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En Italie, des milliards pour réduire les inégalités hommes-femmes

L’Italie est bien connue pour être un pays aux valeurs traditionnelles, où le fardeau familial repose très souvent sur les épaules des femmes. La pandémie a mis ces façons de faire en lumière; les milliards alloués à la reprise pourraient bousculer ces vieilles habitudes.

Une affiche montre des femmes en habits de partisans, prêtes pour la lutte pour leurs droits.

Une affiche montre des femmes en habits de partisans, prêtes pour la lutte pour leurs droits, dans les les locaux de la Maison internationale de la femme, à Rome, qui héberge l’organisme « Vita di Donna ».

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

« Nous avons beaucoup, nous avons énormément à faire » en matière d'égalité entre les genres. Le premier ministre italien Mario Draghi l’a reconnu sans détour. C’était le 8 mars, Journée internationale des femmes.

C’était aussi son premier discours public. Et ces mots ne semblent pas avoir été prononcés uniquement pour la forme. Récemment arrivé aux commandes de l’Italie, il promet de mettre les bouchées doubles pour rattraper le retard dans ce domaine.

Et du chemin, il y en a à faire. L’Organisation pour la coopération et le développement économique a calculé qu’à peine une Italienne sur deux est sur le marché du travail.

C’est environ 20 % de moins que la moyenne des pays européens. Un bilan à peine meilleur que celui de la Turquie et du Mexique.

Et le problème s’est accentué avec la pandémie. Quelque 312 000 femmes ont perdu leur emploi en 2020, selon les statistiques officielles italiennes. Plus du double des pertes constatées chez les hommes (132 000).

La serveuse tient en équilibre sur son avant-bras des assiettes bien garnies.

Terrasse d'un restaurant à Rome.

Photo : Reuters / GUGLIELMO MANGIAPANE

Comme ailleurs, les Italiennes ont fait les frais des restrictions sanitaires. Nombreuses sont celles qui ont dû quitter leur emploi pour s’occuper des enfants qui n’avaient plus d’école. Bien d’autres ont perdu leur emploi.

Mais les Italiennes doivent composer avec un handicap supplémentaire : des mœurs bien ancrées qui dictent la fonction principale des femmes.

Ce n’est pas que les femmes ne devraient pas travailler, expliquait la sociologue Chiara Saraceno à l’Associated Press. Mais elles ne devraient pas négliger le foyer.

Une habitude que le premier ministre Draghi semble vouloir bousculer. Au nom de l’égalité entre les genres… et de la reprise économique.

Elle pose entre les drapeaux de l'Europe et de l'Italie

Antonella Inverno, responsable de la politique enfance et adolescence pour Save The Children Italia.

Photo : Save The Children Italia

Dans la crise, une opportunité?

La pandémie a démontré que l’Italie s’appuie beaucoup trop sur le travail non payé des femmes, des grands-mères, des tantes et des mamans, selon Antonella Inverno, de Save the Children.

Chaque année, elle mène des enquêtes sur la condition des nouvelles mères italiennes. 2020 a été pénible, explique-t-elle dans les vastes bureaux de l’ONG à Rome.

Le gouvernement n'a pas su trouver des mesures appropriées durant la crise pour appuyer celles qui tentaient de jongler entre travail et garde des enfants. Elle rappelle que le télétravail avait alors été érigé en bonne solution pour les mères, alors que dans les faits, ce n’est pas le cas.

Mario Draghi est arrivé à la tête de l’Italie en février 2021, une fois le pire de la crise sanitaire passé. Mais cet ancien directeur de la Banque centrale européenne garde en tête que la situation économique, elle, est loin d’être stabilisée.

L’Italie recevra 325 milliards de dollars de l’Europe pour appuyer une relance économique post-COVID. Le premier ministre promet d’utiliser quelques-uns de ces milliards pour améliorer les chances des femmes sur le marché du travail.

Il est notamment question de construire des garderies et des écoles maternelles. Des installations deux fois moins présentes en Italie qu’ailleurs en Europe, explique Antonella Inverno. Avec ces fonds, on espère s’approcher de la moyenne européenne.

La chercheuse réclame aussi des congés de paternité plus longs et des mécanismes ciblant les discriminations à l’embauche des femmes ou des futures mères. Encore aujourd’hui, il n’est pas rare qu’une candidate à un poste soit interrogée sur ses plans de maternité...

Le père tient son enfant à bout de bras.

