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Tous unis pour la réussite scolaire de Brianna, non-voyante

La série Histoires vraies, c'est des histoires d’adversité et de courage qui bouleversent. Le récit de gens qui souhaitent changer les choses, dont les luttes sont aussi porteuses de lumière.

Kassandra Mercier-Demers, Marie-Pier Marcotte et Mélanie Beauchesne entourent Brianna Corriveau.

Si les défis étaient grands pour ces professionnelles de l'éducation, Kassandra Mercier-Demers, Marie-Pier Marcotte et Mélanie Beauchesne ont sauté à pieds joints dans l'aventure d'enseigner à Brianna.

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Brianna Corriveau est complètement aveugle. Elle ne voit pas ce que son enseignante écrit au tableau. Elle est incapable d’écrire entre les trottoirs d’un cahier ligné comme ses camarades de classe. Et les arts plastiques, c’est pas mal compliqué pour elle. Malgré tout, pas question que la fillette de dix ans fréquente une classe pour enfants handicapés ou même une école spécialisée. Sa place est à l’École LaRocque de Sherbrooke en compagnie d’enfants qui n’ont pas de handicap. Rencontre avec une équipe exceptionnelle qui s’est mobilisée pour la réussite scolaire d’une enfant aux besoins plus que particuliers.

Kassandra Mercier-Demers, Marie-Pier Marcotte et Mélanie Beauchesne sont au cœur de la vie scolaire de Brianna, la première et la seule élève non-voyante au primaire du Centre de services scolaire de la Région-de-Sherbrooke. L’une lui enseigne, l’autre l’aide au quotidien et la dernière la soutient dans ses apprentissages. Ces trois professionnelles, qui sont loin d'avoir peur des choses compliquées, ne sont pas les seules à œuvrer auprès d'elle. Il y a aussi une préposée aux élèves en difficulté, deux conseillères pédagogiques, une intervenante pivot, des spécialistes du Centre de réadaptation, pour ne nommer que celles-là.

S'entendre tout le monde ensemble représente quand même un défi. On n’a pas tous les mêmes visions, les mêmes valeurs, rappelle son enseignante. Malgré les difficultés, la sauce prend et la dizaine d'intervenants qui gravitent dans l'univers de Brianna rament vers le même objectif : celui qui fera d'elle une élève autonome et épanouie.

Brianna assise à une table qui se prépare à travailler.

Pour que Brianna puisse bien apprendre, il faut que plusieurs mettent la main à la pâte. « On est fiers, mais c’est la collaboration qui fait toute la magie autour de d'elle. C’est un travail d’équipe qui est essentiel », rappelle son enseignante.

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Brianna est née avec le syndrome de Morsier, une malformation du cerveau qui atteint les nerfs optiques pendant la grossesse. Dans son cas, l’atteinte est telle qu’elle a créé une cécité totale. Brianna peut seulement distinguer une certaine luminosité, et elle aperçoit des ombrages que l’on appelle des résidus. Je vois un peu les couleurs, comme le noir, le blanc, le gris. Ma couleur préférée, c’est noir. J’aime vraiment le noir!, dit-elle.

Un chemin inconnu

La fillette de 10 ans n’a jamais eu la chance de voir, ce qui complique vraiment les choses pour ceux qui cherchent à la sortir de sa grande noirceur. C’est tout un défi, parce qu’elle n’a pas de référents, et nous, toutes nos références sont visuelles. En enseignement, on fait beaucoup appel au visuel. Il faut donc prendre un autre chemin qu’on ne connaît pas, qu’on n’a pas appris à l’université, explique l’orthopédagogue de Brianna, Mélanie Beauchesne.

Officiellement, Brianna est dans une classe de deuxième année, même si elle a l’âge d’être en quatrième. Bien qu'elle soit arrivée à l’École LaRocque de Sherbrooke dans une classe de retard de développement, elle a rapidement été intégrée en classe régulière. C'est là qu'elle poursuit ses apprentissages à son rythme, en utilisant le braille comme méthode de lecture et d’écriture.

