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« Intrusion et intimidation » : quand la police s'en prenait aux gais d’Edmonton

Dans la nuit du 29 au 30 mai 1981, 56 hommes étaient arrêtés et accusés de s’être trouvés dans une maison de débauche.

Darrin Hagen (à gauche) et Michael Phair (à droite).

L'historien et dramaturge Darrin Hagen et l'ancien conseiller municipal et victime de la descente policière Michael Phair croient que cet événement a motivé la communauté LGBTQ à se mobiliser.

Photo : Radio-Canada / François Joly

En 1981, la police d’Edmonton lançait une enquête de quatre mois mobilisant des dizaines d’agents, dont neuf impliqués dans une opération d’infiltration. Leur cible : un groupe d’hommes soupçonnés d’avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes. Quarante ans plus tard, la communauté LGBTQ2+ en porte encore les cicatrices.

Michael Phair se souvient très bien de la nuit du 30 mai 1981. Ce soir-là, il se trouvait au Pisces Health Spa, un club privé d’Edmonton dont près de 2000 hommes étaient membres.

L’établissement offrait des chambres privées ainsi qu’un spa et un sauna. Pour plusieurs, c’était le seul endroit où il était possible de s’afficher ouvertement comme gai.

Cette bulle de sécurité a brusquement éclaté quand la police d’Edmonton et la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ont enfoncé la porte.

J’étais dans une des salles en train de regarder les nouvelles à la télé quand soudainement toutes les lumières se sont allumées, raconte Michael Phair.Il y avait beaucoup de bruit et des gens qui couraient dans le corridor et d’autres qui tenaient des appareils photo et des caméras vidéo. C’est là que j’ai réalisé que c’était des policiers.

Plusieurs d’entre nous étaient effrayés. On ne savait pas ce qui allait se passer ensuite.

Une citation de :Michael Phair, ancien conseiller municipal d’Edmonton

Au petit matin, les 56 hommes ont été transportés au palais de justice, où deux juges les attendaient. Ils ont tous été accusés de s’être trouvés dans une maison de débauche et condamnés à payer une amende de quelques centaines de dollars.

« Le but était d’intimider »

La police d’Edmonton notait les allées et venues des membres du club depuis quatre mois. Des agents étaient cachés dans le bâtiment voisin et neuf policiers étaient devenus membre du club dans le but de passer plusieurs mois à visiter l'endroit pour documenter ce qui se passait à l’intérieur.

Un immeuble en briques.

Le bâtiment qui abritait le Pisces Health Spa a toujours pignon sur rue à l'angle de la 105e Avenue et de la 109e Rue, à Edmonton.

Photo : Radio-Canada / François Joly

Le seul but de la descente au Pisces, c’était d’intimider la communauté gaie, dit l’auteur, historien et dramaturge Darrin Hagen.

Depuis 10 ans, il effectue des recherches sur ce qui s’est passé à Edmonton au printemps de 1981. Selon lui, les ressources investies dans l’opération policière étaient complètement démesurées.

Je vais le répéter : aucun crime n’avait été commis. Personne n’enfreignait la loi parce que l’homosexualité n’est pas illégale!

Une citation de :Darrin Hagen, dramaturge et historien

L'homosexualité a été décriminalisée par Pierre-Elliott Trudeau en 1969.

La police d’Edmonton a elle-même reconnu que ces accusations étaient discriminatoires quand elle a présenté ses excuses à la communauté LGBTQ2+, en 2019.

Choqués, mais pas surpris

C’est par pure chance que Ron Byers a échappé à la rafle. Il est l’un des deux seuls employés du PiscesHealth Spa à ne pas avoir été arrêté par la police.

Il avait pris congé, ce soir-là, pour participer à une fête d’anniversaire organisée pour un de ses amis au Flashback, un des bars gais d'Edmonton de l'époque.

Rob Byers pose dans la rue.

Ron Byers a échappé à la rafle par hasard, le soir du 30 mai 1981.

Photo : Radio-Canada / François Joly

On s’apprêtait à partir quand un de nos amis qui était parti plus tôt pour se rendre au spa est revenu au bar et nous a annoncé qu’il y avait eu une descente au Pisces, explique-t-il.

On était sous le choc. Comment un truc comme ça pouvait-il se produire? Ce n’est que le lendemain, en voyant comment les médias en parlaient, qu’on a compris quel impact ça aurait sur la communauté queer.

Une citation de :Ron Byers, historien et ancien employé du Pisces Health Spa

Le nom de nombreuses personnes arrêtées le 30 mai 1981 a été publié par les médias dans les semaines suivant la descente policière. Certains ont alors été forcés de sortir abruptement du placard.

Quelques mois auparavant, des opérations similaires avaient eu lieu à Toronto. La nouvelle était donc choquante, mais pas entièrement surprenante pour Ron Byers et d'autres membres de la communauté gaie.

Des vies détruites

Il est difficile de mesurer le véritable effet de la descente de 1981, affirme Darrin Hagen.

Il y avait des gens pour qui le fait d’être queer était un secret, rappelle-t-il. Quand leur nom a été publié dans les journaux ou montré à la télévision, ça a fait dérailler leur vie.

Carte montrant un dessin d'une serviette accrochée à un crochet ressemblant à un pénis. Sous ce logo se trouve un numéro de membre. On peut aussi lire Pisces Spa.

La carte de membre du Pisces Health Spa appartenant à Ron Byers.

Photo : Radio-Canada / François Joly

À ce jour, Michael Phair est la seule victime de la descente du 30 mai 1981 à n’avoir jamais ouvertement parlé de son expérience. Il l’avait d’abord fait sous le couvert de l’anonymat, mais se rappelle qu’un collègue de travail avait reconnu sa voix dans un reportage télévisé.

À ce moment-là, j’ai eu une petite discussion avec moi-même et je me suis dit un peu follement que si je m’embarquais là-dedans, j'étais mieux de le faire pour vrai.

Une citation de :Michael Phair, ancien conseiller municipal d’Edmonton

Il finit par recevoir une absolution inconditionnelle. Toute trace de son arrestation est alors effacée des dossiers judiciaires. Une dizaine d’années plus tard, il remporte un siège au conseil municipal d’Edmonton et devient du même coup le premier politicien ouvertement homosexuel à être élu en Alberta.

Naissance de la fierté

La descente du 30 mai est considérée par de nombreuses personnes comme un accélérateur du militantisme LGBTQ2+ à Edmonton. Dès le lendemain de l’arrestation des membres du club, une rencontre a lieu entre des membres de la communauté, dont plusieurs avocats.

De petits événements ont aussi lieu, cet été-là, pour revendiquer davantage de droits pour les membres de la communauté. Le premier défilé a lieu près de 10 ans plus tard. Ça a montré que les mentalités avaient changé et que les gens n’allaient pas simplement se laisser marcher sur les pieds, affirme Darrin Hagen. Des fois, ça prend des abus de la part de l’État pour que les gens décident de se battre et disent : "C’est assez!"

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