt à développer avec le milieu une variété d'activités visant à atténuer les impacts de ces camps de travailleurs. Ottawa augmentera également le financement des initiatives pour mettre fin à la traite des personnes, y compris le soutien aux populations à risque et aux survivantes. 

Afin de préserver et de soutenir la culture autochtone – ce que les commissaires ont établi comme une mesure clé pour bâtir une communauté, une identité et une protection pour les femmes et les filles autochtones –, Ottawa promet de soutenir des initiatives telles que des camps linguistiques et culturels, des programmes de mentors-apprentis et des ressources pour documenter les langues autochtones. 

Les investissements et le travail entrepris par Ottawa seront réalisés conjointement avec des plans détaillés également publiés jeudi par une multitude de partenaires au Canada, dont les provinces, qui ont travaillé sur leurs solutions en réponse aux 231 recommandations de l'Enquête nationale. 

Bon nombre des initiatives proposées sont de nature générale et aucune n'est budgétée. On évoque la nécessité de développer ces initiatives en collaboration avec les communautés autochtones. Mais le gouvernement promet d'établir des indicateurs de performance et de présenter des rapports annuels pour mesurer les progrès à partir du prochain exercice. 

L'APN salue la réponse gouvernementale, des femmes autochtones déçues

Si la pandémie a ralenti les efforts d’Ottawa, l’impatience des communautés, ravivée par les événements de Kamloops, en Colombie-Britannique, où ont été retrouvés il y a quelques jours sur le site d'un ancien pensionnat autochtone les restes de 215 enfants, est de plus en plus difficile à contenir.

Déçue, l'Association des femmes autochtones du Canada s'est dissociée du plan d’action. Sa présidente, Lynne Groulx, estime que les échéanciers manquent de clarté et juge la mise en œuvre floue. 

Plus tôt cette semaine, l'organisation avait invoqué un processus fondamentalement biaisé et motivé par des intérêts politiques. Elle a dévoilé mardi son propre plan d'action qui, contrairement à celui publié jeudi, contient des mesures ciblées avec des mécanismes de suivi et des coûts associés. 

Dans un communiqué, le groupe Femmes autochtones du Québec (FAQ) a de son côté estimé que le plan d'Ottawa détermine des besoins et des actions qui ne correspondent pas à la réalité des femmes autochtones et de leurs familles.

Le rapport reconnaît lui-même que les femmes autochtones sont plus à risque d’être assassinées ou portées disparues, alors pourquoi n’émet-il pas de vraies actions, concrètes et tangibles, qui peuvent faire la différence?

Une citation de :Viviane Michel, présidente de la FAQ

Femmes autochtones du Québec se réjouit toutefois que le plan présenté jeudi reconnaisse une approche féministe et intersectionnelle qui permet de rendre compte que la violence est vécue de manière complètement différente par les femmes, filles et personnes 2ELGBTQQIA+ autochtones.

Les femmes sont souvent victimes de stéréotypes spécifiques, parce qu’elles sont à la fois femmes et autochtones, peut-on également lire dans le communiqué de l'organisation.

FAQ travaille par ailleurs à l'élaboration de son propre plan d'action.

Le chef national de l'Assemblée des Premières Nations (APN), Perry Bellegarde, a pour sa part salué la réponse du gouvernement et sa promesse de 2,2 milliards de dollars pour réduire la violence. M. Bellegarde a déclaré que la police et les systèmes de justice et de soins de santé devaient tous rendre des comptes aux membres des Premières Nations qu'ils servent et [...] s'engager à mettre en œuvre les appels à la justice.

Il faudra des années pour démêler des décennies de politiques coloniales et la campagne de génocide contre notre peuple, mais nous sommes ici aujourd'hui pour nous engager dans ce travail.

Une citation de :Perry Bellegarde, chef national de l'APN

Notre peuple a suffisamment souffert. Nous devons agir, nous devons mettre en œuvre toutes ces recommandations.

Celle qui a agi comme commissaire en chef de l'ENFFADA, Marion Buller, a déploré le délai de la réponse gouvernementale, deux ans après la publication de son rapport. Je n'ai pas beaucoup de confiance dans le gouvernement, a-t-elle déclaré en entrevue à CBC. Regardez l'histoire, regardez l'histoire du Canada en tant qu'État, regardez ce que nous lisons et voyons dans les nouvelles en ce moment.

Quelle raison a une personne autochtone au Canada de faire confiance au gouvernement?

Une citation de :Marion Buller, qui était commissaire en chef de l'ENFFADA

De son côté, l'opposition voit dans le plan d'action une occasion ratée.

Aux yeux du député conservateur Steven Blaney, les libéraux ne s'attaquent pas au cœur du problème, soit la violence conjugale au sein des communautés autochtones.

La réconciliation, ça ressemble plus a un photo op avec Justin Trudeau que de tendre la main et essayer de trouver des solutions ensemble, a pour sa part lancé le chef adjoint du Nouveau Parti démocratique (NPD), Alexandre Boulerice.

Un plan évolutif

Ce Plan d'action national, promis depuis longtemps, constitue en quelque sorte un cadre préliminaire, qui jette principalement les bases d'étapes qui seront par la suite plus détaillées et chiffrées. 

Le premier ministre est assis devant des drapeaux du Canada.

Le premier ministre Justin Trudeau

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

C'est un plan qui est appelé à évoluer avec le temps pour s'adapter aux besoins spécifiques des communautés, a soutenu Justin Trudeau. En d'autres mots, le travail ne s'arrête pas ici, bien au contraire. Comme vous me l'avez souvent dit, il reste énormément à faire et je suis absolument d'accord.

Le financement des services de soutien aux survivantes et aux familles est considéré comme la première étape immédiate, ainsi qu'un financement adéquat pour garantir que les survivantes et les familles restent engagées afin de fournir un aperçu et une contribution aux prochaines étapes du Plan d'action national. 

Un organisme de surveillance sera également créé pour représenter les intérêts des familles, des survivantes et des communautés autochtones. Il sera habilité à enquêter et à traiter toute plainte de violation des droits ou d'autres préoccupations au fur et à mesure que le travail se poursuivra. 

Une stratégie de mise en œuvre plus approfondie du plan sera soumise ultérieurement. On veut aussi mettre sur pied une table fédérale-provinciale-territoriale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, afin de coordonner la collaboration intergouvernementale. 

Avec des informations de Louis Blouin, de CBC et de La Presse canadienne

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