Brianna lit avec ses doigts ce qu'elle vient d'écrire à l'aide de sa machine à écrire.

Le code braille, c’est l’agencement de six points ensemble qui forment des lettres et des chiffres. Au total, il existe une soixantaine de caractères à apprendre. C'est avec cette machine à écrire que Brianna réussit à écrire.

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Il n’y a pas que Brianna qui a dû apprendre le braille. Son orthopédagogue et sa technicienne en éducation spécialisée ont aussi remis le nez dans les livres scolaires pour intégrer ce système de points, qui permet aux non-voyants de lire et d’écrire. Il leur a fallu plus de 40 heures de formation pour maîtriser ce nouveau langage, en plus de la pratique.

C’est un bon défi, mais ça m’a permis de comprendre les élèves en difficulté parce que moi-même, j'en vivais. Même si je sais lire, je n’avais plus les mêmes repères. Par exemple, nous on voit un I et un N ensemble et on lit IN. En braille, on ne le voit pas. On doit toucher toutes les lettres une après l’autre pour après revenir dans sa tête et dire : c’est IN. Quand j’apprenais le mot bateau, je lisais vraiment BA-T-E-A-U. Ah oui, bateau!, se rappelle Mélanie Beauchesne en riant.

C’est avec une machine à écrire à braille que Brianna parvient à écrire, un outil indispensable à ses apprentissages, qui coûte dans les 1000 $. Si la chose peut paraître simple à première vue à faire fonctionner, Brianna a tout de même dû faire des exercices spéciaux pour renforcer ses mains, afin qu'elle puisse actionner les six lourdes touches qui composent le clavier pour qu’elles fassent leur effet de poinçon sur le papier.

Marie-Pier tient une feuille imprimée en braille.

Pour assurer la réussite éducative de Brianna, l'école a fait des investissements importants, comme cet appareil qui permet d'imprimer en braille et qui a coûté plus de 10 000 $.

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

C’est Marie-Pier Mercier, la technicienne en éducation spécialisée de Brianna, qui s’occupe de traduire en braille le matériel scolaire de sa protégée avec un logiciel spécialisé. C’est important, dans le contexte, d’avoir une enseignante organisée. Ça facilite mon travail et ça me permet de soutenir Brianna pour qu’elle suive le même rythme que les autres élèves. Une fois « traduits », les documents sont imprimés grâce à une embosseuse, qui fait un bruit d’enfer, et qui a coûté plus de 10 000 $ à l’école.

C'est un beau choix de société que nous faisons en accompagnant Brianna pour lui permettre d'apprendre. Nous ne sommes pas gênés de ce qu'on lui offre.

Une citation de :Jean-François Gagné, directeur de l'école LaRocque

Et pour que la magie opère et que Brianna puisse apprendre comme ses copains, il faut beaucoup plus que poinçonner des points sur une feuille blanche. Ce langage vient avec des particularités importantes. Le braille, c’est plus que le code en tant que tel. Le travail de Marie-Pier est primordial parce qu'il y a toute la mise en page, qui est super importante. Ça permet à l’élève de se repérer. Il y a une façon spécifique de faire les titres, les sous-titres, explique Mélanie Beauchesne. Avec le braille, on est toujours en apprentissage parce que plus Brianna monte de niveau, plus il y a des particularités qu’il faut apprendre, renchérit son enseignante.

Marie-Pier et Brianna discutent dans un corridor d'école.

Une grande complicité unit Brianna et Marie-Pier. C'est elle qui a en charge toute la routine de « Bri Bri », du moment où elle sort de la berline jusqu'à son départ de l'école.

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

En plus des compétences professionnelles de l'équipe qui entoure Brianna, on trouve aussi beaucoup d'affection, qui n'est probablement pas étrangère au fait que la fillette se sente si bien à l'école. D'ailleurs, il y a eu un véritable coup de foudre entre Brianna et Marie-Pier Marcotte, sa technicienne en éducation spécialisée (TES). Heureusement, car elles passent 30 heures par semaine ensemble, rien de moins! C’est la première fois que je m’occupe d’une élève non-voyante. La première journée, je suis tombée en amour avec elle. C’est une petite fille tellement souriante, tellement attachante. Elle est toujours de bonne humeur et elle veut toujours travailler.

