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Chronique

An-Laurence Higgins : se réapproprier son histoire d’adoption par l’art

Dans sa nouvelle performance, Approchez, je vous raconterai ce que j'ai oublié, l'artiste sino-québécoise An-Laurence Higgins se reconnecte à son vécu de personne adoptée à travers les récits de bébés confiés à des orphelinats qu’elle raconte sur scène.

Une femme attrape un papier froissé de la main gauche dans une pièce noire éclairée par une guirlande de petites ampoules suspendue.

L'artiste sino-québécoise An-Laurence Higgins lors du Festival Accès Asie en 2021

Photo : Laurence Ly / Festival Accès Asie / Centre Oboro

Fanny Bourel

Adoptée en Chine quand elle était bébé, An-Laurence Higgins a trouvé dans sa pratique artistique une façon de se rattacher à l’histoire des centaines de milliers d'autres personnes adoptées en Chine, à défaut de pouvoir véritablement connaître ses origines.

Après des études en guitare classique à Montréal, elle s’est tournée vers la musique plus contemporaine et expérimentale. C’est un diplôme en arts et en technologies qui l’a amenée à développer une pratique en arts visuels et en arts vivants, en plus de la musique. 

En 2017, alors qu’elle a 23 ans, elle visite une exposition de Skeena Reece. La performance de cette artiste sur son identité autochtone bouleverse An-Laurence Higgins. Ça m’a forcée à m'interroger sur mon identité, raconte-t-elle. Je me suis tournée vers moi-même et je n’ai rien vu d’analogue à ce qu’elle véhiculait comme expérience identitaire. J’étais choquée et désorientée.

 Je ne pouvais pas continuer en tant qu’artiste si je n’investiguais pas [de ce côté], s’est alors dit la jeune femme, déboussolée.

Une femme est assise à une table où sont posées des tasses de thé.

An-Laurence Higgins dans sa performance « Approchez, je vous raconterai ce que j'ai oublié »

Photo : Laurence Ly / Festival Accès Asie / Centre Oboro

Rupture entre sa tête et son cœur

À l’époque, cette fille adoptive d’un couple blanc de Québec ressent une déconnexion entre son intellect et ses émotions en ce qui concerne son vécu d’enfant adoptée.

Quand je parlais de mon adoption, c’est comme si je parlais de quelqu’un d’autre. Comment se reconnaître dans une histoire dont tu ne te souviens pas et dont tu n’as pas beaucoup de traces?

Une citation de :An-Laurence Higgins, artiste multidisciplinaire

Tout le monde a le droit de connaître son histoire, s’indigne-t-elle.

Elle commence alors des recherches sur la question de l’adoption internationale, puis sur la Chine. La lecture des essais China's Hidden Children: Abandonment, Adoption, and the Human Costs of the One-Child Policy, de la chercheuse Kay Ann Johnson, et Messages de mères inconnues, de Xinran, va particulièrement la marquer. 

J’ai ressenti pour la première fois un sentiment d’appartenance, raconte-t-elle. C’était la première fois que je sentais que mes parents biologiques n’étaient pas juste un concept, mais qu’ils étaient des personnes, avec un vécu, une histoire.

Kay Ann Johnson a passé plusieurs années à parler à des parents chinois ayant abandonné leur enfant, le plus souvent une fille, dans les années 1990 ou au début des années 2000 en raison de la politique de l’enfant unique en vigueur en Chine. Quant à Xinran, elle donne également une voix aux mères chinoises touchées.

Ces livres ne portent pas sur mon histoire personnelle, que je ne connais pas d’ailleurs, mais ils m’ont rattachée à une histoire collective.  

Reprendre possession d’elle-même

Tous ces récits lui ont donc inspiré la création d’Approchez, je vous raconterai ce que j'ai oublié, sa nouvelle performance d’une heure qu’elle a présentée en ligne à l'occasion du Festival Accès Asie, qui célèbre les arts du patrimoine asiatique et qui s’est achevé samedi.

Dans une ambiance sobre et intime, enveloppée de lumière tamisée, l’artiste raconte, dans la peau d'un personnage qui s'exprime au « je », ces liens rompus entre des bébés et leur famille par l’adoption. Mon personnage incarne la mémoire au complet, et non pas mon histoire individuelle.

Si la situation sanitaire le permettait, cette performance se déroulerait en présence d’un public. Elle inviterait les gens à s’asseoir un par un devant elle, déclenchant ainsi la narration. 

Le fait que les spectateurs et spectatrices viennent à sa rencontre et qu’An-Laurence Higgins décide de leur parler vise à renverser les rôles dans une société qui impose une trame narrative et une identité aux personnes adoptées. 

Depuis très jeune, on se fait dire : "Tu étais tellement pauvre que tu n’aurais pas été heureuse dans ta famille biologique", "Tes parents ne voulaient pas de toi", "Tu es chanceuse d’avoir été adoptée", explique-t-elle. Mais ce qu’on vit est un drame. Se faire dire qu’on est chanceux est très indignant.  

Avec Approchez, je vous raconterai ce que j'ai oublié, An-Laurence Higgins souhaite aussi que les gens soient confrontés à la vision très romantique de l’adoption

En 2018, An-Laurence Higgins avait imaginé Confidences en trois temps, une installation audiovisuelle par laquelle elle évoque la période précédant son adoption, le moment de son adoption – par des images tournées par ses parents en Chine – et l’après-adoption. 

Une quête identitaire sans fin

Ces performances artistiques ont-elles permis de remédier à cette déconnexion qu’elle pouvait ressentir? Oui et non, répond-elle. C’est une quête toujours en mouvement.

 Cela m’a aidée à mieux comprendre l’histoire de la Chine, mon passé, et d’avoir plus de compassion pour les familles chinoises [dont les bébés ont été adoptés].

Ça m’a aussi éclairée et ça m’a permis de me sentir mieux équipée pour avancer.

Une citation de :An-Laurence Higgins, artiste multidisciplinaire

Désormais, la jeune femme de 26 ans souhaite renouer avec la culture chinoise, mais d’une manière qui n’est pas forcée ou superficielle, et sans tomber dans les clichés.   

Je n’ai aucune idée de comment je vais faire ça, mais c’était aussi le cas quand je me suis demandé comment reconnecter avec mon histoire, explique-t-elle, confiante. 

En attendant, An-Laurence Higgins adapte Approchez, je vous raconterai ce que j'ai oublié en anglais pour la présenter en personne dans des festivals. 

Le mois prochain, elle participera au festival Flourish Fest, qui se déroulera à Fredericton, au Nouveau-Brunswick, du 9 au 23 juin. 

Bientôt, elle commencera aussi une résidence de création, et elle prépare pour l’année prochaine un album de musique contemporaine et expérimentale dans lequel elle interprétera à la guitare classique des pièces composées au cours des dernières années par des personnes de différents pays. 

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