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Analyse

Bélarus : un avion, un dissident et une crise internationale

En détournant un vol commercial pour arrêter un dissident à bord, le Bélarus a ébranlé les conventions et risque de provoquer une autre crise entre la Russie et l'Occident.

Le jeune homme tient un drapeau du Bélarus.

Roman Protassevitch le 25 mars 2012 à Minsk, lors d'une manifestation pour la liberté.

Photo : afp via getty images / STR

On peut dire que c’est une alliance inconfortable, mais nécessaire. Aussi autoritaire qu’il soit envers son propre peuple, Vladimir Poutine voit lui aussi en Alexandre Loukachenko du Bélarus un leader déchu qui s'accroche au pouvoir.

La Russie en profite pour lui dicter la loi et forcer des ententes politico-économiques stratégiques pour son influence dans la région.

Sauf que le soutien indéfectible du président Poutine pour celui qu’on surnomme le dernier dictateur d’Europe, au terme du coup qu’il a monté dans le ciel dimanche, ne peut être perçu autrement qu’une provocation.

Un affront très certainement à la communauté internationale, qui accuse Alexandre Loukachenko d'avoir commis l’impensable, un acte de terrorisme d'État contre des civils innocents, et d'avoir établi un précédent dangereux qui doit être puni sans équivoque.

Les événements de dimanche sont à ce point extraordinaires qu’ils méritent d'être rappelés au détail près.

Un vol de la compagnie Ryanair effectuait la liaison habituelle entre Athènes et Vilnius, deux capitales européennes, quand il a été détourné par le gouvernement du Bélarus sous prétexte qu’il y avait une bombe dans l’avion.

Parmi les 150 passagers à bord se trouvait l’opposant en exil Roman Protassevitch, un Bélarusse.

Le président a même envoyé un chasseur Mig de son armée pour escorter l'avion au sol. Protassevitch, 26 ans, a été arrêté sur le tarmac à l'aéroport de Minsk, tout comme sa copine Sonia Sapega, une citoyenne russe de 23 ans.

Le Kremlin ne semble pas inquiet du sort de cette jeune ressortissante, du moins s’il l’est, il ne l’a pas affiché publiquement. Il se soucie encore moins de celui de Roman Protassevitch.

Le ministre des Affaires étrangères de la Russie Sergey Lavrov a même qualifié l’approche de Loukachenko de raisonnable.

Natalia Protassevich a un mouchoir pour essuyer une larme sur son visage.

Natalia Protassevitch, en conférence de presse en Pologne, plaide pour la libération de son fils.

Photo : Reuters / AGENCJA GAZETA

Le plaidoyer des parents

Depuis la Pologne, où ils vivent eux aussi en exil, les parents de Roman Protassevitch ont imploré la communauté internationale de se tenir debout : Sauvez mon fils, a plaidé sa mère lors d’une conférence de presse.

Voyez mes larmes et ma douleur devant cette situation horrible et absurde. Sauvez-le avant qu’il ne soit trop tard.

Une citation de :Natalia Protassevich

La dernière fois que leur fils a été vu, c'était sur la vidéo que les autorités du Bélarus ont publiée lundi, au lendemain de son arrestation spectaculaire.

On y voit le jeune de 26 ans confesser son rôle dans le soulèvement populaire de l'été dernier. Il explique dans la vidéo qu'il est en bonne santé, mais ses parents et ses collègues sont convaincus qu’il a été maquillé pour cacher des bleus au visage.

Depuis, le monde est sans nouvelles de lui.

Chaque minute compte, a dit sa mère Natalia Protassevitch en sanglots : Vous savez ce qui arrive aux jeunes qui, comme mon fils, se battent pour la démocratie au Bélarus.

La torture dans les prisons de Minsk fait l’objet de plusieurs enquêtes depuis un an, dont une de l'organisme Human Rights Watch, qui a publié des témoignages et des images troublantes de jeunes battus à coups de bâton alors qu’ils sont alignés à genoux devant le mur d'un pénitencier.