L'attachement est réciproque. Tellement que lorsque la journaliste de Radio-Canada demande à Brianna pourquoi elle est une personne spéciale, ce n'est pas à sa non-voyance à laquelle elle pense en premier. Ce qui fait que je suis une personne spéciale, c’est que Marie-Pier est ma meilleure TES! , raconte Brianna, un sourire dans la voix.

L'orthopédagogue tient les mains de Brianna.

Chaque jour Brianna passe une heure en tête à tête avec l'orthopédagogue de l'école. Au niveau des apprentissages, ces périodes sont super importantes pour Brianna : elle y développe des stratégies qu’elle transfère ensuite en classe.

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Il n'y a pas que sa TES qui occupe une place spéciale dans le coeur de cette élève. Chaque jour, Brianna passe une heure avec son orthopédagogue Mélanie Beauchesne, sa « trouveuse de trucs ». Mon mandat, c’est l’enseignement du code braille en français, en mathématiques et en science. Ensuite, je fais de la rééducation. Si elle a des difficultés dans une matière, je dois l’aider en orthopédagogie, comme je le fais avec les autres élèves, sauf que je dois trouver d’autres techniques.

Justement, ces techniques, Mélanie doit les inventer. Elle rivalise d'ingéniosité pour expliquer à Brianna des concepts qui peuvent être simples pour des voyants, mais qui deviennent complètement incompréhensibles pour les non-voyants. Par exemple, aujourd’hui, l'orthopédagogue travaille avec Brianna sur le concept du plus cher et du moins cher. Pour l’élève, la chose est vraiment difficile à comprendre, et pour l'aider, Mélanie lui prend doucement les mains. Si je choisis la camisole qui coûte 5 $, je mets quoi dans ta main?, demande l’orthopédagogue. Cinq unités! répond fièrement Brianna. Si je prends le manteau qui coûte 30 $, je dois mettre quoi dans ton autre main?Trois dizaines et zéro unité!Essaye maintenant d’imaginer dans ta tête la représentation des montants et dis-moi lequel est le plus cher.Le manteau! Je suis pas mal championne!

Kassandra discute avec Brianna.

Enseigner, en classe régulière, a une enfant non-voyante dans un groupe de 16 enfants nécessite de beaucoup d'adaptation de la part de l'enseignante. « Il faut que je fasse attention parce que j’ai d’autres élèves avec des particularités qui apportent leurs couleurs à la classe », rappelle Kassandra Mercier-Demers.

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Se retrousser les manches

Kassandra Mercier-Demers ne s'est pas sauvée en courant lorsqu'elle a su qu'elle aurait une enfant non-voyante dans son groupe, cette année. Au contraire, elle s'est retroussé les manches et a foncé, même si ses méthodes doivent être adaptées, réfléchies et analysées plusieurs fois par jour.

Comment j’interagis avec Brianna, comment je l’évalue, comment je mets en place l’apprentissage, tout ce que je dois faire, je dois y penser plusieurs semaines d’avance. Des fois, c’est aussi bête qu’un simple mot qui peut tout changer pour elle. La semaine passée, on avait un atelier de mathématiques où des élèves montaient et descendaient d’un autobus à différents arrêts. Brianna n’a pas la même conception que nous de ce que c’est de monter et de descendre. Pour elle, c’est ce qu’elle fait dans un ascenseur! Ça fait en sorte que je dois toujours analyser, suranalyser, vérifier et consolider auprès de mes collègues. Je ne peux pas enseigner seule à Brianna. C’est vraiment un travail d’équipe.

Brianna et un copain de classe jouent ensemble à un jeu.

Brianna est une enfant comme une autre : elle adore jouer avec ses amis. Et semble qu'elle soit particulièrement bonne au jeu Ferme la boîte!

