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Boycottage de l’Université de Toronto autour d'une controverse de recrutement

L'Université de Toronto reprend ses recherches pour trouver un directeur du programme international des droits de l'homme après l'interruption controversée du processus en septembre dernier.

Campus de l'université de Toronto

L'Université de Toronto est accusée de protéger un important donateur qui a donné son opinion contre un recrutement académique en septembre 2020.

Photo : Radio-Canada / (Evan Mitsui/CBC)

Sous la pression de centaines de personnalités universitaires et culturelles et de partenaires tels qu'Amnistie internationale, l'Université de Toronto a réactivé lundi la recherche d'un directeur du Programme international des droits de la personne (PIDP) de la Faculté de droit.

Un geste « insuffisant », selon la plus grande association de professeurs d'université du Canada. Les détracteurs accusent l’ établissement de protéger un donateur qui s'était opposé au recrutement de la candidate favorite lors d'un premier processus de recrutement avorté.

Ce donateur avait exprimé des doutes auprès de l’université en septembre 2020 sur la candidate choisie unanimement par le comité de sélection pour le poste. Un examen ultérieur du Conseil canadien de la magistrature a permis d'identifier le donateur comme étant le juge de la Cour canadienne de l’impôt David E. Spiro.

Quelques jours après l'intervention du donateur, le doyen alors en poste de la Faculté de droit de l’Université interrompait le processus de recrutement de la Dre Valentina Azarova, une universitaire basée en Allemagne et renommée pour ses nombreux travaux sur les violations des droits de l'homme par Israël dans les territoires palestiniens occupés.

Le juge Spiro a commenté au sujet de la nature controversée de la nomination du point de vue de la communauté juive et du dommage potentiel à la réputation de l’université.

Une citation de :Examen du Conseil canadien de la magistrature concernant la conduite du juge David E. Spiro

L'université citait des problèmes d’immigration et de contrat pour justifier l'interruption du processus d'embauche.

Certains, y compris des organisations de défense des droits de l’homme, ont toutefois estimé que l’offre avait été annulée en raison des travaux de la Dre Azarova, une spécialiste du droit international et des droits de l'homme, sur les violations des droits de la personne commises par Israël dans les territoires occupés.

La Dre Azarova.

Valentina Azarova est une professeure universitaire spécialisée dans les questions des droits de l'homme dans les territoires palestiniens. Ses travaux sont reconnus internationalement, selon des professeurs de droit interrogés par Radio-Canada.

Photo : Hillary Rodham Clinton School of Law

Cela a soulevé deux problèmes, pour ceux qui critiquent l’Université : premièrement, le fait qu’une fuite dans la confidentialité du recrutement ait permis au donateur de savoir qui était la candidate favorite pour le poste.

Deuxièmement, que ce même donateur ait exprimé des réserves auprès de l’administration de l’Université à propos de cette candidature, notamment sur la spécialité de la Dre Azarova. Cela a été confirmé dans un rapport commandé par l'université au juge retraité Thomas Cromwell.

Le juge Spiro est un ancien étudiant de l’Université de Toronto et l’ancien co-directeur du Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA), un organisme de défense de la communauté juive et de promotion d’Israël.

C’est un membre du CIJA qui a informé le juge Spiro le 3 septembre 2020 de la nomination imminente de la candidate et qui lui a fait part de préoccupations en lien avec elle.

À la suite de la décision d'arrêter l'embauche, les trois membres du comité de sélection qui avaient été mis au courant de l’intervention du donateur Spiro auprès de l’Université, avaient déposé leur démission, en signe de protestation.

L’interruption de l’embauche d'Azarova après une fuite dans le processus de recrutement et la tentative d’un donateur majeur de torpiller [avec succès] cette embauche, c'est en soi une violation massive de la liberté académique, de la liberté d'expression et de la gouvernance collégiale.

Une citation de :Vincent Wong, avocat spécialisé dans les droits de l’homme et membre démissionnaire du comité de sélection, dans un courriel à Radio-Canada

La Cour canadienne de l'impôt a indiqué à Radio-Canada que le juge David E. Spiro n’émettra aucun commentaire à ce sujet.

L'U. de T. a présenté ses excuses à la candidate déchue

Dans un courriel à Radio-Canada, l'Université de Toronto a reconnu les fuites dans le recrutement de Valentina Azarova.

L’établissement a affirmé avoir présenté ses excuses à la candidate pour les violations de la confidentialité dans le processus d'embauche et [...] est désolé pour tout préjudice qu'elle a subi en conséquence.

L'Université est pleinement attachée à la liberté académique, à un processus collégial pour parvenir à la réconciliation à la Faculté de droit et à faire en sorte que ses processus de recrutement fondés sur le mérite soient et restent complètement à l'abri des pressions extérieures.

Une citation de :Porte-parole de l’Université de Toronto

Un rapport d'enquête a éludé toute tentative d'influence

En décembre 2020, face aux critiques croissantes, l’Université de Toronto avait commandé une enquête indépendante, menée par le juge à la retraite de la Cour suprême du Canada Thomas Cromwell.

Ce dernier a livré ses conclusions le 29 mars dernier dans un rapport. Le rapport Cromwell établit, sans donner de noms, qu’un ancien étudiant identifié plus tard comme étant le juge Spiro a simplement partagé le point de vue selon lequel la nomination serait controversée avec la communauté juive et porterait atteinte à la réputation de l'Université. Le document a aussi reconnu la violation de confidentialité du processus de recrutement.

Le rapport a conclu que l’interruption du recrutement de la Dre Azarova n’a aucun lien avec cette prise de position extérieure.

La déduction d’une influence indue ne fait pas partie de mes conclusions.

