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Il y a cent ans, le « Black Wall Street » était réduit en cendres

Le quartier afro-américain de Greenwood à Tulsa, en Oklahoma, était symbole de réussite dans cet État majoritairement blanc, jusqu’à ce qu’il soit détruit lors de l'un des pires massacres raciaux de l’histoire américaine. Le président Joe Biden se rendra mardi à « Black Wall Street ».

De la fumée s'échappe de plusieurs bâtiments.

De la fumée au dessus du quartier de Greenwood, à Tulsa, pendant le massacre de 1921.

Photo : via reuters / NAACP/Bilbiothèque du Congrès

« J’ai vu des hommes noirs être abattus, des corps de Noirs dans les rues. Je sens encore la fumée et je vois encore des commerces noirs être brûlés », témoignait Viola Fletcher devant les élus au Capitole, le 19 mai.

À 107 ans, cette Afro-Américaine est l’une des dernières survivantes de ce qui est considéré comme l'un des pires massacres raciaux de l’histoire des États-Unis, survenu entre le 31 mai et le 1er juin 1921 à Tulsa, en Oklahoma.

Nous avons tout perdu cette journée-là. Nos vies, nos maisons, nos églises, nos journaux, nos théâtres. Greenwood représentait tout ce qui était le mieux comme possibilités pour les Afro-Américains.

Une citation de :Viola Fletcher, survivante du massacre de Tulsa.
Hugues Van Ellis, Lessie Beningfield Randel et Viola Fletcher assis côte à côte.

Hugues Van Ellis, 100 ans, Lessie Beningfield Randel, 106 ans, et Viola Fletcher, 107 ans, sont les derniers survivants connus du massacre de Tulsa.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Au début du XXe siècle, en plein boom pétrolier, le quartier afro-américain de Greenwood n'avait rien à envier aux autres secteurs de Tulsa, bien au contraire.

Hôtel, théâtre, cabinet de médecins et d’avocats : avec ses près de 200 commerces, le quartier s’est même valu le nom de « Black Wall Street ».

Tout allait changer à partir du 30 mai 1921.

Ce jour-là, un incident survient entre jeune Afro-Américain, qui sera plus tard disculpé, et une jeune femme blanche qui manœuvrait un ascenseur qu’il a utilisé.

Des bâtiments alignés sur une rue.

Le quartier Greenwood de Tulsa disposait de nombreux commerces avant le massacre de 1921.

Photo : Gracieuseté Smithsonian

Face à la menace que le jeune homme soit lynché par une foule blanche, un groupe d’Afro-Américains, dont certains étaient des vétérans armés de la Première Guerre mondiale, s'est présenté près de la prison où il était détenu. La tension est montée, puis un coup de feu a été tiré.

Dans les heures qui ont suivi, des résidents blancs de Tulsa, aidés par les autorités, se sont rués vers le prospère quartier de Greenwood, qui a été attaqué, vandalisé, puis ultimement réduit en cendres.

Des gens sont venus avec des mitraillettes. Il y a eu des centaines de morts, nous raconte l’historien John Franklin, dont le grand-père B.C. Franklin, un survivant du massacre, a perdu son cabinet d’avocats en 1921.

En plus de la destruction par le feu et les balles, des bombes ont été jetées sur le quartier par des avions privés, selon la commission publique qui s’est penchée sur le drame.

Des restes de bâtiments en cendres.

Plus de 1200 édifices ont été incendiés pendant le massacre de Tulsa en 1921.

Photo : via reuters / Croix-Rouge américaine/Bibliothèque du congrès.

Le bilan est lourd : au moins 300 personnes tuées, 1256 édifices brûlés et 215 maisons vandalisées, selon les informations de la Croix-Rouge.

Jusqu’à ce jour, personne n’a été formellement accusé en lien avec ce massacre.

Quand j’ai montré ces images en Suisse il y a quelques années, les gens pensaient que c’était l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale. J’ai dit : "non, je regrette, ce sont les États-Unis en 1921".

