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Les ruptures de services se multiplient en garderie par manque d'éducatrices

Des parents sont de plus en plus souvent obligés de garder leurs enfants à la maison à la dernière minute. L’été s’annonce encore plus difficile.

Des enfants jouent avec leur éducatrice à une table.

Les étudiants se font rares dans les programmes d'éducation à la petite enfance.

Photo : Radio-Canada / CBC

Les exemples d'interruption de services se multiplient dans les garderies du Québec. Les intervenants du milieu de la petite enfance témoignent des conséquences de plus en plus graves de la pénurie d’éducatrices.

C’est au réveil que Mélissa Tremblay, une maman de Saint-Hyacinthe, a appris la mauvaise nouvelle. À 7 h 10, le CPE nous a informés que ce serait bien de garder notre enfant à la maison, parce qu’il n’y avait pas suffisamment d’éducatrices présentes pour s’occuper de façon sécuritaire de chacun des groupes.

C'était impossible pour la mère en raison d'un rendez-vous médical et d’un conjoint au travail. Elle a donc, malgré tout, porté son fils au CPE. Durant la journée, j’ai reçu un appel de la directrice qui m’a demandé si c'était possible de venir chercher mon garçon, raconte-t-elle.

Même si cette situation soudaine ne s’est pas reproduite, cette mère de famille constate que son CPE est sur la corde raide.

On nous demande régulièrement de venir apporter nos enfants le plus tard possible et de venir les récupérer le plus tôt possible.

Une citation de :Mélissa Tremblay, maman d’un enfant en CPE à Saint-Hyacinthe

Nous avons obtenu des lettres de CPE des quatre coins du Québec qui demandent aux parents de leur confier les enfants à temps partiel. D’autres ont décidé de fermer plus tôt, à 17 h 30, ou de réduire globalement leurs heures d'ouverture. Certains n'ouvriront pas le vendredi cet été. Toutes les pistes sont étudiées.

Au téléphone, Danielle Délisle est au bord des larmes. Jamais, jure-t-elle, elle ne pensait vivre une telle situation. Depuis des mois, cette directrice d’un CPE de Québec planche sur l’organisation estivale parce que trois éducatrices lui ont annoncé qu'elles quittaient le métier dans le dernier mois.

C’est un énorme casse-tête que je n’ai jamais vécu de ma vie, dit-elle. Cet été, il y aura des ruptures de services. J’ai prévenu le conseil d’administration et les parents. C’est terrible, mais on n’a pas le choix.

On ne pourra pas respecter les bulles sanitaires. C’est sûr à 100 %. On fait des affichages de poste, mais ça ne sert à rien. On manque de monde.

Une citation de :Danielle Délisle, directrice du CPE Hippo Plus à Québec
Des jouets et des enfants en arrière-plan

Des bulles sanitaires ont été mises en place dans les CPE afin de limiter les interactions.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Plutôt rares par le passé, ces interruptions de services sont de plus en plus fréquentes. Dans une consultation menée par la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec (FIPEQ) auprès de ses 13 000 membres, 23 % des répondantes affirment que leur CPE a été dans l’obligation de refuser l'accueil des tout-petits en raison d’un manque de main-d'œuvre au moins une fois dans la dernière année.

Dans la majorité des cas, un seul groupe est touché durant une journée, mais la FIPEQ rapporte des cas allant jusqu’à huit groupes en même temps et des ruptures de services pouvant s'éterniser durant sept jours consécutifs.

On a commencé à frapper le mur [...] Notre réseau est très fragilisé, dit la présidente de la FIPEQ, Valérie Grenon.

C’est très grave ce qu’il se passe actuellement dans le réseau.

Une citation de :Valérie Grenon, présidente de la FIPEQ

Les garderies privées partagent ce sentiment. C’est de pire en pire. Il y a une pénurie très, très sérieuse, constate Samir Alahmad, président de l’Association des garderies privées.

On utilise parfois les gens de la cuisine pour donner un coup de main en fin de journée, mais ils ne sont pas formés.

Une citation de :Samir Alahmad, président de l’Association des garderies privées

Le plus souvent, pour combler le manque de personnel, les éducatrices en poste se voient refuser, annuler au dernier moment ou reporter des vacances. On leur demande aussi d’effectuer de plus en plus d'heures supplémentaires.

Des crayons dans une salle de classe vide

L'apparition des variants a entraîné l'isolement du personnel, ce qui cause de nombreuses fermetures dans les services de garde.

Photo : CBC/David Donnelly

Des agences de remplacement débordées

La directrice du CPE Le Jardin des frimousses, à Montréal, se démène tous les jours pour éviter ces interruptions de services. Un problème au quotidien, raconte Caroline Arel.

Mercredi, une de ses employées lui a annoncé qu’elle allait changer de profession. Les éducatrices sont de plus en plus fatiguées, souligne-t-elle.

Selon un sondage du mouvement Valorisons ma profession, réalisé auprès de 3669 éducatrices québécoises, 47 % des travailleuses de la petite enfance songeraient à changer de métier d’ici trois ans.

Caroline Arel envisage la gestion des congés d’été avec inquiétude.

On fonctionne avec trois agences de remplacement et on n’arrive même pas à combler toutes les heures.

Une citation de :Caroline Arel, directrice d'un CPE à Montréal

Comme dans le système de santé, les firmes de placement de personnel sont très sollicitées. On n’arrive pas à répondre à toutes les demandes, explique l’agence Alternative Coupe de Pouce. Même nos éducatrices de remplacement font du temps supplémentaire.