Une citation de :Rapport du juge de la Cour suprême à la retraite Thomas Cromwell

Dans un courriel à Radio-Canada, l’Université de Toronto a insisté sur les conclusions de l’examen externe et indépendant du juge Cromwell, selon lequel l'influence extérieure n'a joué aucun rôle dans la décision de mettre fin au recrutement de la candidate Azarova.

Ce rapport n'a pas suffi à apaiser les détracteurs.

Le 22 avril, le conseil de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU), qui représente 72 000 professeurs et personnel universitaires, a prononcé à l’unanimité un blâme contre l’Université de Toronto, estimant que ses administrateurs n’ont pas réussi à régler le problème de liberté académique lié à l’embauche avortée.

Cette sanction rare, selon l'ACPPU, implique que le personnel de l'Université ne doit pas accepter de nomination ni d’invitation à prendre la parole auprès de l’établissement visé tant que les changements requis n’ont pas été apportés.

Malgré l'annonce de la republication du poste de directeur du PIDP, l'association a indiqué lundi qu'elle ne retirera pas son blâme tant que ce poste n'est pas spécifiquement proposé à nouveau à la Dre Azarova.

La déclaration d'aujourd'hui de l'Université de Toronto [...] reste insuffisante pour répondre aux préoccupations qui ont suscité la censure de l'ACPPU. Il est nécessaire de réoffrir le poste à la Dre Azarova de bonne foi pour résoudre le problème. Un processus de recherche a déjà été mené qui, à la suite d'un examen de 160 candidats, a sélectionné à l'unanimité la Dre Azarova.

Une citation de :David Robinson, directeur général de l'ACPPU

Cascade de contestations

La liste des signataires du blâme de l'ACPPU inclut notamment le scientifique David Suzuki, le linguiste Noam Chomski, la journaliste Naomi Klein ou encore l’écrivaine Angela Davis.

Le rapport Cromwell a empiré les choses, a déclaré à Radio-Canada Mohammad Fadel, professeur de droit à l’Université de Toronto, car il a documenté le degré de méfait à l'intérieur de l'Université et, au lieu d'empêcher un blâme de l'ACPPU, a en fait galvanisé l'opinion [...] tout le monde croit que l’Université mérite la sanction.

L’Université n’a pris aucune mesure pour discipliner les personnes qui ont violé la confidentialité. Nous savons que le personnel, au lieu de dire non au juge l'a aidé et était prêt à faire plus. Nous savons aussi que le juge a obtenu ce qu’il voulait, que le poste ne lui a pas été proposé [à la Dre Azarova].

Une citation de :Mohammad Fadel, professeur de droit à la Faculté de droit de l’Université de Toronto

La défiance grandissante envers l’établissement s’est également manifestée par l’annulation de conférences, comme celle que l’ancienne gouverneure générale Michaëlle Jean devait donner le 10 mai. Mme Jean souhaitait ainsi protéger la liberté académique pour tous et trouver des espaces communs pour promouvoir l'inclusion et les efforts continus pour éradiquer la discrimination raciale systémique.

Plus récemment, Amnistie internationale a suspendu son partenariat avec l’Université, jusqu’à ce que le blâme de l’ACPPU soit levé. L’ONG de défense des droits de l’homme participait notamment au programme auquel postulait la Dre Azarova.

Des erreurs graves, mais pas de sanction contre le juge Spiro

Le juge Spiro, quant à lui, a fait l’objet d’un rappel à l’ordre de la part du Conseil canadien de la magistrature (CCM) qui a examiné son implication à la suite de plaintes reçues. Le Conseil a reconnu le 21 mai que celui qui officie à la Cour canadienne de l’impôt a commis dans cette affaire des erreurs graves, mais pas suffisamment graves pour justifier une recommandation de révocation.

Le juge Spiro, devant un drapeau canadien.

Le juge David E. Spiro est accusé de biais contre les Palestiniens en raison d’opinions formulées contre une candidature soumise à l’Université de Toronto. Il était par le passé membre du conseil d'administration du Centre for Israel and Jewish Affairs.

Photo : Balfour/Cour canadienne de l'impôt

Le rapport du Conseil canadien de la magistrature souligne notamment que le juge Spiro a refusé de contacter directement le doyen de la faculté comme il le lui avait été recommandé. Il a plutôt commenté au sujet de la nature controversée de la nomination du point de vue de la communauté juive et du dommage potentiel à la réputation de l’université auprès d'un fonctionnaire de l'établissement.

Enfin, le CCM a précisé que rien dans la carrière du juge Spiro ou dans son travail ne justifie la suggestion d'un parti pris perçu de sa part contre les intérêts palestiniens, arabes ou musulmans.

Israël-Palestine et la question des intérêts politiques

Pour Trudo Lemmens, professeur à la Faculté de droit de l’Université de Toronto et titulaire de la chaire Scholl en politique et en droit de la santé, les positions de la Dre Azarova sont tout à fait standards. Il serait faux de la présenter comme une personne extrémiste.

Selon lui, lorsqu’il s’agit de la direction d’un programme qui traite des droits et libertés, ça soulève certainement des questions sur la liberté académique en ce qui concerne des conflits qui soulèvent des questions de droit international et de droits de l’homme.

Mohammad Fadel pense quant à lui qu’il y a une hypersensibilité autour du conflit israélo-palestinien à l’Université de Toronto. C’est certain, et au sein de l’administration, il y a une volonté de confondre la défense des droits des Palestiniens et l’antisémitisme, allègue-t-il.

S’il dit ne pas tirer la conclusion sur le fait que l’offre pour le poste a été retirée à la Dre Azavora pour cette raison ou pas, il estime qu’il s’agit d’un exemple de problème plus général où vous avez des donateurs à l’université qui ont des intérêts politiques particuliers et qui ont un accès irrégulier aux décisions importantes.

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