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Analyse

Air Canada, Chrystia Freeland et l’instinct politique

Assise à un bureau la tête appuyée dans la paume de sa main, Chrystia Freeland écoute la question d'un journaliste.

La vice-première ministre et ministre des Finances Chrystia Freeland

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Les primes pandémiques que se sont accordées les hauts dirigeants d’Air Canada mettent-elles la ministre des Finances Chrystia Freeland en colère? On sent qu’elle préférerait ne pas répondre publiquement à cette question.

Malgré la colère dans la population, elle a évité pendant 24 heures de critiquer Air Canada. Ce n’est que devant l’insistance des médias qu’elle l’a fait, du bout des lèvres, mercredi. Je suis très déçue, c'est inapproprié, a-t-elle dit. Je dis ça en tant qu'une des actionnaires principales de la compagnie, à la suite du plan de sauvetage de 6 milliards du gouvernement.

Mais son premier réflexe, très cartésien, a été de défendre les investissements de son gouvernement, plutôt que de saisir l’humeur du public qui critiquait ces primes.

L'élite qui veut s'enrichir

Pourtant, il est facile d’imaginer que Chrystia Freeland (en privé du moins) se désole de ces primes, si on relit son livre Plutocrats, publié en 2012. Elle y écrit : À l’ère de la super-richesse, nous devons être constamment en alerte face aux efforts de l’élite qui veut s’enrichir, qui utilise son pouvoir politique pour augmenter sa part du gâteau, plutôt que de contribuer à l’économie dans son ensemble et ainsi accroître la taille du gâteau pour tout le monde.

Une phrase qui pourrait s’appliquer, diront certains, au fait qu’Air Canada semble utiliser une partie des 6 milliards de dollars du plan de sauvetage financé par l’argent des contribuables pour récompenser ses hauts dirigeants; que ces derniers se soient octroyé ces primes alors que des milliers de leurs employés ont été licenciés, et qu'ils l'aient fait en catimini, après avoir promis publiquement de réduire leur salaire durant la crise, et avant de signer une entente avec Ottawa qui plafonne leur rémunération future.

Chrystia Freeland, qui négociait de bonne foi avec Air Canada pour aider l’entreprise et protéger des emplois, a peut-être l’impression de s’être fait rouler dans la farine, comme le clament les partis d’opposition.

Alors, pourquoi éviter de faire sentir sa colère en public? Pourquoi avoir l’air, même pendant 24 heures, de défendre le geste de l’entreprise?

C’est un contraste marqué avec la réaction de son collègue libéral, Pablo Rodriguez, qui a déclaré ces primes indécentes et inacceptables et a enjoint les cadres d’Air Canada à y renoncer volontairement. Ou celle du premier ministre Justin Trudeau qui dit comprendre la furie que ressentent les Canadiens.

Ottawa dénonce la situation, mais ses outils pour la redresser semblent limités.

Freeland diplomate

De ce point de vue, la ministre des Finances a d’abord tenté de répondre avec diplomatie.

Cette façon de communiquer lui a bien servi lorsqu'elle négociait le renouvellement de l’ALENA avec l’administration Trump. Elle lui a servi aussi comme ministre des Relations intergouvernementales lorsqu'elle voulait calmer les ardeurs des provinces et des premiers ministres conservateurs et contestataires.

Chrystia Freeland a gravi les échelons au sein du gouvernement en faisant sa marque avec son efficacité, son tact et son doigté. Elle n’a pas accumulé les incidents témoignant d’un manque de flair politique populaire. Mais on ne peut pas dire qu’elle a été souvent placée dans cette position non plus.

Le premier ministre s’est souvent tourné vers elle pour mener des dossiers complexes. Il en a fait une incontournable quand vient le temps de discuter de sa succession. Mais pour une rare fois, la femme forte semble avoir laissé paraître une faille.

Instinct politique

Ce n’est pas la première fois, et sûrement pas la dernière, que le gouvernement libéral essuie des critiques pour avoir mal utilisé l’argent des contribuables durant la crise. Pensez à UNIS (WE Charity), à la PCU versée aux personnes qui n’y avaient pas droit (ou à des personnes décédées!) ou à la subvention salariale utilisée à mauvais escient par certaines compagnies.

D'ailleurs, Bloomberg rapportait cette semaine que les programmes d’aide d’urgence du Canada ont profité surtout aux plus riches et moins aux plus pauvres.

Pour mettre les choses en perspective, la question de la rémunération des dirigeants d’Air Canada ne sera peut-être qu’un petit point sur l'écran radar politique, qui disparaîtra rapidement du débat public.

Mais c’est aussi un grain de sable de plus dans la balance, qui ajoute du poids aux accusations de l’opposition (et à la perception de certains électeurs) que le gouvernement libéral a mal géré les deniers publics en temps de pandémie.

C’est aussi un test d’instinct politique pour Chrystia Freeland. Une occasion de démontrer qu’elle a du flair pour saisir l’humeur ambiante dans la population et de canaliser ce sentiment dans ses réponses.

Si elle songe à accéder au sommet de l’échelle, à remplacer Justin Trudeau au poste de premier ministre, certains détracteurs (et plusieurs partisans) estiment qu’elle devra développer ce langage. Celui de l’empathie avec un public frustré. Celui de la compassion avec les employés qui se sentent floués. Et l’exprimer de façon sentie et crédible.

À ce niveau, la ministre des Finances semble encore en période d’apprentissage.

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