Des hommes alignés le long d'un mur.

Des prisonniers à Minsk sont frappés à coups de bâton.

Photo : Human Rights Watch

Ce qui attend Roman Protassevitch ne peut que faire craindre le pire. Les procès secrets sont la norme au Bélarus, et les sentences démesurées sont distribuées en toute impunité.

Plusieurs opposants meurent en prison dans des conditions mystérieuses, selon les organismes de surveillance indépendants.

Un officier en tenue de combat à côté d'un homme couché au sol.

Un policier bélarusse gesticule alors qu'un manifestant blessé gît au sol lors de manifestations aux élections présidentielles.

Photo : Reuters / Vasily Fedosenko

C’est pour changer les choses dans son pays que Roman Protassevitch disait l’avoir quitté en 2019. Il vivait en Pologne, d'où il a joué un rôle clé dans le soulèvement historique qui a secoué le régime de Loukachenko depuis qu’il s’est déclaré vainqueur des élections au mois d'août 2020.

Le compte Nexta de Protassevitch sur la messagerie Telegram était une référence pour les opposants en quête d'information. Le régime le recherchait pour trahison et extrémisme.

Un terrain inconnu

Roman Protassevitch ne pouvait pas s'imaginer que le président du Bélarus irait jusqu'à détourner un avion de ligne pour l'arrêter. Dans les faits, personne ne l’a vu venir. C’est du jamais-vu dans l'histoire de l'aviation civile européenne, dit l'analyste Konstanty Gebert. Ce que Loukachenko a fait est très très grave. Il s'est donné le droit, comme Poutine le fait depuis longtemps, de frapper les ennemis réels ou inventés où il veut et quand il veut. Poutine a assassiné des gens sur le territoire de l'Union européenne, Loukachenko pour le moment fait des enlèvements.

En un seul après-midi, Loukachenko a réussi à déstabiliser la fraternité aérienne qui unit l'aviation civile depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ne pas le punir serait l'équivalent de le cautionner.

L’agence de l’ONU qui supervise l’aviation internationale a ouvert une enquête pour déterminer si le Bélarus doit être officiellement banni de ses rangs.

Les pays de l'Union européenne ont décidé entretemps d'agir en bloc et de boycotter l'espace aérien du Bélarus, tout en fermant le leur au transporteur national Belavia de Minsk.

Cette confrontation est sans précédent, à la fois dans le sens de ce détournement réussi d'un avion étranger dans le but d'enlever quelqu'un à bord. Et aussi la réaction sans précédent en temps de paix de l'UE en fermant son espace aérien à une autre nation souveraine. Les deux actes sont des actes qui vont bien au-delà de la pratique normale en temps de paix. Ça ne veut pas dire qu'on va vers la guerre, mais nous sommes en territoire inconnu.

Une citation de :Konstanty Gebert

Inconnu, selon lui, mais nécessaire.

La réaction de l’Europe a du poids parce qu’elle s’attaque au prestige, selon l’analyste Konstanty Gebert. Loukachenko a toujours voulu faire de Belavia une compagnie aérienne indispensable pour le marché européen, et ses plans sont ruinés.

Couper les vivres et protéger les exilés

Si cette mesure aura très certainement des conséquences économiques, il faut aller beaucoup plus loin et lui couper les vivres, dit l’opposant Anatol Kotau, qui vit lui aussi en exil depuis qu’il a démissionné de son poste au sein du gouvernement de Loukachenko l'an dernier.

Il a forcé les gens à croire que son élection était démocratique, ouverte et transparente. Les autorités ont utilisé des mesures exceptionnellement excessives, la capitale a été transformée en champ de bataille, et c'était trop pour moi.

Une citation de :Anatol Kotau
Portrait de Anatol Kotau.

Anatol Kotau est un ancien membre du gouvernement Loukachenko.

Photo : Anatol Kotau

Il connaît la machine gouvernementale et affirme qu’il faut s'attaquer au secteur du pétrole et de la potasse, dont le Bélarus est l'un des plus grands fournisseurs dans le monde.