Une citation de :John Franklin, historien et descendant d’un survivant du massacre de Tulsa

Reconstruction et réparations

Comme avocat, le grand-père de John Franklin a mené le combat pour aider les survivants du massacre, dont beaucoup avaient tout perdu, à reconstruire leurs résidences.

Une tâche loin d’être simple, surtout que l’État a exigé que les nouveaux édifices soient reconstruits avec des matériaux résistant au feu, donc beaucoup plus coûteux.

Si certains résidents de Greenwood sont restés, plusieurs, traumatisés, ont quitté Tulsa pour d’autres régions du pays.

L'historien John Franklin présente une photo de son grand-père.

Le grand-père de l'historien John Franklin, B.C. Franklin, a survécu au massacre de Tulsa.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Le quartier n’a plus jamais suscité le même enthousiasme, explique l’historien John Franklin.

Aujourd’hui, ce secteur, situé à quelques blocs du centre-ville de Tulsa, est de nouveau dynamique, comme en témoignent les grues qui planent sur les nouvelles constructions de condos et d’immeubles de bureaux.

Mais plusieurs descendants des résidents qui ont contribué à la richesse du quartier il y a cent ans déplorent ne pas bénéficier de l’embourgeoisement de Greenwood.

Des chantiers près du quartier Greenwood, à Tulsa

Les chantiers sont nombreux autour du quartier Greenwood, à Tulsa.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Il y a une richesse générationnelle qui s’est perdue, lance Nehemiah Frank, dont les ancêtres étaient propriétaires d’un magasin de couture qui a été détruit entre 31 mai et le 1er juin 1921.

Le jeune homme milite pour que des indemnisations financières soient octroyées aux trois survivants et aux descendants des victimes de la tragédie, ce qui, selon lui, pourrait permettre de diminuer les inégalités raciales.

Beaucoup de gens voudraient que le centième anniversaire soit un événement rassembleur, mais il ne l’est pas, puisque les indemnisations n’ont pas été versées.

Une citation de :Nehemiah Frank, descendant de victimes du massacre de Greenwood.
Portrait de Nehemiah Frank.

Nehemiah Frank, dont les ancêtres ont perdu leur commerce pendant le massacre, réclame des indemnisations pour les survivants et descendants.

Photo : Radio-Canada / Raphael Bouvier-Auclair

De tels dédommagements financiers avaient été recommandés par la commission mandatée par l’Oklahoma pour revenir sur le massacre en 2001.

Mais l’idée ne s’est jamais concrétisée et encore aujourd’hui les trois derniers survivants connus, âgés de 100, 106 et 107 ans, se battent devant les tribunaux pour obtenir ces réparations.

Une histoire encore incomplète

L’historien John Franklin, lui, doute de l’appétit politique quant à de possibles dédommagements.

À son avis, le moyen « d’améliorer les consciences et de renseigner le public » est de parler de la tragédie qui, pendant longtemps, a été très peu évoquée dans les livres d’histoire et les salles de classe.

L’expert afro-américain rappelle que, cent ans plus tard, toute la lumière n’a pas encore été faite sur le drame vécu par son grand-père et tant d’autres résidents de Greenwood.

Une personne secourue et des bâtiments en feu sont peints sur un mur.

Une murale revenant sur le massacre de 1921, dans le quartier Greenwood de Tulsa.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Nous avons suffisamment de preuves, puisqu’on a interviewé les gens qui ont survécu. La seule chose qu’on ne sait pas, c’est pourquoi les Blancs ont-ils tout détruit? On n'a pas d’entrevues avec les gens qui ont mis le feu. Ces gens sont restés anonymes, déplore-t-il.

Cent ans après les deux jours qui allaient changer leur vie, les trois derniers survivants connus, Viola Fletcher, Lessie Beningfield Randel et Hughes Van Ellis, veulent s’assurer, en multipliant les apparitions publiques, que l'histoire du massacre soit partagée.

Dans un pays où les tensions raciales sont toujours d’actualité, Hughes Van Ellis, qui a servi dans l’armée, croit que son histoire doit s'accompagner d’un message.

Nous ne sommes qu’un seul pays. Un seul. Ne l’oubliez pas, dit-il.

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