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Les adaptations que doivent faire Kassandra, Mélanie et Marie-Pier vont plus loin que la modification de leurs méthodes pédagogiques. Si ses yeux sont dysfonctionnels, les oreilles de Brianna peuvent entendre les mouches voler. L’autre jour, elle m’a dit : "Oh! Tu as changé tes chaussures!" Elle avait entendu le son de mes souliers qui était différent!, raconte, impressionnée, Mélanie Beauchesne.

Cette hypersensibilité auditive amène toutefois son lot de problèmes, que doit gérer l'équipe de la petite. À cause de tous les bruits, qui sont normaux dans une classe remplie d’enfants de sept ans, les pieds qui tapent au sol, les crayons qui frappent les bureaux, les soupirs et les reniflements font que Brianna se retrouve rapidement en surcharge cognitive et doit souvent se reposer. Au début, je devais sortir l’horloge de mon bureau, parce que le bruit des aiguilles la dérangeait!, ajoute Mélanie Beauchesne.

Oui, l’école représente un défi de tous les instants pour Brianna. Oui, son cerveau a besoin de pauses régulières. Oui, elle a besoin d’aide presque tout le temps. Mais il faudra quand même travailler fort pour la faire choquer. C’est toujours avec un immense sourire, qui paraît même au travers de son masque, et le cœur rempli de joie qu’elle met les pieds à l’école, chaque matin. J’aime faire des maths, jouer à Ferme la boîte. J’ai beaucoup d’amis : Amaya, Nouran et Mathisse. J’aime venir à l’école! J’aime apprendre des choses et me faire plein d’amis!

Brianna et Marie-Pier qui travaillent les mathématiques.

C'est avec ce tableau magnétique que Brianna réussit à faire des mathématiques. Son éducatrice spécialisée, Marie-Pier Marcotte n'est jamais très loin pour lui venir en aide.

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Autour de Brianna, tout est organisé pour qu’elle puisse faire les choses par elle-même. Par exemple, il y a une bibliothèque derrière elle où sont rangées stratégiquement ses trucs. Je ne fais pas tout à sa place. C’est sûr qu’il y a des choses qu’il faut lui rappeler. Elle se réfère souvent à l’adulte pour valider des choses qu’elle sait. On essaye de développer un discours intérieur pour ne pas qu’elle attende toujours après l’adulte et qu’elle perde du temps, explique Marie-Pier.

Un horaire épinglé sur un mur

Brianna est véritablement une star dans la classe. À tel point que Mme Kassandra a dû se résigner à faire un horaire pour déterminer qui aurait la chance de dîner avec elle, tellement il y avait de la chicane à ce propos. « Brianna est bien incluse dans l’école. Elle fait partie du groupe. À ma connaissance, elle ne subit pas d’intimidation ou de rejet. »

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Brianna n’a pas de déficience intellectuelle, et le fait qu’elle ait un handicap lui permettra de fréquenter l’école jusqu’à ses 21 ans. Elle a encore du temps pour acquérir les notions nécessaires pour mener une vie autonome. Elle a beaucoup progressé cette année par rapport à elle-même. Souvent, on va comparer un élève à un autre, mais avec elle, on ne peut pas le faire. Elle a fait un beau progrès, un beau bond, on est super fiers d’elle, dit son enseignante.

Brianna ne voit peut-être pas ce qui est écrit au tableau ou dans les livres, mais plusieurs voient pour elle un avenir rempli de promesses.

Un bricolage représentant un arbre avec des feuilles en papier.

L’arbre de la persévérance accueille les visiteurs à l’entrée de l’école LaRocque. Les élèves ont écrit sur des feuilles d’arbre des objectifs qu’ils désiraient atteindre au cours de l’année. Brianna ne s’est pas laissée prier pour participer. Sur sa feuille, la blanche, on peut lire en braille : « Mon défi est de continuer de travailler l’ordre croissant ».

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Vous avez une Histoire vraie à raconter à Geneviève Proulx? Des histoires d’adversité et de courage qui bouleversent? Le récit de gens qui souhaitent changer les choses, dont les luttes sont aussi porteuses de lumière? Vous pouvez la contacter par courriel à cette adresse : genevieve.proulx@radio-canada.ca

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