C’est seulement si on lui coupe les revenus à la source que ses jours seront comptés. L’économie du Bélarus ne peut survivre sans le marché extérieur.

Une citation de :Anatol Kotau

Sanctionner les secteurs clés de l'économie du Bélarus sont parmi les pistes qu’explorent sérieusement les pays de l'Union européenne, qui ont multiplié les rencontres d'urgence cette semaine.

De tous ceux qui se sont mobilisés pour dénoncer Loukachenko, le président de la Lituanie fut l’un des plus incisifs. C’est dans sa capitale, Vilnius, que le vol de Ryanair devait se poser dimanche.

Le temps de la rhétorique et des discours est passé, c'est fini, nous avons besoin d'actions claires pour changer le comportement de ce régime très dangereux.

Une citation de :Giatanas Nauseda, président de la Lituanie

La Lituanie est devenue depuis des années une destination sécuritaire pour les exilés du régime de Loukachenko.

Il est clair que la sécurité des émigrés biélorusses inquiète surtout à Vilnius, qui est devenue la capitale de l'émigration au Bélarus.

Une citation de :Konstanty Gebert

C’est le cas de la cheffe du mouvement de l'opposition Svetlana Tikhanovskaïa, qui s’est réfugiée en Lituanie avec ses enfants l’an dernier, juste avant les élections.

Plusieurs chefs de gouvernement, y compris celui du Canada, la considèrent présidente en attente du Bélarus, puisque c’est elle qui aurait remporté le dernier scrutin, selon la commission électorale.

Svetlana Tikhanovskaïa avait d’ailleurs rencontré Roman Protassevitch à Athènes au mois de mai et pris le même vol une semaine plus tôt, pour rentrer à Vilnius.

Avec le détournement de l'avion dimanche dernier, ceux qui sont sur la liste noire de Loukachenko ont de vraies raisons de se soucier de leur sécurité.

Une citation de :Konstanty Gebert
Les présidents Poutine et Loukachenko se regardent.

Le président russe Poutine rencontre son homologue bélarusse Loukachenko à Sotchi.

Photo : Reuters / SPUTNIK

Poutine à la rescousse de Loukachenko

En Russie, les réactions à toute cette affaire ne laissent aucun doute quant au camp que Vladimir Poutine a choisi de défendre ou de tolérer, diront certains.

Comme c’est souvent le cas, les médias russes ont qualifié le comportement de l’Occident d’hystérique. La télévision d’État en a aussi profité pour démoniser l'opposant Roman Protassevitch en publiant des photos de lui, au front, en compagnie des soldats du régiment Azov, une unité paramilitaire d'extrême droite, composée de bénévoles en Ukraine.

Ses collègues journalistes affirment que Roman Protassevitch s'était rendu en Ukraine pour suivre ces soldats pendant des mois, et documenter leurs activités.

Ils y voient une campagne de salissage, qui en dit long sur l'intérêt de la Russie.

L’annulation, cette semaine, de trois vols à destination de Moscou des compagnies Air France et Austrian parce que la Russie a refusé qu’elles contournent le Bélarus est vue par plusieurs comme des mesures de représailles contre l’Europe.

Le Kremlin affirme que c’est un problème de logistique qui explique la situation, mais dans les circonstances, il est difficile de ne pas présumer le contraire, dit Gebert.

Certains politiciens, du Royaume-Uni entre autres, sont allés jusqu'à dire que Loukachenko a probablement détourné l’avion qui le transportait avec l’accord silencieux de Vladimir Poutine, qui l’a reçu vendredi à Sotchi pour une rencontre économique.

On ne sait pas ce qu'ils se sont dit, ni sur quel ton, mais le tête-à-tête envoie un message clair dans les circonstances.

La décision de soutenir Loukachenko à tout prix signifie effectivement que Poutine a donné le pouvoir de décision sur les relations entre la Russie et l'Union européenne à un dictateur extrêmement irresponsable.

Une citation de :Konstanty Gebert

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