Une famille sur son balcon à Turin

Photo : Reuters / Massimo Pinca

Fatiguée par la vie familiale

Il n’y a pas que les garderies qui devront être bâties pour que l’Italie comble le fossé entre les hommes et les femmes. Il faudra aussi trouver des façons de mieux épauler les mères qui sont sur le marché du travail.

C’est ce qu’explique une Italienne de 50 ans qui nous reçoit au troisième étage d’un édifice résidentiel dans l’est de Rome. Mère célibataire, elle accepte de témoigner de ses difficultés, à condition que son identité ne soit pas révélée.

Les restrictions sanitaires lui ont fait perdre les trois emplois qu’elle cumulait pour subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de son fils. Heureusement, j'avais de l’argent de côté, explique-t-elle. Et son frère l’a aussi appuyée financièrement.

Ces jours-ci, ce ne sont pas tant ses finances ou les perspectives d’emplois qui l’inquiètent que le moral de son fils de 17 ans, qu’elle voit plus apathique depuis la pandémie.

Elle se dit fatiguée par la vie familiale.

J’ai mon fils sur les épaules. Chaque jour, je vois sur son visage, et dans sa voix, cette angoisse subtile, ce désespoir… Ça me fait pleurer.

Une citation de :Témoignage d'une mère

Mais de l’aide, cette mère débrouillarde ne sait trop où en trouver. Je n’ai pas l’aide du papa. Il est là, mais il n’est pas un papa qui aide. Au contraire.

Le gouvernement a-t-il prévu une sorte d’appui psychologique pour la jeunesse et les mères touchées par la pandémie et la crise économique? Si c’est le cas, elle n’a rien trouvé.

Alors que le marché de l’emploi s’annonce plus difficile à percer, cette femme se retrouve seule pour appuyer un adolescent dont les besoins lui semblent bien grands.

Je suis très fatiguée. Existentiellement, je suis fatiguée, souffle-t-elle. C’est maintenant qu’il a besoin d’aide, mais je n’ai pas la force de le faire.

Souriante dans son bureau, son visage repose sur son poing fermé.

Elisabeta Canitano, gynécologue à la retraite et fondatrice de l’organisme Vita di Donna.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Changer les mentalités

Il faudra inscrire davantage que des dépenses à l’ordre du jour pour améliorer la situation des Italiennes. Il y a aussi des mentalités à changer, un travail de longue haleine, convient Elisabeta Canitano, une gynécologue à la retraite.

Dans ses bureaux installés dans un vieux couvent non loin du Vatican, elle lit à voix haute des extraits tirés d’un carnet rouge. Il contient les récentes demandes à l’aide de femmes qui ont contacté son l’organisme Vita di Donna.

Je dois sortir de ma maison; je suis victime de violence. Violenza familiare. Il est question d’avortement, de grossesse et même d’inceste.

La militante pose les mains sur le cahier rempli de demandes semblables. La pandémie a été terrible pour les femmes. Il n’y a pas de soutien pour elles.

Avec le confinement, elles ont été séparées de la société, parfois isolées.

Un cahier rouge à spirale sur une table de bois.

Le journal de bord dans lequel Elisabeta Canitano consigne les demandes d'aide des Italiennes qui la consultent à l'organisme Vita di Donna.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

En 2020, une centaine d'Italiennes ont été tuées par leur conjoint. 15 000 femmes ont appelé le numéro anti-violences conjugales, un bond de 80 % par rapport à 2019. Des appels à l'aide trop souvent ignorés, déplore Elisabeta Canitano.

Très, très souvent, poursuit-elle, un policier répondra à une plaignante : "mais c’est votre mari! Peut-être que vous n’êtes pas sympa avec lui. Peut-être que vous ne faites pas l’amour quand il veut. Soyez une brave maman et revenez chez vous".

Elisabeta Canitano insiste : les Italiennes sont encore plus victimes de violences psychologiques que physiques. Des femmes qui ne travaillent pas, qui n’ont pas fini d’étudier parce qu’elles ont tout consacré à leurs enfants.

Les dépenses annoncées par le gouvernement italien offrent un signe d’espoir. Tout comme le retour des femmes à son organisme, à la faveur de l’assouplissement des restrictions sanitaires.

Elles viennent une à la fois pour raconter, parler. Ça c’est le premier pas, rappelle Elisabeta Canitano. Le premier pas pour reprendre le contrôle de sa vie.

Yanik Dumont Baron est correspondant de Radio-Canada en Europe

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