On peut avoir trois personnes différentes sur trois jours. Mais même [ces agences] ne sont pas capables de recruter assez pour nous dépanner, ajoute Danielle Délisle.

Une femme porte un masque à fenêtre et sourit. Elle est assise à une table avec une enfant et elles manipulent de petites figurines.

Le nombre d'éducatrices qualifiées est en chute libre.

Photo : Radio-Canada / Brigitte Marcoux

Les ratios sanitaires ne sont pas toujours respectés

Les bulles, ça ajoute de la pression, explique Caroline Arel. Un avis partagé par Claudia Lemay, éducatrice et mère de deux enfants. Cette habitante de Longueuil a récemment subi deux ruptures de services de deux jours chacun.

Si les ratios ne sont pas respectés par manque de personnel éducateur, vous imaginez bien que les bulles ne le sont pas non plus.

Une citation de :Claudia Lemay, éducatrice et mère de deux enfants

Depuis le début de cette pandémie, le ministre de la Famille a déjà modifié les règles en vigueur dans les services de garde. Désormais, une seule éducatrice sur trois doit avoir suivi une formation en Techniques d’éducation à l’enfance, contre deux sur trois par le passé.

On comprend l’utilité, soutient Valérie Grenon, de la FIPEQ. Mais en même temps, on est en train de diminuer la qualité de nos services. On est un service éducatif. Temporairement oui, mais il faut mettre d’autres choses en place.

Selon le ministère de la Famille, le nombre d’inscriptions au programme de techniques d’éducation à l’enfance a diminué de 23 % entre 2016 et 2020.

Pour freiner cette désertion, Québec a promis fin avril d’investir 64 millions de dollars afin d’attirer davantage de main-d'œuvre qualifiée. On permet aussi l'embauche de jeunes de moins de 16 ans. D'autres mesures seront mises en place très prochainement, dit-on du côté du gouvernement Legault.

Ce programme fait l’objet d’une révision ayant notamment comme objectif de le rendre plus attractif et plus adapté aux besoins du marché du travail.

Une citation de :Bryan St-Louis, porte-parole du ministère de l'Enseignement supérieur

Les inscriptions en chute libre

En 2016, il y avait près de 4200 personnes inscrites au Québec dans un diplôme d'études collégiales de techniques d'éducation à l'enfance. Ce nombre a chuté à environ 3200 en 2020, selon les chiffres du ministère de l'Éducation.

Des règles anti-variants aggravent le problème

Pour lutter contre l'émergence des variants, les autorités sanitaires ont également resserré les règles à suivre par les parents et les installations éducatives. Une stratégie plus dynamique a été mise en place ce printemps, indique le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Par exemple, lorsqu'un cas est confirmé dans une bulle de garderie, qui peut réunir parfois deux ou trois groupes d’enfants, tout le monde doit être isolé 14 jours, y compris le personnel.

On n’a même pas de remplaçant dans le day to day pour un petit virus ou une gastro, alors imaginez avec un isolement de 14 jours.

Une citation de :Valérie Grenon, présidente de la FIPEQ

Les parents et la fratrie doivent également s'isoler jusqu’à l'obtention d'un test négatif de l’enfant. Avant le retour au service de garde, un deuxième test négatif est aussi réclamé.

Ces directives ne prennent pas en compte la vaccination des parents et du personnel et aucun changement n’est prévu à ce jour.

Bien que le plan de déconfinement ait été annoncé, il est plus qu’essentiel de poursuivre les efforts pour limiter la transmission de la COVID-19.

Une citation de :Marie-Hélène Émond, porte-parole du MSSS

Les règles ont été durcies et c’est un problème pour nous, signale Geneviève Bélisle, qui dirige l’Association québécoise des centres de petite enfance (AQCPE).

Selon cette dernière, il y a un déficit d’organisation important, à la fois pour les CPE, le personnel et les parents. Les garderies n’ont pas le choix, assure-t-elle, de former des bulles réunissant plusieurs groupes, mais ces mesures ont des conséquences lourdes pour les familles, dès que la COVID-19 est détectée chez un enfant.

On sent une irritation chez les familles. Certaines ont subi, ces derniers mois, plus d’un isolement.

Une citation de :Geneviève Bélisle, directrice de l’AQCPE
Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe

Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Québec prudent

Des assouplissements sont réclamés par les associations et les syndicats. On aimerait revenir à une approche un peu plus flexible, cet été, car on va passer plus de temps dehors. Il y a beaucoup de fatigue et de découragement, affirme Geneviève Bélisle.

Les gens s’attendaient [à ce] qu’avec un vaccin, il y ait des assouplissements. C’est un gros casse-tête pour trouver un juste équilibre.

Une citation de :Geneviève Bélisle, directrice de l’AQCPE

Aux yeux de la FIPEQ, la fréquence de désinfection des jouets devrait être revue. Nos intervenantes, durant leurs heures, avant, après, avec les enfants ou durant les pauses, elles désinfectent. Ça amène une surcharge de travail et un épuisement. Il faut trouver des solutions, déclare Valérie Grenon.

Au cabinet du ministre de la Famille Mathieu Lacombe, on fait néanmoins preuve de prudence.

Toutes les mesures sont en place pour nous assurer de la santé et de la sécurité des enfants et du personnel. Et, depuis le début de la pandémie, elles fonctionnent.

Une citation de :Antoine de la Durantaye, porte-parole du ministre de la Famille

Avec l’évolution de la situation épidémiologique et l’accélération de la vaccination, la santé publique aura l’occasion d’ajuster les mesures au sein des services de garde, ajoute le porte-parole du ministre de la Famille, sans donner cependant d’échéancier.

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